“Ouistreham” : quand une écrivaine s’invente femme de ménage

“Ouistreham” : infiltration dans le quotidien de femmes précaires

Quinze ans après La Moustache, l’écrivain et cinéaste Emmanuel Carrère s’attaque à une nouvelle adaptation sur grand écran : il transpose librement le livre-enquête de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, paru en 2010. Ce récit à la première personne, fruit d’une immersion de six mois où la journaliste a enchaîné les petits boulots incognito, sondait l’impact de la crise économique sur le quotidien des travailleurs modestes. Présenté au Festival de Cannes 2021, le long-métrage Ouistreham en garde les contours. Marianne Winckler (Juliette Binoche), écrivaine reconnue, veut vivre la vie des précaires pour mieux la comprendre et en tirer la matière pour son nouvel ouvrage. Elle quitte la capitale, s’invente un passé et devient femme de ménage. Emmanuel Carrère raconte avec sobriété et justesse son expérience jusqu’au-boutiste et à travers elle, la brutalité du monde à l’égard de ces « invisibles ». Qui sont ces travailleurs sous-payés et sous-estimés ? En quoi la précarité, si souvent féminine, est-elle devenue un business à part entière ? La lutte des classes est-elle une fatalité ? Chronique d’un film d’actualité.

Bienvenue dans la périphérie de Caen avec son architecture résidentielle postmoderne, ses zones commerciales et ses chômeurs. Premier arrêt dans une agence Pôle Emploi sous tension. Les deux personnages féminins principaux attendent leur tour, mais ne se connaissent pas encore. Christèle, maman de trois enfants, seule et en colère, double Marianne, notre écrivaine sous couverture. Privée de ses indemnités à cause d’un couac administratif, Christèle s’en prend à une conseillère Pôle Emploi qui semble complètement dépassée par la situation, dépassée mais pas surprise. L’entrée en matière est froide et violente, à l’image du quotidien des travailleurs dont nous allons nous rapprocher par l’entremise de Marianne.

La précarité pro : un business à part entière

Cette scène d’ouverture décrit déjà un système défaillant, terreau de la précarité professionnelle. D’un côté, des chômeurs qui bossent par intermittence au sein de secteurs comme la propreté, où les besoins sont permanents autant que les conditions de travail sont pénibles ; de l’autre, des employeurs qui recrutent aussi vite qu’ils jettent. Et entre eux, des acteurs qui font la liaison : Pôle Emploi, structure publique où les employés débordés sont au bord de la crise de nerfs, et les salons spécialisés, étranges lieux de networking aux allures d’usine. Au-delà de cet « organigramme » cynique, Ouistreham dépeint la recherche d’emploi comme un chemin balisé par des règles et des codes frisant parfois le ridicule, avec formations et rendez-vous obligatoires, démarches administratives sans fin et éléments de langage hypocrites. Marianne, en bon cheval de Troie, épouse ce jeu de dupes assumé. Elle a mis en page un faux CV dans lequel quasi aucune expérience n’apparaît – elle s’est créé un personnage d’ex femme au foyer : son mari chef d’entreprise a fini par la quitter pour une autre, la laissant sans rien… Face à ce « trou » de 20 ans, la conseillère Pôle Emploi l’encourage à mettre le paquet sur ses soft skills et sa motivation. « Il faut faire sa propre pub, montrer qu’on en veut », lui assure-t-elle. Cédric, un chômeur charmeur que Marianne rencontre peu après sur un salon de recrutement, avoue quant à lui enjoliver son parcours. Le monde du travail qu’Emmanuel Carrère donne à voir sonde la notion de masque, de l’image que l’on a de soi et que l’on décide de renvoyer aux autres.

Mensonge et storytelling font la sève de Ouistreham. Marianne se lie d’amitié avec Cédric, Christèle, Marilou et les autres. Si les sentiments paraissent sincères, ils se déploient sur du vent. L’héroïne n’a pas de problèmes d’argent et n’a jamais été femme au foyer. Elle dissimule son identité, se nourrissant de chaque expérience, chaque personne, chaque anecdote, afin d’écrire un livre qu’elle vendra pour payer son loyer parisien. Si Marianne est animée par un objectif louable – comprendre et rendre visibles les invisibles – et que sa démarche immersive impressionne, quelque part, elle se transforme en « vampire » assoiffée d’histoires et cette pulsion la submerge. Trahit-elle parce qu’elle vise le best-seller ? A-t-elle privé quelqu’un d’un CDD ? Le spectateur est tiraillé entre gêne et admiration. Emmanuel Carrère questionne ainsi le métier de journaliste, d’écrivain, et a fortiori de cinéaste, puisqu’il choisit d’adapter ce livre documentaire et de faire jouer de vraies femmes de ménage, dont certaines ont travaillé avec Florence Aubenas quand elle était infiltrée. Alors doit-on mentir pour accéder à la « vérité », la fin justifie-t-elle les moyens ? Derrière cette interrogation, on se demande surtout si, en souhaitant dénoncer le business de la précarité, Marianne n’y participe pas à sa manière.

Lire aussi dans notre rubrique : Workers

Full remote : comment faire face à ses peurs et oser se lancer ?

Les femmes paient le prix fort

On l’a vu avec la pandémie de Covid-19 : les femmes sont les plus exposées au chômage et à l’instabilité professionnelle. Ce sont aussi les mères qui ont tendance à assumer la charge des travaux domestiques à l’heure du télétravail généralisé. En temps de crise, économique et/ou sanitaire, les inégalités de genre se creusent. Cette vérité s’illustre dans Ouistreham où les travailleurs précaires sont en majorité des femmes et les décisionnaires, des hommes. Le premier employeur qui donne sa chance à Marianne est un jeune entrepreneur qui ne supporte pas qu’on le contredise et la vire quand elle ose le faire. Le directeur du Pôle Emploi arrive en sauveur paternaliste quand sa conseillère se fait incendier par Christèle. Et le formateur qui apprend à Marianne comment se servir d’une autolaveuse raconte son évolution pro, affichant une sérénité qui tranche avec la vulnérabilité de son auditoire. Même parmi le personnel d’entretien, la sale besogne reste féminine ; les quelques hommes de ménage ne nettoient jamais les sanitaires, « parce que c’est comme ça ».

Fragilisées, dépréciées, seules pour dealer avec les défis du quotidien, les femmes de Ouistreham n’en sont pas moins résilientes. Christèle, mère célibataire, s’occupe de ses garçons entre deux ménages payés au SMIC. Ses nuits sont courtes. Elle n’a pas de véhicule et se déplace parfois des heures à pied pour aller bosser. Elle s’organise, se réorganise, se débrouille. Au boulot, il y a une marche à suivre, des gestes à répéter, et vite, vite, un rythme à tenir. Par exemple, à bord du ferry qui a donné son nom au film, nos héroïnes ont 1h30 pour nettoyer des dizaines et des dizaines d’espaces. Chaque action est chronométrée ; la lenteur est un motif de renvoi. Cette cadence effrénée infuse vie pro et vie perso, marque les visages, épuise les corps et les esprits. Ces femmes tiennent parce qu’elles s’entraident. Leurs rires collectifs font diversion avec la vérité : elles survivent, concentrées sur l’essentiel et l’urgent, et ne s’autorisent pas à rêver. À plusieurs reprises, il est question de songes perdus. L’une confie avoir voulu enseigner l’histoire-géo, l’autre se voit quitter Caen pour un ailleurs idéalisé. Mais ici, les perspectives d’évolution sont restreintes. Il y a bien Justine qui finit par décrocher un CDI de vendeuse à la Brioche Dorée, plaquant le ferry sans hésitation : un faible espoir pour ses pairs, une alternative au fatalisme ambiant. Pour autant, les femmes ne pensent pas à demain, elles ont trop à faire aujourd’hui.

Des mondes (du travail) parallèles

Ce qui est frappant dans Ouistreham, c’est la cohabitation de deux mondes qui s’ignorent sciemment. Chacun obéit à son espace-temps. Les héroïnes travaillent la nuit ou tôt le matin, nettoyant les bureaux avant l’arrivée des employés. Même logique sur le ferry : pendant chaque escale, dès que le dernier voyageur est descendu, elles font les chambres à l’abri des regards. Une scène illustre bien l’institutionnalisation de cette invisibilité. Lors d’une formation Pôle Emploi, l’encadrant propose une mise en situation qui donne à peu près ça : vous croisez et saluez une personne qui ne répond pas à votre « bonjour », comment réagissez-vous ? Si face à ce mépris (de classe), beaucoup auraient tendance à manifester leur mécontentement ou à laisser couler, pour un agent d’entretien, la règle est de se montrer aimable en toutes circonstances. Le formateur parle de quatre maîtres-mots réunis en un sigle artificiel, le SBAM : sourire-bonjour-au revoir-merci. Voici le vocabulaire autorisé pour ceux qui nettoient les toilettes des autres. Une parodie d’optimisme qui entretient les non-dits. Rendre ces femmes et ces hommes invisibles revient en effet à rendre leur réalité invisible, donc à fermer les yeux sur des inégalités aussi fortes qu’ancrées.

En s’infiltrant dans la vie de ces femmes de ménage, Marianne dessine un trait d’union entre milieux aisé et modeste, métiers intellectuels et manuels, stabilité et précarité. Elle entend faire tomber cette frontière au travers de son livre. Et sa démarche aura sans doute éveillé des consciences. Néanmoins, notons qu’à la fin de Ouistreham (attention spoiler), l’amitié entre elle et Christèle vole en éclats et que chacune revient « à sa place ». La mixité sociale n’aura été qu’éphémère – illusoire ? On ne peut que lorgner du côté de l’autre monde, mais il est presque impossible d’en sortir, semble-t-il. L’enfermement est d’ailleurs un motif omniprésent dans le long-métrage d’Emmanuel Carrère. La plupart des séquences se déroulent au sein de décors clos, incarnation d’un quotidien sans issue. Les rares échappées belles sont des sorties à la plage initiées par Marianne lors desquelles Christèle rappelle combien contempler la nature est un luxe. Elle n’a pas le temps pour la mer. Elle est sans cesse à l’œuvre, confinée chez elle, dans les immeubles de bureaux ou le ferry… Ce bâteau qui résume si bien l’intrigue. Symbole de liberté, il invite à la fuite, mais reste désespérément à quai. Or cette immobilité nous parle plus que jamais. À cause de la pandémie qui a mis la société « sur pause », la précarité a augmenté, de nombreux secteurs ont accéléré leur ubérisation, le débat sur les emplois essentiels et non-essentiels a fait son trou, la start-up nation a explosé le compteur des levées de fonds tandis que le manque de considération de certaines professions est devenu flagrant… Voilà à quoi nous ramène Ouistreham : une photographie du travail contemporain sur fond de drame humain.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photo par Christine Tamale

Journaliste et cheffe de rubrique Decision Makers @ Welcome to the Jungle, entrepreneure et vidéaste.

Les thématiques abordées

  • Ajouter aux favoris
  • Partager sur Twitter
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Linkedin

Once upon a time at work

La pop culture a des choses à nous apprendre sur le monde du travail.

Suivez-nous !

Chaque semaine dans votre boite mail, un condensé de conseils et de nouvelles entreprises qui recrutent.

Vous pouvez vous désabonner à tout moment. On n'est pas susceptibles, promis. Pour en savoir plus sur notre politique de protection des données, cliquez-ici

Et sur nos réseaux sociaux :