Soignants épuisés : la vague de reconversion à l’âme ?

Covid-19 : de plus en plus de soignants songent à la reconversion

On les savait déjà esquinté·e·s avant l’épidémie de Covid-19, mais aujourd’hui les soignant·e·s sont à bout de force. Pour certain·e·s, la reconversion sera inévitable tant le malaise est grand, et les conditions de travail de plus en plus difficiles. En effet, plus d’un tiers envisagent aujourd’hui de changer de profession. L’hôpital risque-t-il de manquer bientôt de soignant·e·s ?

« Pendant le premier confinement, je me suis vraiment posée la question du sens de mon métier. Je me suis demandée : pourquoi je suis infirmière ? Pourquoi je veux continuer ? » C’est au printemps 2020 que Johanna, 31 ans, a commencé à penser sérieusement à une reconversion. Infirmière libérale depuis un an, après avoir fui l’hôpital pour épuisement psychique, l’épidémie de Covid-19 ne l’a pas épargnée : « Je me suis sentie dépassée par le manque de moyens à domicile, le fait de ne pas être soutenue directement en tant qu’infirmière libérale, d’être complètement livrée à moi-même, sans suivi psychologique. » Finalement, Johanna a décidé de raccrocher la blouse. Elle effectue toujours des remplacements, « pour dépanner les collègues », mais s’oriente désormais vers un cursus artistique pour devenir comédienne. Et qu’importe la conjoncture actuelle : « J’ai conscience que le marché de la culture est le même que celui des soignants… »

Un malaise grandissant

En octobre, l’Ordre national des infirmiers menait une consultation pour sonder le moral des troupes : 37% estimaient que la crise « leur a(vait) donné l’envie de changer de métier » et 43% ne savaient pas s’ils et elles feraient toujours ce métier dans 5 ans. À titre de comparaison, en 2018, ils n’étaient “que” 21,64% à envisager très souvent de cesser définitivement leur métier (31,41% y songeaient quelques fois).

Des chiffres qui ne surprennent pas Patrick Chamboredon, président de l’Ordre : « Du fait d’une tension sur les effectifs, du rattrapage des déprogrammations à la fin du déconfinement, la charge de travail s’est aggravée ou s’est maintenue constante pendant cette période. Ce ras-le-bol se voit dans l’enquête que nous avons menée. » Pierre Schwob, représentant du Collectif Inter Urgences, abonde et l’assure : « Entre les deux vagues, il y a eu une fuite. Beaucoup de professionnels sont partis. » En septembre, le Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC) signalait 34 000 postes d’infirmier·ère·s vacants contre 7 500 en juin. La Fédération hospitalière de France a quant à elle signalé une légère hausse des départs chez les infirmier.ère.s, 6102 entre janvier et septembre, toutes raisons confondues (retraites, démissions, fins de contrat), sans toutefois la mettre sur le compte de la situation sanitaire actuelle. Elle reconnaît en outre une « hausse des intentions de départs (pas toujours suivies d’effets) qui illustrent un sentiment de lassitude ».

Difficile reconversion

Charlotte Kerbrat non plus n’est pas étonnée. Installée en Bretagne, cette ancienne infirmière de 27 ans, désormais conseillère d’orientation, consacre sa vie pro à une seule chose : l’aide à la reconversion des soignants. Elle est donc en première ligne pour voir les effets de la crise sanitaire sur ses anciens pairs, qu’elle juge en état de traumatisme : « Les personnes que j’accompagne sont de plus en plus épuisées. C’était déjà le cas avant, mais pas à ce point. On est arrivé à un stade où il y a un dégoût profond. Une infirmière que j’accompagne a vécu la première vague et a dû faire du tri de patients. Pour une soignante, il n’y a rien de pire. On ne s’en remet pas, mais on va le revivre avec la deuxième vague. »

Durant la première vague, Charlotte Kerbrat était elle-même allée prêter main forte en EHPAD. Alors que la France applaudissait encore à grand bruit à 20h, elle a espéré voir les choses s’améliorer devant la prise de conscience de l’état du système de santé : « Pendant quelques semaines, on s’est senties un peu comprises, on parlait enfin de nous, de nos conditions de travail. On a eu l’espoir que ça allait peut-être changer mais après la première vague, tout est retombé. Il y a eu plein d’injustices, comme cette prime qui n’était pas la même pour tout le monde », regrette-t-elle, faisant référence aux écarts de primes versées dans les départements plus ou moins touchés. Une prime Covid dont les intérimaires avaient d’ailleurs été exclus. De quoi nourrir davantage de frustrations.

Mais pour ceux qui veulent changer de voie, rien n’est facile. Selon Charlotte Kerbrat, des ressources spécifiques sont nécessaires pour prendre les bonnes décisions. « Quand on fait un bilan de compétences et que le résultat montre qu’on aime le soin, l’humain et s’occuper des autres, Pôle Emploi nous explique qu’on est fait pour être soignant ou infirmière ! Le dispositif est beaucoup trop généraliste et pas forcément adapté à nous. J’essaie donc d’avoir une approche personnalisée. » Celle qui s’est reconvertie en conseillère d’orientation l’assure en tout cas : l’envie de reconversion touche les plus novices comme les plus expérimenté·e·s : « Je vois tous les âges, certaines sont diplômées depuis deux ou trois ans, d’autres ont 50 ans et plus, constate-t-elle. J’ai même des étudiants infirmiers qui me contactent, en me disant qu’ils ne vont pas tenir le coup et préfèrent changer. »

Bleuenn Laot, présidente de la Fédération Nationale des Étudiant.e.s en Soins Infirmiers, évoque sans détour un sentiment de « dégoût » chez des étudiant·e·s ultra-mobilisé·e·s au printemps dernier : « On sait qu’à l’heure actuelle, beaucoup se sont mis en césure ou en interruption de formation pour pouvoir prendre du recul, affirme-t-elle. Après cette première vague, plein d’étudiants sont déçus, ils savent que c’est un beau métier mais les conditions de formation donnent l’impression que tout est fait pour nous mettre des bâtons dans les roues. » La crainte des étudiant·e·s : voir leur formation et diplôme passer au second plan. Et c’est sans compter les indemnités largement insuffisantes par rapport au travail fourni et les difficultés pour toucher sa rémunaration. Selon Bleuenn Laot, la colère et l’exaspération sont bien présentes, mais aussi la volonté de se mobiliser pour faire bouger les choses : « Le gouvernement oublie que s’il nous utilise comme il est en train de le faire, s’il nous fatigue à un point où on n’en peut plus et qu’on arrête, ils vont ensuite manquer d’infirmiers. Et ça, c’est un argument qu’on répète depuis un mois au gouvernement ! »

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Plus d’autonomie et de reconnaissance

Combien de temps dure, en moyenne, la carrière d’un·e soignant·e ? En 2019, le Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC) affirmait que 30% des jeunes diplômé·e·s abandonnent leur profession dans les cinq ans après l’obtention de leur diplôme. Si cette donnée reste difficile à évaluer et à objectiver selon l’Ordre national des infirmiers, ces métiers restent « naturellement assez compliqués à exercer sur le long terme », reconnaît Patrick Chamboredon. « On côtoie la souffrance et la maladie dans des conditions de plus en plus dures qui vont entretenir de plus en plus cette désaffection. »

Parmi les moyens de maintenir l’attractivité des métiers du soin, la revalorisation salariale s’impose, mais pas que : « Il faut donner un nouvel horizon à la profession, plaide le président de l’Ordre national des infirmiers. Il faut des mesures à court terme : respecter les temps de repos, faire en sorte d’avoir un management bienveillant, donner des congés aux professionnels, respecter les arrêts maladie. À long terme, il faut développer la profession vers plus d’autonomie, que les gens soient reconnus pour ce qu’ils font. » Pierre Schwob veut aller dans le sens d’une « refonte totale de la manière de faire fonctionner l’hôpital », de façon à ce qu’il ne soit plus fondé sur la rentabilité à tout prix et sur un management qu’il juge défaillant. « La politique hospitalière aujourd’hui, c’est marche ou crève. Mais le pire, c’est qu’il y en a de plus en plus qui crèvent. Les suicides, les tentatives de suicide, ça a toujours existé, et le Covid n’a fait que montrer cette face-là. » Sursollicité·e·s depuis plusieurs mois, les soignant·e·s constituaient bien avant la crise sanitaire un corps de métier particulièrement touché par les risques de burn out. En octobre, 57% des soignant.es intérrogé·e·s par l’Ordre national des infirmiers déclaraient « être en situation d’épuisement professionnel depuis le début de la crise » et 33% estimaient que cet épuisement datait d’avant la crise.

Quitter la blouse pour survivre

Mais quand la vocation vous colle à la peau, pas facile de quitter la profession. « Tu ne fais pas ce métier par hasard, et quand tu le quittes, c’est aussi un idéal qui s’en va avec toi, expose ainsi Johanna, dont la voix tremble encore en évoquant son ancien métier. C’est normal que ça prenne du temps. Il faut accepter que ça ne vient pas forcément de toi, mais que les conditions sont juste horribles, qu’on ne gagne pas assez par rapport aux responsabilités qu’on a et de la pénibilité du travail. » En se dirigeant vers le métier de comédienne, elle veut justement parler de l’abandon des soignants dans une performance artistique.

Pour Charlotte, la crise sanitaire a pu être un électrochoc auprès de personnes qui songeaient déjà à se réorienter professionnellement : « Ce qu’elles me disent, c’est qu’il y a vraiment le côté “coup de pied aux fesses”, ça les bouscule, elles réalisent qu’elles ne pourront vraiment pas faire ça toute leur vie, physiquement et psychologiquement. » Marina se reconnaît totalement dans cette description : « Cette crise, ça m’a fait réaliser que j’étais appelée à autre chose, raconte cette jeune maman vivant dans le nord de la France. Ce n’était même pas une décision sage et rationnelle d’un point de vue financier, mais plutôt un cri du cœur. » Marina n’a pas vécu la première vague « en héroïne », aux côtés des soignants : « J’allaitais mon bébé, ça me tenait très à cœur. Mais j’ai reçu ces dizaines de mails qui m’invitaient à rejoindre les rangs pour affronter le Covid, c’était surréaliste. Moi, j’ai fait le choix de faire passer mon bébé en priorité. » En juillet, elle s’est engagée dans une formation d’architecte d’intérieur, mais continue d’exercer comme infirmière de coordination pour un prestataire de service. « Dans ce métier, on s’habitue à être en contact avec la souffrance et la mort, et en même temps, je crois qu’on ne s’y habitue jamais vraiment. À un moment, on atteint des limites. »

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Photo by WTTJ

Maëlle Le Corre

    Journaliste

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