"Mémoires de Covid" : garder une trace, pour les entreprises et l'Histoire

"Mémoires de Covid" : garder une trace pour l'Histoire

Un an et demi après le début de la pandémie mondiale, Perles d’Histoire, agence d’ingénierie patrimoniale lancée par Pauline Le Clere en 2008, diffuse peu à peu des “mémoires de Covid” : des témoignages de dirigeant·e·s de grandes entreprises recueillis au moment du second confinement. Un matériau précieux pour l’Histoire, qui offre un aperçu du fonctionnement des sociétés du CAC 40 en période de crise.

D’où vous est venue l’idée de collecter ces témoignages de patron·nes sur la crise Covid ?

Depuis plusieurs années, avec Perles d’Histoire, nous récoltons pour les entreprises leurs mémoires et souvenirs, afin qu’elles renouent avec cette précieuse matière. Lorsque la crise Covid est arrivée, Charlotte, notre chargée de développement marketing, nous a interpellés en disant que nous vivions un moment historique, et qu’il fallait qu’on en garde une trace, pour les entreprises comme pour l’Histoire. On a alors contacté la branche travail des Archives nationales, et avons trouvé des mécènes et partenaires : le cabinet d’Audit KPMG, L’observatoire B2V ou encore l’école ESCP. Une fois qu’on a eu les fonds, on a rencontré quarante-trois dirigeants et dirigeantes d’entreprises du CAC-40, tous leaders dans leur secteur d’activité, pour livrer un corpus représentatif, réalisable et cohérent. La collecte a démarré en novembre, après le début du 2ème confinement, et ça nous a pris environ trois mois.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Ce qui m’a touchée et frappée, c’est que les dirigeants étaient hyper fiers de leurs entreprises et de leurs équipes. Ils voulaient remercier leur travail et leur mobilisation pendant cette période. On a été bluffés par la prise d’initiative, la solidarité et la créativité de leurs employés. Un autre chose m’a aussi beaucoup étonnée : malgré la période et les difficultés rencontrées, les chefs d’entreprises étaient tous très disponibles et comprenaient bien les enjeux auxquels nous faisions face. Ils s’inscrivaient réellement dans l’effort collectif. Même si leur parole était très codifiée, préparée, et en lien avec ce qu’ils avaient pu dire dans les médias, tous se sont pris au jeu et nous ont accordé au moins 30 minutes d’entretien. Ils acceptaient de répondre à nos questionnaires et après ces échanges s’ajoutaient souvent de longues conversations entre nous. Dans une période où tout le monde était à flux tendu, je trouvais ça très inattendu. C’était également très intéressant d’avoir accès à leur subjectivité et à leurs vies privées. L’un des chefs d’entreprises nous a confié qu’il avait perdu sa mère à cause du Covid-19. Suite à cette disparition, il a encore plus pris conscience de l’importance d’agir pour protéger au maximum ses salariés. Il était hors de question que les enfants ou les proches de ses collaborateurs vivent également une perte… Dans d’autres cas de figure, certains se sont retrouvés propulsés au rang de chef d’entreprise par des changements de conseils d’administration de dernière minute alors qu’avant la pandémie, ils n’auraient jamais pensé accéder à ce poste. Ça a été une sacrée épreuve pour eux aussi parce qu’ils n’étaient absolument pas préparés à occuper ces fonctions, et encore moins en cette période si particulière.

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Au terme des entretiens, quelles conclusions avez-vous pu tirer ?

Par cette démarche, on a compris que les grandes tendances actuelles du monde du travail étaient déjà présentes, et que le Covid n’a finalement été qu’un accélérateur. On avait déjà pu constater une évolution des tendances managériales, d’organisation du travail ou encore de la transition digitale, comme outil de travail mais aussi vis-à-vis des relations avec le client. On connaissait aussi l’impact de l’environnement et du lien social sur le travail… Finalement, cette crise a juste forcé les entreprises à réagir rapidement, ce qu’elles ont souvent réussi à faire. D’autre part, cette longue année a permis aux dirigeants de changer de regard sur le travail à distance, même s’ils ne sont pas pour du 100% télétravail. Pour eux, il y a un besoin de partager une culture d’entreprise en passant du temps ensemble : partager un vocabulaire, des habitudes de travail et trouver son rythme par rapport aux besoins de l’entreprise. Par ailleurs, on a découvert que le dialogue social entre syndicats et comité de direction s’est bien passé pendant cette période, et on espère qu’un an après, cette discussion apaisée est toujours valable aujourd’hui. J’aimerais beaucoup retourner les voir pour savoir dans quelle mesure est-ce que ça a véritablement changé leur manière de fonctionner…

Concrètement, qu’ont vécu les entreprises pendant cette crise ?

Pour une entreprise, stopper son activité est contre nature. À l’école, un de mes enseignants avait un jour fait un parallèle entre l’entreprise et un cycliste sur son vélo. S’il s’arrête, il tombe. Pour une entreprise c’est pareil. Elle peut se moderniser, innover mais elle doit sans cesse être en mouvement. Là, pour la pour la première fois, s’est posée la question de s’arrêter. À cette interrogation sont venues s’en ajouter d’autres comme : « Suis-je essentiel ? » La réponse n’est pas toujours évidente et prendre la décision d’arrêter non plus. Il y a des entreprises qui sont de véritables paquebots, longues à mettre en marche ou à arrêter. Je pense notamment au groupe Pochet qui fait du flaconnage. Ils ont des Hauts Fourneaux, ce n’est pas du « ON/OFF », ça prend des mois à éteindre et à rallumer. Ils les ont malgré tout arrêtés contrairement à une entreprise comme Total, qui faisait partie des entreprises essentielles.

Qu’en est-il des données collectées ?

Je pense qu’il va nous falloir au moins trois ans pour disposer d’une analyse complète de l’ensemble du corpus. D’ailleurs, ça pourrait être un sujet de mémoire ou de thèse d’un des étudiants de l’ESCP (rires) ! En octobre prochain, nous participerons aux Rendez-vous de l’histoire de Blois dont le thème cette année est le travail. Là bas, nous allons mettre en commun notre corpus avec d’autres pour tirer les conclusions de ce qu’il s’est passé pendant cette période. Pour aller encore plus loin dans notre compréhension, nous aimerions aussi compléter ce travail avec des entretiens de chef·fe·s de PME et ETI. Nous souhaitons aussi constituer un corpus avec les syndicats mais ce sera un autre travail sur les travailleurs ou sur les gens comme le corpus du Mucem (musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée NDLR.), qui lui s’est davantage penché sur l’aspect ethnologique de la pandémie.

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En quoi ce travail participe-t-il au développement de votre activité avec Perles d’Histoire ?

Le fait de s’engager sur un travail d’intérêt collectif nous a permis de nous aventurer sur un nouveau terrain de jeu, et le fait d’avoir pu le partager très largement a été extrêmement bénéfique. Ça a montré notre expertise, notre investissement, ça nous a donné de la crédibilité et ça a apporté du sens à notre mission d’entreprise. Avant, nous étions reconnus comme experts au sein d’un petit milieu, mais depuis la campagne de presse ça nous a porté vers une plus grande visibilité. À peine quelques mois après la communication autour du projet, des gens nous contactent pour faire de l’archive orale de leur entreprise. On n’avait pas du tout anticipé ce succès. Et comme plus on a de clients, plus on a de salariés, on va sans doute embaucher !

Les demandes de vos clients ont donc changé depuis ce projet et cette année de crise ?

Effectivement aujourd’hui, les demandes concernent davantage la culture d’entreprise et la célébration d’événements, comme les anniversaires. Cela permet à tous les collaborateurs de se retrouver et de se projeter dans l’avenir. Avant, on nous demandait essentiellement un travail d’archives, de recherches d’histoires. Par ailleurs, on sent aussi une volonté plus globale d’engagement des entreprises pour le bien commun, car la crise a eu un effet accélérateur. On a ainsi reçu des demandes de recherches d’engagement dans l’histoire des sociétés. Certains chef·fe·s d’entreprises, en voulant lancer leurs propres projets, ont même déniché des engagements passés. Ils ont alors renoué avec et en ont même parfois rajouter un. Globalement, les engagements étaient souvent déjà là dans l’histoire de l’entreprise. Je me souviens d’une anecdote où en recherchant dans le passé d’une entreprise familiale, on a découvert que le grand-père versait déjà une partie des recettes aux hôpitaux. Grâce à ce travail de recherche, on comprend que l’entreprise a toujours eu la fibre sociale.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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