« Le travail est un système global et défectueux qu’il faut interroger »

Stéphane Brizé et son "autre monde" du travail

C’est le dernier volet d’une trilogie qui gifle le monde des entreprises mondialisées. Après “La loi du marché” et “En guerre”, le réalisateur Stéphane Brizé signe avec “Un autre monde” (sortie le 16 février) le récit d’un directeur de site industriel qui voit sa vie professionnelle cruellement impacter toute sa famille. De longues années de pression, des injonctions irréelles de plus en plus dures à appliquer et un divorce en cours : Philippe Lemesle - incarné par Vincent Lindon - est au bord d’un précipice qui lui impose de faire un choix, un vrai. Connu pour son cinéma social et engagé, Stéphane Brizé tourne cette fois sa caméra sur le quotidien des cadres supérieurs, ou du moins sur ceux écartelés entre leurs convictions et les ordres qu’il « faut appliquer coûte que coûte ». Rencontre à Paris avec le réalisateur, qui nous parle dissonance cognitive, courage, et comment son propre travail empiète sur son histoire personnelle.

Après La loi du marché et En guerre, vous sortez le dernier volet de votre trilogie sur le monde du travail. D’où vous est venu, initialement, votre intérêt pour cette thématique ?

J’ai toujours eu le désir de placer mes personnages en interaction avec le monde. Avant La loi du marché, mon lieu d’études était très intra-couple et intra-familial, avec des personnages inscrits dans le monde mais sans que celui-ci, et ses mécanismes, n’agissent tant que ça sur eux. Je voulais y remédier. Surtout, cela faisait longtemps que j’avais envie de m’attaquer au sujet du travail mais je ne me sentais pas légitime. Ce qui s’explique peut-être par mon histoire familiale : je viens d’un milieu modeste, où je n’étais pas nourri d’un discours syndicaliste. Et puis à un moment, comme ces réflexions me passionnaient, j’ai passé le pas. J’ai alors compris que ce que je prenais pour un manque de légitimité était en fait ma liberté, en cela que je ne suis le représentant de personne : ni d’un syndicat, ni d’un parti politique, ni même d’un parent ultra engagé… Je n’amenais que ma sensibilité sur ce terrain, aucun autre combat. C’est pour cela que je m’attache dans mon travail à permettre à chaque personnage et donc à chaque « camp » - ouvriers, cadres, politiques etc. - d’avoir la parole la plus juste possible. Pour ne pas instruire à charge.

Pourtant, on peut légitimement dire que vos films s’attaquent aux dysfonctionnements du monde du travail, plus précisément ceux des grandes entreprises et du capitalisme…

On fait des films avec les trains qui arrivent en retard. Donc oui, je pointe les endroits de dysfonctionnement. Mais quand on réalise une histoire d’amour c’est pareil : on ne va pas faire une heure et demie de film sur deux personnes qui s’entendent bien… Il y a suffisamment de zones de tension dans notre monde pour avoir envie de les étudier. Et après avoir regardé du côté des plus fragiles avec un chômeur de longue durée (La loi du marché), puis d’un syndicaliste lors de la fermeture de son site (En guerre), j’ai trouvé important et légitime pour ce troisième volet d’aller regarder du côté des cadres. De faire en quelque sorte le contre-champ de En guerre. Parce qu’en travaillant sur mes deux premiers films, j’ai rencontré de nombreux cadres qui n’étaient pas forcément en accord avec les injonctions qu’ils portaient…

« Il faut que le salarié comprenne que le problème ce n’est pas lui mais ce qu’on lui demande qui est irréalisable » - Stéphane Brizé, réalisateur

Dans Un autre Monde, c’est encore Vincent Lindon qui joue votre personnage principal, dans le rôle de ce directeur de site industriel, Philippe Lemesle. Après des années de bons services, à gravir les échelons, on assiste à un point de bascule alors qu’il doit effectuer un énième plan de licenciements… Pour la première fois, ce cadre supérieur entre en contradiction avec les ordres. Quel est le déclencheur ?

Il n’y a jamais « un » déclencheur à quelque chose. J’ai rencontré des psychologues spécialistes du monde du travail qui m’ont dit : « Il y a toujours le surgissement du réel ». Autrement dit, un ensemble de choses qui tout d’un coup met le salarié face à sa propre difficulté. Cela peut être le divorce qu’il vit, son fils qui tombe dans un problème psy, tout ce que lui disent quotidiennement ses équipes sur le fait qu’ils arrivent à un point de rupture… C’est l’assemblage de tous ces éléments qui fait que quelqu’un va peut-être modifier le point de vue qu’il avait jusque-là.

On sent que ce n’est pas un chemin aisé pour votre personnage…

Le problème c’est que lors de ce genre de cas, s’ils n’arrivent pas à résoudre quelque chose, les cadres pensent que c’est de leur faute. Ils ne s’autorisent pas, à ce moment-là, à requestionner le système et l’injonction qu’il faut porter. Déjà parce qu’il y a un sentiment de grande loyauté envers leur entreprise : « Si j’en suis là, c’est grâce à l’entreprise qui m’a mis à ce poste. » Beaucoup se disent aussi : « Je vais faire le travail sinon c’est quelqu’un de plus dur que moi qui le fera. »

C’est plus facile de rester que de partir, non ?

Dans L’éloge de la fuite, le neurobiologiste Henri Laborit explique que pour se sauver, d’une manière ou d’une autre, l’espèce humaine doit fuir. Il faut que le salarié comprenne que le problème ce n’est pas lui mais ce qu’on lui demande qui est irréalisable, dans ce cas-là il peut dire : Je m’en vais. Mais c’est très compliqué, il y a beaucoup de raisons de ne pas le faire - une maison à payer, la retraite qui arrive… - et je ne les juge certainement pas. Sauf que pour ceux qui restent, j’ai vu des gens y perdre leur santé physique et mentale, divorcer une ou deux fois, prendre 25 kilos, s’écrouler dans un burn-out… Nous sommes tous en capacité de questionner notre environnement, mais c’est très compliqué. On le voit bien dans le film : quand un salarié émet une autre hypothèse que celle qui est émise, il peut se retrouver sur le carreau.

Le film s’ouvre dans le bureau d’un avocat, où Vincent Lindon retrouve sa femme, Sandrine Kimberlain, pour évoquer le divorce en cours. On sent la place prépondérante de la famille dans votre récit… Pourquoi ce choix ?

C’était très important de commencer sur la famille et de finir sur la famille, pour voir comment l’intime de l’individu est impacté par son choix professionnel. Et aussi parce que c’est finalement sa femme qui pose la question la plus essentielle du film : celle du courage. Un « courage » qu’évoque aussi le CEO mais qui est bien différent quand il dit à Vincent Lindon qu’on n’a pas besoin de « bon samaritain français » et que le courage c’est : « d’accepter de faire des choses qu’on n’a pas envie de faire, mais qu’on doit faire ». Elle, sa femme, relie l’idée du courage à l’éloge de la fuite : fuire une situation qui ne nous arrange pas, qui nous fait trop souffrir.

Lorsque l’on a atteint une situation que notre dissonance cognitive ne peut plus supporter ?

Oui, je pense que chacun a conscience de cette dissonance, mais qu’ensuite il y a cette dose de culpabilité et de déni qui vient recouvrir cet état de conscience et qui fait qu’on continue. Et c’est sa femme qui pose cette idée-là : « Je ne te quitte pas parce que je ne t’aime plus, je te quitte parce que je vais sauver ma peau. »

« La vraie difficulté, c’est de porter l’injonction auprès des gens du terrain. Décider d’une réduction de coût, tant qu’on n’a pas les gens concernés en face, c’est assez facile. » - Stéphane Brizé

Loin d’être un rebelle, le personnage de Vincent Lindon tente tout de même de trouver une autre solution à travers le système, en proposant la réduction des primes et bonus des cadres de l’entreprise pour sauver quelques emplois…

Oui, parce qu’il y croit au départ à ce système, il lui trouve des vertus. Et on ne lui a pas demandé de virer 600 personnes d’un coup, les choses se sont faites sur des années : des plans de licenciements, des « efforts » demandés à chacun, on s’habitue… On est capable d’encaisser beaucoup. Parce que les gens, globalement, aiment bien faire leur boulot et ça, vous le voyez à tous les niveaux.

Plus on monte dans la hiérarchie, plus les dirigeants ont l’air froids et désincarnés, jusqu’à parvenir au CEO Américain qu’on ne rencontre que sur le grand écran d’une salle de réunion…

Beaucoup de cadres me l’on dit : la vraie difficulté, c’est de porter l’injonction auprès des gens du terrain. Décider d’une réduction de coût, tant qu’on n’a pas les gens concernés en face, c’est assez facile. Moi je pointe du doigt un certain type d’entreprises, celles qui sont côtées en bourse, qui prennent des décisions purement boursières qui vont impacter des individus. Dans cet organigramme, à partir d’un certain niveau, les décisions se prennent en totale déconnexion avec les salariés. Et on paie excellemment bien celles et ceux qui vont porter ces injonctions, c’est comme ça aussi qu’on les tient. Avec l’argent et une certaine idée du courage.

Dans votre trilogie, la quasi-totalité des personnages à l’écran sont des amateurs qui jouent leurs propres rôles - des ouvriers, des syndiqués etc. Il n’y a qu’eux qui pouvaient rendre la réalité de ce monde du travail ?

Je suis pragmatique : je me demande toujours comment je vais rendre les scènes les plus justes, les plus vraies et les plus efficaces possibles. Pour toucher la vérité j’ai besoin de tous ces gens-là. À contrario, pour les trois rôles principaux (ceux de Philippe Lemesle, de sa femme et de son fils, joué par Anthony Bajon ndlr.), je ne crois pas du tout que des non-professionnels peuvent le faire. Mettre autour d’une table Vincent Lindon et dix non-professionnels permet un équilibre. Vincent représente les murs porteurs par son professionnalisme, et les autres apportent une vérité, notamment dans le langage de l’entreprise. D’ailleurs tout est écrit dans mes films, il n’y a aucune improvisation.

Sur ce sujet du vocabulaire, on connaît votre travail en amont pour vous documenter et réaliser un tel film : comment fonctionnez-vous ?

Pour chaque film, à partir du moment où j’ai mon sujet, je commence par rencontrer des gens. Je passe énormément de temps à parler avec chaque personne lors des castings, de leur travail évidemment mais également de choses personnelles. Il y a des moments extrêmement bouleversants… Quant au langage, c’est primordial. On ne peut pas travailler cette matière-là si on n’investit pas une réflexion au niveau du langage. Celui des dirigeants par exemple, il ne faut pas se tromper : ils ne parlent jamais de casse sociale, mais de réductions de coûts par exemple, jusqu’à l’euphémisme suprême : “plan de sauvegarde de l’emploi”.

« Il faut une certaine liberté de pensée pour s’autoriser à affirmer que ce n’est pas juste une opposition de “gentils” et de “méchants”, de classes sociales, mais que c’est un système global et défectueux qu’il faut interroger » - Stéphane Brizé

Et vous n’avez jamais eu envie de faire des documentaires, plutôt que des films ?

Non, parce que je ne réfléchis qu’en termes de dramaturgie de fiction. Ce qui m’intéresse c’est de construire de la fiction, d’être à la manœuvre pour fabriquer les rebondissements. L’histoire intime que j’avais envie de raconter dans Un autre monde, celle du fils qui sombre dans un épisode psy, symptôme d’une famille et d’un système qui dégénèrent, je ne l’aurais pas forcément trouvé dans le réel. Donc, je fabrique une fiction, mais à l’intérieur de laquelle tout est extrêmement documenté. Je ne fais aucune concession au réel. Et en même temps, la vérité c’est que je suis constamment obligé de réduire la voilure du réel. Toutes les histoires que l’on m’a racontées pour ces trois films, sont souvent bien pires que celles que je raconte.

En quoi ce triptyque a-t-il modifié votre propre regard et compréhension sur le monde de l’entreprise et notre rapport au travail ?

Je fais des films en premier lieu pour éclairer ma propre conscience, c’est une certitude. La première chose que j’ai apprise, c’est qu’il y a des mécanismes à l’œuvre dont je n’avais pas une conscience aussi aiguë. J’étais presque naïf quelque part. Et en même temps, notamment en me penchant sur les cadres, mon esprit s’est éveillé. Il faut une certaine liberté de pensée pour s’autoriser à affirmer que ce n’est pas juste une opposition de “gentils” et de “méchants”, de classes sociales, mais que c’est un système global et défectueux qu’il faut interroger. Pendant ces sept ans de fabrication, j’ai vécu le même parcours que chacun de mes personnages. Les trois personnages principaux qu’incarne Vincent Lindon vivent une désillusion. Ils ont une certaine idée de l’homme et du monde au départ, et sont confrontés à une désillusion personnelle, dans des situations très différentes. Et moi je me suis rempli de ces désillusions et aujourd’hui j’y suis d’ailleurs durement confronté : comment je fais, avec cet état de clairvoyance, pour ne pas devenir un être cynique, trop noir, ou désespéré ?

Cela rend-il votre rapport au travail douloureux ?

J’ai la chance de faire un travail que personne ne m’a contraint de faire. Ce qui n’empêche pas qu’à l’intérieur il y ait des moments de doutes, d’inquiétude, de vertiges, quand j’écris, quand je tourne, que je fabrique le film… Des moments que je trouve sains car c’est ce qui me permet de ne pas être pétris de certitudes. Je ne doute jamais de l’objectif où je veux aller, mais je doute du chemin pour y aller. Tout le temps. C’est une fois que le film est fini que je ne doute plus et que je peux construire des réponses certaines, que j’ai des certitudes… Mon travail a longtemps représenté mon équilibre personnel, même mon humeur était intégralement liée à lui. Si j’étais dans une impasse dans un scénario, j’étais totalement désespéré… Et puis, ça a évolué avec le temps. L’arrivée des enfants a dessiné d’autres perspectives, de priorités, d’inquiétudes… C’est rassurant de constater qu’on n’existe pas juste par le travail. (Il réfléchit) Et en même temps, je me rends compte que toutes les expériences de ma vie rentrent dans mon travail. Il n’y a pas une situation que je n’utilise pas quelque part ou que je ne regarde pas sans la passer par le prisme de ce que je suis en train de faire dans mon travail à ce moment-là… Et ça, dans des moments parfois hyper durs de ma vie intime : l’enterrement de mon père, des scènes de conflits dans le couple…

Le monde du travail est un sujet vaste et en perpétuelle évolution. Fermez-vous définitivement la porte avec ce troisième film ou allez-vous continuer à l’explorer ?

Ce qui est sûr c’est que ce ne sera pas dans le prochain film. D’une part, parce que la manière dont le covid fait dysfonctionner les entreprises est en cours. Je dois donc attendre, ne pas instruire à charge. Il y a un autre sujet que je trouve passionnant : la manière dont le dogme libéral a investi le champ du service public. On parle désormais de « rentabilité » à des endroits où l’on ne devrait pas, on parle le même vocabulaire, on retrouve à la tête de ces entreprises des personnes qui ont fait les mêmes écoles etc. On en observe les conséquences depuis des dizaines d’années mais c’est intéressant de voir comment la pandémie a révélé les zones de fragilité de notre monde, qui étaient encore un peu cachées sous le tapis… Tout à coup c’est comme si on découvrait les millions de personnes en ultra-fragilité sociale, les systèmes qui dysfonctionnent : les hôpitaux, les écoles, la justice… Les piliers de la société en somme. Ce covid devrait être le point de bascule pour réinjecter au système de l’équilibre. Un moment pour repenser le bien commun.

Repenser le bien commun, c’est aussi “L’autre monde” que vous souhaitiez avec votre film ?…

Oui. Le film - tourné en 2020 ndlr. - devait initialement sortir en 2021 et il se trouve que le titre a pris une forme d’ironie : pendant le premier confinement on parlait souvent de cet “autre monde”, forcément différemment, qui adviendrait après la pandémie. Il y avait ce rêve caressé par beaucoup, et même par des acteurs influents du système libéral, pour un autre fonctionnement. Parce que tous sentent bien que le mur se rapproche : l’impact terrifiant du l’ultra-libéralisme sur la nature, sur la santé des individus… Je n’ai rien contre l’idée d’un marché qui tient en équilibre entre l’offre et la demande, je ne pense d’ailleurs pas avoir autre chose de concret à proposer, mais à l’intérieur d’un système c’est toujours une question d’équilibre. Garantir un équilibre pour que ceux qui gagnent moins ne soient pas indécemment mal payés par rapport aux plus riches… C’est fou, le niveau de déni que l’on sacrifie sur l’autel de la profitabilité. Ça laisse très largement un espace pour faire des films.

En entendre davantage sur Un autre monde : https://www.youtube.com/watch?v=HLMcoioMbZ0

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