« Combien tu gagnes ? » Pourquoi la question est-elle taboue en France ?

  • March 28, 2019

« Combien tu gagnes ? », une question simple qui relève, en France, presque de l’indécence. De l’incorrection tout du moins. En famille, à la machine à café, en entretien, sur l’oreiller, la requête trouble, agace ou paralyse parfois. Pour les Français, cette question semble encore plus taboue que le sexe. Décryptage de cette pudibonderie très française.

Des siècles de défiance

L’origine de ce tabou ? Nos racines catholiques et notre héritage socioculturel. La culture catholique, tournée vers les pauvres, n’a eu de cesse de diaboliser l’argent et d’en faire quelque chose de vil, bien que nécessaire pour survivre. L’Église a ouvertement loué la pauvreté, l’indigence, fait de l’avarice l’un des sept péchés capitaux et fortement désapprouvé l’enrichissement personnel. Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et auteure de L’Argent et nous, nous révèle combien notre passé paysan influence notre rapport à l’argent : « On retrouve les racines de cette pudeur dans notre passé paysan. À l’époque, les agriculteurs cachaient leurs économies pour éviter de se les faire voler, tout ce qui entourait l’argent était donc secret. » La discrétion et l’autosuffisance étaient de mise pour ne pas éveiller les jalousies. Pour la chercheuse, l’influence du marxisme, qui condamne le profit, a également joué un rôle certain dans la construction de cette culpabilité du bien.

L’Église a ouvertement loué la pauvreté, l’indigence, fait de l’avarice l’un des sept péchés capitaux et fortement désapprouvé l’enrichissement personnel.

D’amour et de haine

Les Français, pénétrés de cet inconscient collectif, entretiennent depuis un rapport équivoque à l’argent. Le sujet crispe mais obsède, comme en attestent les nombreuses manifestations contre la vie chère ou les enquêtes d’opinion : le pouvoir d’achat est la première source de préoccupation des Français. L’engouement pour les affaires d’argent de ces dernières années (Cahuzac, Bettencourt, Kerviel…) en est une autre illustration. Chacun semble reconnaître l’utilité et la nécessité de l’argent, mais détester celui des autres. Les Français, comme prisonniers de leurs injonctions paradoxales, veulent gagner de l’argent mais pas trop, réussir sans que cela se voie. Pascal Bruckner, romancier, essayiste et auteur de La Sagesse de l’argent, souligne ce point dans une interview donnée aux Échos : « La haine de l’argent est la bande-son de la société française. » Il raconte, pour illustrer son propos, comment le numéro un de la CGT « va défiler sous les fenêtres du Medef » pour invectiver « les détenteurs du capital » qu’il qualifie d’« ennemis des Français », évoque le rejet radical de l’argent du mouvement Nuit Debout et rapporte la formule, désormais célèbre, prononcée par François Hollande en 2006 : « Je n’aime pas les riches. » L’argent cristallise autant de projections et de frustration car notre société donne de la valeur à l’individu en fonction de ce qu’il gagne. Ceux qui gagnent peu d’argent ou moins que leur entourage semblent entretenir un rapport conflictuel avec ce dernier : honteux pour certains, qui évitent d’en parler car ils se jugent mal payés, houleux dans des couples où celui qui gagne moins a le sentiment de ne pas tenir ou contribuer suffisamment à la vie du foyer. Pour d’autres, au contraire, gagner un minimum d’argent devient un véritable cheval de bataille : les minimalistes et anticapitalistes rêvent de déposséder l’argent de sa valeur pour réinvestir ce qui compte vraiment.

Les Français, comme prisonniers de leurs injonctions paradoxales, veulent gagner de l’argent mais pas trop, réussir sans que cela se voie.

Les inégalités en question

Comme l’a souligné Max Weber dans son ouvrage L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, notre rapport à l’argent nous renvoie à quelque chose d’ontologique (relatif à l’être, au sens de la vie, ndlr) ; il questionne l’inégalité existentielle et peut être vécu violemment, pour les plus conscients de cette inégalité. Derrière ce dédain de l’argent et du profit, on devine, en creux, la critique du capitalisme, du libéralisme, de l’économie de marché ou d’un système qui autorise les disparités.

La hiérarchie des revenus est, pour certains, perçue comme une injustice. Pour d’autres, elle est acceptable si elle est le pendant de la méritocratie et reste dans un ordre raisonnable. Cette question des inégalités de revenus et salaires touche au cœur et n’est pas toujours rationalisée ; aussi génère-t-elle souvent du ressentiment. Dans notre société, réorganisée autour de l’État providence qui nous déleste de la charge mentale liée aux dépenses de santé et d’éducation, l’aptitude à gagner de l’argent n’est pas valorisée, voire est mal perçue. Les patrons du CAC 40 sont des individus de la pire espèce, les banquiers des arnaqueurs avérés, les financiers de purs spéculateurs… Les clichés ont la peau dure et contribuent à nourrir cette animosité à l’égard de ceux qui réussissent et à nous faire oublier que – en principe – le succès ne se vole pas mais est aussi le fruit du travail, de l’effort et du talent.

Derrière ce dédain de l’argent et du profit, on devine, en creux, la critique d’un système qui autorise les disparités.

Réussir, un gros mot ?

Dans les pays anglo-saxons, de culture protestante, le rapport à l’argent est très différent. On en parle librement et on le vit positivement. Pour les protestants, la richesse et la réussite en affaire sont des signes divins. Réussir professionnellement, c’est avoir été choisi par Dieu. Dans ce schéma de pensée, à l’américaine, comme le raconte l’adage “time is money”, la relation au succès et au business est donc toute autre ; la performance, le chiffre, le mérite et la productivité sont revalorisés.

En France, contrairement aux pays protestants du Nord, la révolution économique s’est opérée différemment. Le colbertisme, le rôle de l’État et les politiques de collecte publique ont inculqué à l’argent une dimension plus collective.

D’autres éthiques religieuses, comme le judaïsme, offrent un éclairage nouveau sur notre rapport à l’argent. Jacque Attali a développé dans son ouvrage Les Juifs, le monde et l’argent l’idée que le peuple juif entretient un rapport particulier à l’argent. Selon lui, l’antisémitisme a imposé aux juifs un rapport forcé à l’argent. De nombreuses professions leur ont été longtemps interdites et ils étaient, pour la plupart, condamnés à être manipulateurs de richesses. Par la force des choses, le peuple juif a dû développer ses activités sur la base de “l’échange”. Pour Jacques Attali, l’économie moderne est en partie le fruit de cette histoire juive.

Pour les protestants, la richesse et la réussite en affaire sont des signes divins. Réussir professionnellement, c’est avoir été choisi par Dieu.

Les dessous du salaire

Si nous avons coutume de dire que “tout travail mérite salaire”, c’est parce que le salaire est d’abord et avant tout un deal transactionnel. D’après le Larousse, la rémunération est bien « le prix d’un travail fourni », soit un mode d’échange : celui du don contre don. Dans cette relation, l’employé comme l’employeur tiennent à préserver leur équilibre, estimer le service rendu à sa juste valeur pour ne pas y perdre. Pour autant, cette transaction n’est pas purement contractuelle. Le salaire relève de quelque chose de plus personnel qu’il n’y paraît, comme le souligne le psychothérapeute et coach Philippe Geffroy, auteur de Soignez vos problèmes d’argent : « Il est difficile de se dégager d’un rôle, d’une compétence et d’un salaire qui donnent un statut, difficile donc de se défaire de ce lien entre ce que nous gagnons et ce que nous valons. » Parler d’argent, c’est aussi accepter d’être évalué et de se comparer à d’autres. C’est finalement un acte de confiance qui suppose d’être au clair avec sa valeur, pour ne pas confondre cote du travail accompli et valeur de la personne. Cette limite floue et difficile à trouver est responsable d’une appréhension, encore plus prégnante chez les femmes, lorsqu’il s’agit de demander une augmentation, de parler d’évolution ou de réclamer une prime. La peur de se voir confirmer un écart de talent, de compétence, d’intelligence avec l’autre, la sensation d’être moins légitime et cette inévitable part de subjectivité dans l’appréciation d’un travail rendu continuent d’alimenter ce tabou du revenu et renforcent les inégalités salariales qui l’accompagnent (pour rappel, en France, un homme gagne encore en moyenne un cinquième de plus qu’une femme).

Parler d’argent, c’est aussi accepter d’être évalué et de se comparer à d’autres.

Parlez-moi d’argent

Libérer la parole sur l’argent, c’est permettre de questionner l’ordre établi. La parité salariale en entreprise mais aussi, plus largement, l’ordre économique. Éluder le sujet, c’est finalement empêcher de vrais débats économiques et politiques d’avoir lieu et accepter tacitement le système libéralo-capitaliste tel qu’il est.

À titre individuel, questionner notre rapport à l’argent est une démarche intime et quasi psychanalytique. Cet article de Psychologies nous rappelle que pour Freud, parler d’argent, c’est interroger nos motivations profondes : parler de ce que nous avons et de ce que nous n’avons pas, de nos manques et de nos frustrations, de nos rêves et de nos impuissances. L’argent n’est, pour Jacques Lacan, qu’un « signifiant en attente de contenu et de sens ». Il peut être employé à tout et n’importe quoi, et suppose d’être affecté à un besoin, un désir, un but. L’argent ne vaut rien en soi. Il attend le sens que l’on voudra bien lui donner. Ce sens est de plus en plus détaché des valeurs matérielles : se réaliser, s’épanouir, s’accomplir peut se faire autrement que par le travail ou l’argent. Aussi, oser parler d’argent collectivement ou individuellement revient bien souvent à clarifier, apaiser, décomplexer son rapport au monde et le sens de ses priorités.

Oser parler d’argent (…) revient bien souvent à clarifier, apaiser, décomplexer son rapport au monde et le sens de ses priorités

L’ère de la transparence ?

La société d’ultraconsommation et de loisirs, l’économie de la connaissance, la digitalisation de l’information, la précarisation des nouvelles générations obligent le monde politique et économique et les organisations à parler davantage d’argent. Le tabou français tend donc à s’émousser dans le flot de conversations et l’injonction à la transparence. Les 20-30 ans semblent déjà beaucoup plus prompts à parler d’argent que leurs parents et les entreprises sont sommées de lever le voile sur le sujet. Certaines rendent publiques les salaires de leurs employés ou proposent à leurs collaborateurs de négocier régulièrement, voire de fixer eux-même le montant de leur salaire. Les vertus de la transparence sont nombreuses – assainir les pratiques, instaurer un climat de confiance, réduire les écarts salariaux au sein d’une entreprise… –, et tout porte à croire que les organisations françaises devront abandonner leur opacité historique et culturelle pour séduire demain.

Les 20-30 ans semblent déjà beaucoup plus prompts à parler d’argent que leurs parents et les entreprises sont sommées de lever le voile sur le sujet.

Le prélèvement à la source, l’ISF, le revenu universel, les modalités d’imposition… Autant de sujets qui électrisent et dynamitent le débat public. Les questions d’argent passionnent et révèlent, par les réactions vives qu’elles suscitent, un rapport à l’argent trouble et inhibé. Les Français, de par leur histoire et leur héritage socioculturel, entretiennent un rapport embarrassé, ambigu et parfois hypocrite à l’argent, là où d’autres pays affichent une relation bien plus décomplexée. Lever le voile sur nos préoccupations financières est incontestablement un acte fort et symptomatique d’un changement de paradigme : une société en quête de sens qui s’interroge sur son modèle et ose imaginer un néocapitalisme. Que l’on recherche le profit ou la sobriété heureuse, il est clair que l’injonction de transparence portée par la société devrait permettre à chacun de positionner le curseur là où il l’entend. Oser parler d’argent plus librement, c’est évoquer d’abord et avant tout ce qui compte le plus pour soi : redonner du sens à sa valeur ou à ses valeurs.

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Photo by WTTJ

Elsa Sayagh

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