Burn-out, suicide... comment les dirigeant.e.s ont traversé 2020

Dirigeant.e.s : 2020, l'année des souffrances invisibles

Sur tout le territoire, les deux confinements et la crise économique liée au Covid-19 ont essoré les chef·fe·s d’entreprise. Malgré les aides gouvernementales, les finances et le moral sont parfois au plus bas et pour 2021, les spécialistes craignent une flambée de burn-out et d’actes suicidaires. Pour faire mentir leurs propres craintes, de nombreuses associations déploient leurs forces et assurent un soutien psychologique aux plus fragiles. Pour que le mot “entrepreneur” continue à rimer avec passion.

À 49 ans, Cécile (son prénom a été modifié, NDLR) n’aurait jamais cru devoir appeler à l’aide un thérapeuthe. « J’ai ouvert mon centre de bien-être à la mi-2019, la pensée positive ça me connaît normalement… » murmure l’entrepreneuse au bout du portable. Sauf que comme pour des milliers de chef·fe·s d’entreprise, la crise du Covid-19 est passée par là. Confinement et arrêt brutal de l’activité du centre, loyers et fournisseurs impayés, prêt personnel de 12 000 euros engagé malgré le fonds de solidarité (1 500 euros par mois) puis l’aide de la Région… Fin juin, la Bretonne pointe à la case tribunal de commerce. « On m’a annoncé le redressement judiciaire de l’entreprise, et c’est là que quelqu’un m’a donné la plaquette de l’association Rebond 35, avec un numéro de téléphone. Pendant longtemps, le papier est resté au fond de mon mon sac, puis un jour j’ai fini par les contacter. » Fondée en 2015 à Rennes, l’association Rebond 35 accompagne les dirigeant·e·s en grande difficulté psychologique, et leur offre 10 séances avec un psychologue. « Quand vous avez 49 ans, que vous avez lâché votre CDI et mis tout votre argent et votre coeur dans un projet… » La voix hésite. « J’aurais pu un matin sentir que ça allait trop loin. Avant de risquer de sombrer, j’ai décidé d’appeler. »

Depuis des mois, des cris du cœur de chef·fe·s d’entreprises et d’artisans comme Cécile, on en lit et entend partout, réseaux sociaux et médias confondus. Certains font tristement le buzz, comme le 13 novembre dernier dans “L’Heure des Pros” sur CNews. Pascal Praud y accueillait Sylvie Brossard, une cheffe d’entreprise accablée par la situation économique, en pleurs. « Ce dont je suis sûre, c’est que je ne mourrai pas du Covid, par contre je vais mourir de tous les effets collatéraux ! Je deviens cinglée. Vendredi de la semaine dernière, j’avais envie de me suicider. » Suicide, le mot est lâché. En Belgique, c’est Alysson Jadin, une jeune femme de 24 ans qui a ému le pays tout entier après que son corps ait été retrouvé sans vie le 16 novembre. Selon ses proches, celle qui venait de monter un barber-shop à Liège et était contrainte au chômage, n’aurait pas supporté d’être jugée “non-essentielle”. Dans le Morbihan, une restauratrice de 36 ans, Ghislaine Boriller, aurait mis fin à ses jours pour les mêmes raisons.

Les patron.nes parmi les plus touché.es par le risque suicidaire

Neuf mois après le début d’une crise qui ne dit pas encore totalement son nom, ces cris de désespoir s’illustrent-ils dans la réalité de chiffres macabres ? Non, expliquaient encore récemment dans les médias des experts comme Santé publique France et le Groupement d’études et de prévention du suicide. En France cette année, le nombre total de suicides même serait en baisse. Mais impossible d’avoir des données précises, encore moins si l’on souhaite cibler une catégorie socio-professionnelle. « Ce genre de chiffres est très compliqué à avoir » abonde Michel Debout, membre de l’Observatoire national du suicide, « ce que l’on peut mesurer en revanche, c’est le risque suicidaire. »

27 % des dirigeant.e.s auraient déjà envisagé sérieusement de se suicider, ex-aequo avec les chômeurs/chômeuses

Selon la dernière enquête menée par le Professeur émérite avec la Fondation Jean Jaurès, en date du 6 novembre 2020, ce risque serait bel et bien en hausse dans l’Hexagone. Sur le haut du podium : les dirigeant·e·s d’entreprises (27% auraient déjà “envisagé sérieusement de se suicider”, contre 23% en 2016 et désormais ex-aequo avec les chômeurs/chômeuses) ; puis les artisans-commerçants, (25%), contre une prévalence de 20% dans le reste de la population. « On observe donc bien que les patron.nes, qu’ils/elles soient à la tête d’une petite ou grande structure, sont parmi les plus touché.es par ce risque suicidaire » décrypte Michel Debout. Des données certes déclaratives, mais qui, associées à d’autres mesures de l’étude, inquiètent l’expert : « si on regarde de près ceux/celles qui ont déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie, la population des artisans-commerçants est celle avec le plus haut taux de tentatives qui se concluent par une hospitalisation (42% contre 27% en moyenne). On sait donc que les tentatives de suicides, pour ces personnes, ont des conséquences en moyenne plus graves. » Sur l’année écoulée, ajoute-t-il, cette même population serait également la plus grande consommatrice de médicaments liés à une souffrance psychique.

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Les raisons de cette flambée de pensées suicidaires chez les patron·ne·s ? Elles ne surprennent pas. « Depuis mars, ce sont eux/elles qui ont été les plus concerné.e.s par la crise économique et sociale » résume Michel Debout. Ralentissement ou arrêt total de l’activité, aides de l’Etat jugées insuffisantes dans de nombreux secteurs : pour beaucoup, c’est l’impossibilité de boucler les fins de mois. En septembre, avant même le second confinement, 47% des petites et moyennes entreprises se sentaient menacées, selon une enquête de la CPME. « Bien sûr, l’ensemble de la population est touchée par la situation » nuance le spécialiste. « Mais pour l’instant, et jusqu’en septembre où nous avons réalisé notre prise de mesure, les salarié.e.s ont été relativement épargné.e.s par rapport aux patron.nes. Les plans de licenciement n’ont pas encore eu lieu… » Fin octobre, le deuxième confinement et l’arrêt de l’activité économique frappaient à nouveau de plein fouet les entrepreneurs. Mais au-delà des problèmes financiers, Michel Debout alerte sur une population à part, qui risque l’implosion.

Une population qui ne se plaint pas

La population des chef.fes d’entreprises, Laure Chanselme la connaît bien. Depuis 5 ans, quand un entrepreneur ou une entrepreneuse compose le numéro de la ligne d’écoute psychologique d’Amarok (l’observatoire dédié à la santé des travailleurs non salariés), c’est elle qui décroche. Et la sonnerie n’est pas du genre à se faire beaucoup entendre. « Globalement, il y a peu d’appels, un par jour en temps normal je dirais ? Mais c’est normal : les entrepreneurs, c’est une population qui ne s’écoute pas, qui ne se plaint pas. Il y a cette figure du/de la chef.fe d’entreprise qui doit forcément réussir, qui ne doit pas échouer ! » Depuis mars, la psychologue épie les bruissements de la ligne, au fil des confinements et déconfinements. « Lors du premier, il y a eu encore moins d’appels que d’habitude. Mais il y avait une bonne raison à cela ! Les chef.fes d’entreprises étaient focalisé.e.s sur leur entreprise, sur les aides disponibles, les solutions possibles… Pas du tout sur leur santé. » Puis, avec le déconfinement et l’été, le téléphone a été quasi muet : tous et toutes se sont replongé·e·s à corps perdu dans le travail. « Ce n’est qu’avec le deuxième confinement que les appels ont vraiment augmenté » relate Laure Chanselme. « Aujourd’hui, ils/elles sont exténué.es car beaucoup n’ont pas pris de vacances, et ce deuxième confinement a été une vraie claque. »

En avril 2020, le taux de risque de burn-out chez les dirigeant.e.s y était le plus élevé jamais observé

Le burn-out silencieux des dirigeant.es, c’est ce que tente d’enrayer Amarok depuis sa création en 2009. Régulièrement, l’Observatoire alerte l’opinion : « La mauvaise santé d’un.e dirigeant.e, particulièrement pour les TPE et PME, c’est un problème aux conséquences graves » martèle Olivier Torrès, son Président, « car s’il ou elle tombe malade, c’est tout le système de gestion de l’entreprise qui peut s’écrouler, et ça peut avoir un impact sur le travail de plusieurs personnes. » Fin avril, après près de deux mois de confinement, Amarok révélait déjà une enquête sur le risque de burn-out chez les dirigeant.e.s. Le taux de risque de burn-out y était le plus élevé jamais observé. « Sur l’échelle de Pines, qui mesure le premier palier du burn-out, c’est-à-dire l’épuisement psychique et physique, nous sommes passés à 3,4 sur 7, contre 2,9 l’année dernière. 0,5 point c’est significatif, c’est ce qui vous fait passer d’une catégorie “parfois” à “tout le temps” fatigué par exemple. » Des mots qui résonnent, implacables, chez Cécile : « Au début de la crise j’étais très entourée, notamment par mon mari » se souvient l’entrepreneuse, maman de deux adolescents. « *Mais rapidement on se retrouve forcément à se battre seul.e, sans savoir jusqu’à quand, dans l’incertitude totale… Au quotidien, j’avais une immense perte d’énergie, et une grande tristesse aussi en moi. »

La crainte de 2021

Les associations comme Rebond 35 ou Amarok ne sont pas les seules à tenter de réceptionner à temps les appels à l’aide des patron·nes. Dès le 27 avril, le gouvernement lançait avec l’association Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë), spécialisée dans la prévention du suicide, une cellule d’accompagnement psychologique via un numéro vert . Entre avril et fin novembre (à l’heure où sont écrites ces lignes NDLR), les sentinelles formées par l’association avaient reçu 1.200 appels, dont la moitié a donné lieu à une prise en charge psychologique gratuite. Soit, pour l’Association Apesa, quasiment le double par rapport à l’année précédente. La ligne, qui devait s’arrêter fin décembre, a finalement été prolongée par le ministère jusqu’au mois d’avril 2021.

Car si les lignes téléphoniques restent plutôt silencieuses jusqu’ici, le contre-coup du second confinement est redouté partout. « Pour les entrepreneur.e.s, le second confinement a été beaucoup plus compliqué à vivre que le premier. Déjà parce que c’était le deuxième, mais surtout parce qu’il était partiel et partial » juge Michel Debout de l’Observatoire national du suicide. « Lors du premier confinement, nous étions une majorité à être empêché.es de travailler. Lors du second, c’est devenu : tout le monde doit continuer à travailler, ou même à aller à l’école, sauf les petits commerces. Ça a créé de la colère et de l’incompréhension. » Les pires mots, susurrent les psychologues, et que corroborent les suicides d’Alyson et Ghislaine : que les termes de commerces “non-essentiels” aient été jetés sur la place publique par les politiques et les médias. « Comment pouvez-vous dire à des gens qui se sont battus pour créer seuls leur entreprise qu’ils sont “non-essentiels ? Surtout quand on sait que ce sont des personnes qui se définissent par leur métier, qui vivent pour lui, qui le voient comme leur “bébé”. » Avec la réouverture des petits commerces le 28 novembre dernier, et alors que certains comme l’entreprise d’assurance-crédit Euler Hermes tablent jusqu’à 32% de défaillance d’entreprises pour 2021, les craintes ne s’estompent pas. « Les gens ne se suicident pas en temps de guerre » alerte Michel Debout. « Toutes les études montrent que les effets suicidaires des crises se font sentir dans un délai de plusieurs mois voire quelques années », précise-t-il en citant les pics atteints en 1930-31 après le krach de 1929, et en 2009-2010 lors de la crise des subprimes.

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« Les entrepreneurs sont avant tout des gens passionnés, innovants »

Pour autant, toutes les parties prenantes insistent : l’idée n’est pas de faire peur, encore moins de décourager à entreprendre, mais de faire réagir la société pour garantir l’accompagnement des profils les plus fragiles. « Je ne voudrais pas qu’il arrive aux entrepreneurs ce qu’il est arrivé aux agriculteurs : qu’on ne parle plus d’eux que pour parler de suicides, que ça leur colle à la peau comme le sparadrap du Capitaine Haddock ! » l’exprime à sa manière Olivier Torrès, le Président d’Amarok. « Les entrepreneur.e.s sont avant tout des gens passionnés, innovants, il ne faut pas oublier que ça fait partie de leur nature. » Face à un tableau noir, d’autres tentent de voir le verre à moitié plein : nombreuses entreprises ont tenu le choc, certaines se sont développées et d’autres se sont mêmes créées. La capacité de résilience des dirigeant.e.s, c’est d’ailleurs ce qui a intéressé BPIFrance Le Lab, dans son étude “Résister et se relever - Les dirigeants de PME - ETI face à la crise.” Son ambition : dresser une analyse comportementale et psychologique des dirigeant.e.s en temps de crise, détaille Fanny Bourdigal, qui a co-mené l’étude. « Nous pressentions déjà le fait que plus une entreprise s’enfonce dans la crise, plus l’état de forme de son dirigeant se dégrade, relate-t-elle. Mais ce que nous voulions savoir, c’est s’il existait des marqueurs communs, des mécanismes chez les dirigeants pour s’en sortir. » L’étude les dévoile : l’importance de l’échange face à la solitude ou encore le soutien des collaborateurs.trices. Plus encore, c’est la combativité et la résilience des sondé.es (environ 2 000 dirigeant.es, connu.es de BPIfrance) qui transparaissent dans les réponses : « malgré le coup dur du second confinement en novembre 2020, ils/elles étaient encore sept dirigeant.es sur dix à ne pas s’imaginer baisser les bras », tandis que « 7 % seulement se déclaraient “abattu.es ». Plus étonnant encore : en novembre, 63 % des dirigeant.es estimaient que la crise du Covid-19 avait été ou restait une occasion de saisir des opportunités pour leur entreprise.

Dans les environs de Rennes, si Cécile ne fait pas partie de ceux-là, elle garde des projets plein la tête pour son centre de bien-être, et tente de se relancer avec la réouverture du 28 novembre. Un seul objectif : convaincre le Tribunal de commerce que la situation est sur la bonne voie. « Pour décembre, j’ai déjà 3 000 euros de chèques cadeaux de programmés… Je crois énormément à mon projet, qui est ultra-innovant, je ne peux pas lâcher ou laisser un repreneur bénéficier de tous mes efforts acharnés depuis des mois. » Bientôt à la fin de ses 10 séances de thérapie financées par Rebond 35, Cécile ne compte pas s’arrêter là. « Je me suis rendue compte de l’importance de ces moments, le fait de ne plus être seule, de pouvoir pleurer librement… Surtout, ma thérapeuthe m’a fait comprendre que même si un jour je n’ai plus mon entreprise, ça n’allait pas m’empêcher de vivre. »

Numéros utiles :

  • Apesa : 0.805.65.50.50, 7 jours / 7, de 8h à 20h

  • Amarok : +33 (0) 4 67 06 20 33

  • Rebond 35 : 06.68.50.36.32

Clémence Lesacq

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

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