El buen patrón : en quoi agir en « papatron » peut faire couler la boîte ?

« El buen patrón » : pourquoi faut-il en finir avec le papatron ?

Le « papatron », ou le boss façon patriarche, n’est plus à la mode. Avec sa vision familiale et ultra hiérarchisée de l’entreprise, il peut d’ailleurs lui nuire. En témoigne le personnage intrusif et omniscient de Juan Blanco dans El buen patrón. Réalisé par Fernando Léon, ce portrait cinématographique acerbe critique l’hypocrisie du paternalisme au travail tout en en soulignant les limites. Analyse.

Juan Blanco (Javier Bardem) a consacré sa vie au succès de l’usine familiale spécialisée dans la fabrication de balances. Le matin, dès qu’il y met un pied, tous les employés s’arrêtent instantanément, obnubilés par son charisme de patron : il sait capter l’attention en quelques secondes. Leur émotion est palpable lorsque leur vénéré chef les « valide » de son regard, confiant. Toutefois, la tendresse de ce genre de scène et la bonne entente prônée par Blanco cachent de nombreuses failles… Construit comme un compte à rebours sur sept jours, El buen patrón retrace l’histoire de ce PDG véreux, prêt à tout pour remporter un prix d’excellence décerné par la région à la fin de la semaine. Les préparatifs sont chaotiques et les problèmes ne tardent pas à s’accumuler dans l’usine. Pour garder la face et ne pas perdre l’équilibre, le patron n’hésitera pas à franchir toutes les limites, allant même jusqu’à truquer la balance pour la faire pencher en sa faveur… Cependant, en tant que dirigeant, s’accorder tous les droits est-il acceptable et viable dans le temps ? Que cela parte d’une bonne intention (ou non), il n’est pas toujours sain de faire le bien pour ses employés, surtout quand c’est contre leur gré…

Le chef d’entreprise est-il vraiment un sauveur ?

Le « papatron » n’a pas fini de faire des dégâts. Ce type de dirigeant agit comme une figure d’autorité intransigeante, se veut le pilier et défenseur des équipes : un super-héros seul détenteur du pouvoir de survie de la boîte. Or un tel management sape la confiance des employés. En prônant la référence unique lors de la prise de décision, c’est le cauchemar assuré lorsque les problèmes se multiplient. Gâchis des compétences des salariés et burn out du patron : voilà ce qu’illustre l’approche paternaliste et traditionnelle de Juan Blanco, dont les limites transparaissent à mesure que l’intrigue avance. Au fond, ce que nous dit le réalisateur Fernando Léon, c’est que diriger une entreprise comme on sauverait des gens de la noyade est une vision dépassée.

Entièrement vitré et en hauteur, le bureau de Juan blanco lui offre une vue à 360° sur ce que font ses salariés. D’un seul coup d’œil, il surveille d’un œil attentif leur productivité. Mais cette vision d’ensemble à laquelle est attaché Blanco ne s’arrête pas au bureau. Omniprésent professionnellement, il souhaite aussi connaître « l’intériorité » de tous ses employés afin de mieux gérer leurs vies privées. Crises de couple, décoration de l’appartement des stagiaires, flirts entre salariés, chaque problème a sa solution : lui. Mais jusqu’où le souci du bien-être des équipes est-il désintéressé et empreint d’authenticité ? Certains patrons semblent avoir intégré que l’instabilité de la vie personnelle influence la productivité au sein de l’entreprise. Loin d’être philanthropes, ils se concentrent en fait sur un meilleur contrôle du quotidien des salariés en octroyant des « avantages » qui sont souvent des cadeaux empoisonnés.

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Un boss paternaliste empêche les employés de progresser

Arrêter de mimer la famille traditionnelle ne serait-il pas la solution pour échapper aux effets pervers du management vertical ? En cherchant à recréer « une famille », Blanco souhaite surtout obtenir de ses employés une dévotion sans limites. Assumer l’autorité mais aussi les « devoirs » d’un père envers ses « enfants salariés », se révèle être une stratégie toxique pour forcer le respect et l’obéissance aveugle. Noyés dans ce collectif uni, et au nom de l’intérêt général, aucun individu n’existe plus à part entière. De plus, recréer une famille au sein de l’entreprise, n’est-il pas en vérité un moyen sournois d’éviter toute forme de contestation ? Lorsqu’un employé se soulève et commence à camper devant l’usine suite à un licenciement, Blanco ne sait pas comment gérer ce conflit autrement qu’en forçant l’entente.

« Vous êtes mes enfants », ne cesse-t-il de répéter à ses collaborateurs pendant ses longs discours visant à motiver les troupes. À la fois bienveillante et autoritaire, l’attitude paternaliste ici incarnée par Blanco « impose une domination sous couvert de protection désintéressée », selon le professeur émérite Jean-Marie Donegani. Prendre en charge tous les aspects de la vie de ses employés pour les maintenir dans un rapport de redevabilité n’est-il pas un trait toxique ? Si l’on reprend l’image de la famille et du pater familias, ce mode de management reviendrait à veiller à ce que les enfants ne puissent jamais atteindre un stade d’accomplissement suffisant pour devenir indépendants. Une relation managériale calquée sur le lien parent-enfant qui bloque les initiatives et empêche l’autonomie des collaborateurs…

Le sexisme bienveillant est destructeur (attention spoiler alert)

En bon père de famille qui aimerait ses enfants sans distinction, Juan Blanco ne peut pas se permettre de pratiquer un sexisme hostile et discriminatoire assumé envers les femmes de son entreprise. C’est pourquoi celui-ci n’hésite pas à les prendre sous son aile en assumant le rôle du chevalier servant. En apparence anodine, cette attitude sexiste bienveillante est tout aussi destructrice. Encenser l’importance du « regard féminin » dans l’entreprise, féliciter la stagiaire pour la « douceur » de ses initiatives ou bien ne jamais féliciter sa femme pour ses compétences professionelles, sont des actions qui soulignent « la dépendance, l’infériorité et l’incapacité des femmes », explique la psychologue Prudence Nazeyrollas. Traiter les femmes comme des petites choses fragiles à protéger est une technique masquée de domination qui les éloigne des instances de pouvoir. Derrière la façade amicale et bienveillante de ces comportements, se cache en réalité une volonté de maintenir les femmes dans une position de subordination.

Tel est pris qui croyait prendre… S’il existe une morale dans la satire du monde du travail que propose El buen patrón, elle se résume peut-être au fait qu’il n’est plus tolérable qu’un homme réussisse aux dépens d’une femme. Après avoir vécu une idylle avec la stagiaire, Juan Blanco, gêné d’avoir découvert que Liliana était en fait la fille de son meilleur ami, décide de la virer du jour au lendemain. Mais la jeune femme refuse ce dénouement et pour garantir son indépendance et l’évolution de sa carriére, elle se rapproche de la femme de Blanco jusqu’à devenir sa confidente et même sa colocataire… Forcé de vivre sous le même toit que sa femme et son amante, exclu par la force du lien qu’elles ont noué, Blanco n’a plus son mot à dire face à cette nouvelle solidarité. Cette sororité entre les deux femmes développée comme un moyen de résistance contre une existence systématiquement niée, inverse le jeu de pouvoir. Sortir du tutorat de son patron et de l’admiration sans limite qu’elle lui vouait permet à Liliana d’assouvir sa vengeance puisque Blanco sera au final contraint de la nommer cheffe de projet. Alors, c’est qui la patronne ?

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Article édité par Ariane Picoche, photo : Thomas Decamps pour WTTJ

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