Douter de sa légitimité au travail : le syndrome de l'imposteur

  • June 17, 2019

« C’est sûr, ils vont se rendre compte qu’ils ont fait une erreur de casting et que je suis nul »
« J’ai eu de la chance »
« Le client était de bonne humeur, c’est tout »
« J’ai eu l’augmentation parce qu’il me trouve sympa. »

Si ces phrases vous sont familières car vous êtes vous même adepte de certaines d’entre elles, cet article est fait pour vous.

Douter de soi au travail peut dans une certaine mesure nous permettre de nous challenger, de rester motivé et de conserver une certaine humilité. D’ailleurs, entre 62 et 70 % de la population douterait un jour ou l’autre de la légitimité de son statut professionnel ou de son succès. Mais vivre dans l’anxiété constante de ne pas se révéler à la hauteur, menant ainsi vers la procrastination ou le travail excessif à chaque nouvelle tâche, peut signifier que l’on souffre d’un “syndrome de l’imposteur”. Ça vous parle ? On fait le point.

Tous imposteurs ?

Plus courant que l’on ne le pense, ce que les psychologues nomment “syndrome de l’imposteur” ou encore “complexe de l’imposteur” peut nuire de façon importante à l’épanouissement professionnel des personnes qui en souffrent. Et près de 20 % de la population présenterait ce syndrome (Kevin Chassangre et Stacey Callahan, 2017). Bien que répandu, ce complexe est toutefois peu connu du fait du manque d’information et de compréhension qui l’entoure, tant de la part de ceux qui l’expriment que des professionnels.

Identifié pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Ament Imes, le syndrome de l’imposteur se traduit par trois points essentiels :

  • En premier lieu, le sujet a l’impression de tromper son monde concernant ses réelles capacités et compétences. Ainsi, il se perçoit comme un imposteur.
  • En conséquence de ce sentiment d’imposture, la personne ressent de la peur et de l’anxiété plus ou moins intense à l’idée d’être démasquée.
  • Enfin, l’“’imposteur” souffre d’un biais cognitif le poussant de façon systématique à faire de mauvaise attribution lorsqu’il réussit. En effet, un individu lambda attribuera généralement ses réussites à une cause interne (il était compétent pour réaliser cette tâche) et durable (il s’estime comme quelqu’un de compétent et de capable), sur laquelle il peut exercer un certain contrôle (comme s’organiser en conséquence). Pour la personne qui se perçoit comme un imposteur, le raisonnement sera inverse. Ainsi, l’imposteur considérera que des causes externes (donc instables et sur lesquelles il n’a pas de prise) sont responsables de ses succès. Ces causes externes peuvent être la chance, le jugement erroné des autres sur lui-même ou encore la sympathie que portent les gens à son égard.

Pourtant, ces “imposteurs” sont souvent perçus par leur entourage professionnel et personnel comme particulièrement compétents et habiles dans la gestion de leur carrière, ce qui renforce généralement le sentiment de tromperie qu’ils peuvent ressentir.

« Je n’ai pas mis plus d’efforts que les autres pour avoir un bon résultat, j’ai juste été au bon endroit au bon moment. À l’école, je pensais que mes bons résultats étaient plus dûs au fait que les profs m’aimaient bien. » Justine, touchée par le syndrome de l’imposteur

Mais d’où vient ce sentiment d’imposture ?

On ne peut en effet que s’interroger sur comment de tels mécanismes inconscients se sont forgés au fil du temps. Ce sentiment est une réaction face aux messages perturbants ou mal compris par l’enfant qu’il reçoit de l’environnement dans lequel il évolue, à savoir au sein de sa famille mais aussi à l’école.

« Les gens intelligents réussissent, les autres échouent. »

Ce type de message provoquerait un développement du syndrome de l’imposteur chez l’enfant qui y est exposé de façon répétée. Ces messages peuvent être relayés à travers différents schémas :

  • Opinions opposées concernant l’enfant entre l’environnement familial et l’école. On observe un risque plus accru de développer ce complexe chez les enfants ayant connu une grande différence dans la façon dont ils étaient perçus à la maison et à l’école ou de la part des parents entre eux. Par exemple, les parents trouvent leur enfant génial et particulièrement doué, mais l’école le trouve moyen, ou inversement. Face au doute, l’enfant intégrera l’opinion négative comme plus fiable que l’opinion positive qu’il interprétera comme mensongère et faite pour lui “faire plaisir”.
  • Surestimation de l’intelligence dans l’environnement familial. L’intelligence est excessivement valorisée pour réussir et bien souvent décrite comme un don ; elle n’est donc pas liée à l’effort ou au travail. En conséquence, l’enfant se doit d’être brillant et doué de façon naturelle. Il assimilera alors l’idée qu’il lui faut réussir à tout prix, ce qui le mènera vers un schéma de performance lié à la peur de l’échec et non vers un schéma d’apprentissage où l’erreur permet de s’améliorer.
  • Un environnement familial ne valorisant pas les qualités de l’enfant. Si au sein de sa famille l’enfant ne reçoit aucun message positif lui permettant de construire une image de soi positive à travers la reconnaissance de ses qualités, l’adulte en devenir qu’il est aura de grandes difficultés à attribuer ses réussites à ses qualités propres, étant donné sa difficulté à les percevoir et à les évaluer.
  • Une différence de genre controversée. Initialement étudié chez des femmes ayant fait des études supérieures et occupant des postes à responsabilité, ce syndrome était alors considéré comme étant plus prévalent au sein de cette population. Aujourd’hui, cette affirmation est nuancée à travers plusieurs études et il semblerait que le syndrome touche toute la population sans distinction de genre.

Bas les masques !

Les définitions sont nombreuses concernant ce syndrome et divergent en fonction des auteurs. En revanche, certains traits de caractère communs ainsi que des signes comportementaux permettent d’établir un profil type des “imposteurs”.

  • Introversion : les personnes dites introverties (c’est-à-dire tournées vers leur monde interne) sont plus sujettes à développer un syndrome de l’imposteur car elles fondent leur opinion d’elles-mêmes à partir de ce qu’elles interprètent et ressentent. Cette interprétation est faussée par le biais d’attribution, évoqué plus haut, et, parce qu’elles sont introverties, celles-ci exposeront moins leur opinion négative d’elles-mêmes aux visions des autres.
  • Difficulté à accepter les compliments : les personnes souffrant d’un syndrome de l’imposteur éprouvent des sentiments négatifs et expriment des pensées négatives dysfonctionnelles devant une réalisation réussie. Elles ont ainsi une tendance systématique à attribuer leur succès à des éléments extérieurs tels que la chance, leur réseau professionnel ou la sympathie de leur supérieur à leur égard. Elles expriment également un perfectionnisme inadapté qui les pousse à une insatisfaction quasi systématique en cas de succès provoquant des pensées du type : « Oui, mais j’aurais pu faire mieux ou plus. »

«Je me souviens toujours plus des critiques que l’on m’a faites ou davantage les petites remarques que les compliments. Les compliments ou les remarques positives ne me rassurent pas parce que j’ai l’impression qu’on me dit ça pour me rassurer et qu’on me ment, donc je les oublie tout de suite. » Justine

  • Surestimation des compétences d’autrui et dénigrement de ses propres compétences : ces personnes ont tendance à minimiser et à dénigrer de façon systématique leurs propres compétences tout en comparant leurs lacunes aux forces de leur entourage professionnel.

« À certains moments, je pense vraiment que je ne sais rien faire et que tout le monde va le voir. J’ai honte et je me dis qu’ils vont se rendre compte que je ne suis pas à la hauteur et qu’ils vont peut-être me virer. » Justine

  • Anxiété de performance liée à la peur de l’échec : elles éprouvent une forte anxiété à l’idée d’être démasquées et sont terrorisées par la honte et l’humiliation que provoquerait la découverte de leur incompétence.

«J’avais un niveau d’anxiété préoccupant. Je stressais horriblement, j’arrivais en larmes chez moi. Je me disais : “Je ne suis pas assez bonne pour ce genre de taf. » Justine

  • Peur de l’évaluation : toute évaluation de leur travail est perçue comme un risque important d’être démasquée et une preuve de leur imposture.

  • Culpabilité et peur quant au succès : elles sont persuadées de ne pas mériter leur réussite. Elles ont une faible perception de leur potentiel et ne parviennent pas à s’attribuer les succès rencontrés, les amenant à ne pas se sentir légitimes. Ainsi, chaque succès va engendrer la peur du changement, qui marquera potentiellement l’arrivée de nouvelles exigences et fera naître à son tour une nouvellepeur, celle de ne pas pouvoir être à la hauteur à l’avenir.

« J’ai l’impression de ne pas du tout le mériter et de ne pas savoir ce que je fais. » Justine

Le cycle (vicieux) de l’imposteur

Face à une tâche perçue comme importante, présentant un risque car susceptible d’entraîner une évaluation de leurs capacités ou compétences, les sujets se percevant comme des imposteurs mettront en place un cercle vicieux spécifique.

Ainsi, lors de l’assignation d’une nouvelle tâche à accomplir, les imposteurs peuvent éprouver une grande anxiété ; les pensées négatives liées à la perception faussée qu’ils ont de leurs compétences, leur peur de l’échec mais aussi leur peur du succès vont alors émerger. Face à cette anxiété, deux stratégies distinctes seront considérées et mises en œuvre par le sujet comme systèmes de défense :

  • la procrastination suivie d’un travail excessif. Elle permet d’éviter l’anxiété et protège partiellement l’estime de soi en retardant le plus possible la confrontation à la tâche.
  • la surpréparation sur le long terme pour garantir le succès et pallier le sentiment d’illégitimité. La tâche sera généralement réalisée avec succès et provoquera alors des feed-back positifs de la part de l’entourage professionnel. Ces messages positifs seront refusés ou dénigrés par l’imposteur, et ces nouveaux succès intensifieront paradoxalement le sentiment de tromperie au lieu de l’aider à construire une perception positive de ses compétences.

C’est grave, docteur ?

Repli sur soi et silence

Au travail, le fait de se considérer comme imposteur peut avoir des conséquences fâcheuses, notamment dans le rapport que nous entretenons avec nos collègues. La forte anxiété ressentie peut ternir nos relations et provoquer un repli sur soi par peur d’être démasqué. L’isolement au travail (mais aussi à l’extérieur) est un risque important car, bien souvent, les personnes souffrant de ce syndrome se refusent à demander de l’aide par peur que cela soit interprété comme la preuve de leur incompétence.
Le travail d’équipe devient alors compliqué. De plus, le cycle de l’imposteur peut rendre l’organisation du travail délicate, surtout dans le cas où l’imposteur choisit la voie de la procrastination.

S.O.S.

Le syndrome de l’imposteur n’est pas une pathologie mentale en soi mais peut entraîner des pensées négatives sous forme d’autocritique constante, de doute de soi et d’un fort niveau d’anxiété qui peut fragiliser les personnes qui en souffrent. Si cela devient trop envahissant, il ne faut pas hésiter à faire appel à un professionnel tel qu’un psychologue.

Pour venir à bout du cercle vicieux qu’induit le syndrome de l’imposteur, la psychologue Pauline Rose Clance recommande notamment de s’entraîner à faire des attributions appropriées lors de succès, c’est-à-dire à reconnaître que ses succès ne sont pas uniquement liés à la chance ou à l’immense quantité de travail abattu mais bien également à ses compétences et à son propre potentiel. Cela fait partie du travail de restructuration mentale et d’assouplissement du biais cognitif d’attribution. Ainsi, apprendre à reconnaître ses succès et mettre de la nuance dans les jugements que l’on porte sur soi-même (non, ce n’est pas uniquement grâce à la chance que nous sommes là où nous en sommes dans notre vie professionnelle mais aussi peut-être parce que nous sommes compétents) permet de prendre conscience de son potentiel en même temps qu’il augmente le bien-être psychique et général. Une gymnastique mentale qui s’acquiert au fil du temps.

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Photo by WTTJ

Elsa Andron

Psychologue du travail et psychologue clinicienne
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