Rencontre avec une secouriste bénévole, au chevet des EHPAD

Coronavirus : témoignage d'une secouriste bénévole en EPHAD

Reconnaissables à leur uniforme orange fluorescent et bleu Klein, les bénévoles de la protection civile viennent chaque jour en aide la population. Complètement dévoués et plutôt discrets, on les croise au détour d’une ruelle au chevet des sans-abris, sous une tente premiers secours dans des festivals ou encore sur la plage les jumelles pointées sur l’océan… Mais beaucoup ignorent que depuis le début de l’épidémie de coronavirus, les bénévoles secouristes interviennent aussi en renfort du Samu sur des missions périlleuses. Engagée dans l’association depuis dix-sept ans, Séverine Meaux, a, elle, décidé de venir en aide aux EHPAD des Vosges. Pour la première fois, elle accepte de raconter son quotidien un peu bouleversé, ses missions et surtout le sens de son engagement.

Pourquoi vous êtes-vous engagée en tant que bénévole pendant la crise du coronavirus ?

Je pense que le besoin d’être utile à la société et d’aider mon prochain a toujours fait partie de mon tempérament. Je ne peux pas l’expliquer, mais c’est comme ça. Je suis d’ailleurs bénévole à la protection civile des Vosges depuis 17 ans. Lorsque le coronavirus est arrivé dans l’Est de la France, j’ai tout de suite prévenu ma direction - je suis formatrice dans un groupement d’établissements qui organise des formations pour les adultes - pour leur dire que je voulais me rendre disponible si la protection civile sollicitait mon aide. Ma supérieure hiérarchique m’a dit qu’en tant que membre du service public, le fait d’aider les autres faisait partie de mes missions et que « je devais être là où on avait besoin de moi. » J’ai donné toutes les informations à ma secrétaire et j’ai basculé mon téléphone pro sur le sien. Elle m’a dit : « T’inquiète, je gère ! » C’était une chance inouïe ! Puis, j’ai attendu qu’on m’appelle. Deux jours plus tard, j’étais envoyée sur le terrain.

Depuis le début de crise en quoi consistent vos missions de bénévole ?

Le lundi 16 mars, mon chef à la protection civile m’a appelée. « L’EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes) de Cornimont a besoin de nous en urgence, vous êtes volontaire ? » Sans hésiter une seconde et sans vraiment connaître le détail des missions qui m’attendaient, j’ai dit oui. On est alors au début de la crise et j’ignore encore le triste destin de cette maison de retraite… En deux semaines, 25 résidents, sur les 115 que compte cette institution vont mourir du coronavirus. Un peu naïvement, à ce moment-là, je me dis qu’il va y avoir de l’aide au repas, peut-être du nettoyage… Je n’avais jamais mis les pieds dans un EHPAD et j’en avais un a priori assez négatif. Pour moi, c’étaient des mouroirs. Quand j’ai débarqué là-bas, la moitié du personnel était en arrêt-maladie. Tout le monde avait attrapé le coronavirus en même temps ! C’est assez délicat d’arriver dans ces conditions. Au début, avec mon équipe, on a essayé de s’impliquer sans déranger, sans faire de bruit. La situation était dramatique, il ne fallait pas donner du travail supplémentaire aux aides-soignants. On s’est finalement réuni avec la direction de l’établissement pour savoir comment on pouvait les aider. Nous avons pris en charge l’aide au repas, la désinfection des chambres des pensionnaires qui venaient de décéder, et la prise des constantes des malades (saturation en oxygène, température…) pour soulager les infirmières.

C’est très différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent pour la protection civile. Généralement je suis envoyée sur le terrain quand il y a des besoins précis et les missions sont courtes : cela peut être l’encadrement d’une manifestation culturelle, le fait de venir en secours de personnes en danger lorsqu’il neige, ou encore de surveiller les lieux de baignades… En d’autres termes, dès qu’il faut porter assistance à une personne à danger, je me suis tiens toujours prête à intervenir.

Au début, avec mon équipe, on a essayé de s’impliquer sans déranger, sans faire de bruit. La situation était dramatique, il ne fallait pas donner du travail supplémentaire aux aides-soignants.

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À aucun moment vous vous êtes sentie en danger ?

Dans un coin de ma tête, je me dis que la peur n’empêche pas le danger. Finalement, je sais que je prends autant de risques lorsque je me rends dans un EHPAD que lorsque je vais faire mes courses au supermarché. Mais cela ne m’empêche pas d’être hyper vigilante. Le virus, on ne le voit pas, on ne le sent pas et je sais que je peux le transmettre aux autres soignants et aux résidents, qui sont les plus vulnérables d’entre nous. En tant que chef d’équipe, j’ai mis en place des protocoles pour respecter les gestes barrières. Je suis hyper exigeante à ce sujet ! J’ai même inventé un mot avec les autres bénévoles : la chiantitude. Je leur ai dit que je serai toute la journée sur leur dos pour vérifier qu’ils portent bien leur masque, leurs gants et qu’ils se désinfectent les mains très régulièrement avec du gel hydro-alcoolique. Sur place, quand nous sommes arrivés, la situation était tendue parce qu’il n’y avait pas de protection. Rien. La direction s’est battue corps et âme pour sauver ses pensionnaires et récupérer du matériel. À la fin de la première semaine, quand je me suis rendu compte qu’on laissait mourir les vieux dans leur coin et que cela n’avait aucune importance, j’étais vraiment en colère. Aujourd’hui encore, le nombre de morts dans les EHPAD sont moins considérés que les autres… Il faut un mental d’acier pour tenir !

Aujourd’hui encore, le nombre de morts dans les EHPAD sont moins considérés que les autres… Il faut un mental d’acier pour tenir !

Psychologiquement, d’ailleurs, comment vous protégez-vous ?

À la protection civile, nous avons la chance d’avoir une cellule psychologique téléphonique et des équipiers formés à l’aide et à l’écoute psychologique que nous pouvons solliciter à tout moment. C’est très utile, comme la communication entre les équipes. Chaque jour, on fait un point le matin et un débriefing le soir. On est toujours là pour les autres bénévoles, on est une petite famille. Je me souviens que plusieurs de mes équipiers ont pleuré le premier soir. Moi j’ai plus vingt ans et la vie m’a aidé à me blinder. Je me protège en prenant le maximum de distance par rapport à la situation. Lorsque je dois vider la chambre d’une personne qui vient de décéder, je parle en numéro, je n’utilise pas leur prénom. Cela m’aide à faire le tri dans leurs affaires plus sereinement, même si c’est toujours très dur quand on se rend compte que la vie entière d’une personne tient dans trois cartons. Je pense que la mort fait partie de la vie. Mais le problème avec cette crise, c’est qu’actuellement, ni les personnels soignants qui sont très attachés à leurs pensionnaires ni les familles, ne peuvent faire leur deuil. En temps normal, lorsqu’une personne décède en EHPAD, les infirmières habillent la personne avec sa tenue préférée et on prend le temps de recevoir la famille de parler tous ensemble. Là, les morts sont tout de suite mis dans des housses où sont marquées les dates de naissance et de décès. Puis, le cercueil est plombé. C’est très brutal.

Moi j’ai plus vingt ans et la vie m’a aidé à me blinder. Je me protège en prenant le maximum de distance par rapport à la situation.

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Depuis, vous avez changé d’établissement ?

Je suis restée dans cet EHPAD trois semaines, le temps que le personnel revienne et honnêtement je n’ai pas vu le temps passer. Le dernier jour, j’ai réfléchi toute la journée à ce que je pouvais faire pour nos adieux. Ce qu’on a vécu au plus fort de la crise, c’est inexplicable et les liens qu’on a tissés avec les soignants resteront à vie. Les aides-soignants n’arrêtaient pas de nous remercier, alors que c’étaient elles, qui étaient dans une situation terrible. On a décidé de faire un dessin. Un cœur et une violette. On a écrit tous les prénoms des bénévoles qui sont venus prêter main-forte. Puis, on l’a scotché sur le carreau de la salle de coiffure de l’EHPAD, notre QG pendant notre mission. Après, on est parti aussi discrètement qu’on est arrivé. Depuis, ils nous ont promis qu’on se reverrait dans d’autres circonstances. Depuis, j’ai été envoyé dans d’autres EHPAD et je vais continuer d’aider jusqu’à la fin de la crise. Souvent, la première chose que je fais en arrivant dans un nouvel établissement, c’est de prendre un temps pour déculpabiliser le personnel soignant. Beaucoup se demandent ce qu’ils ont raté, ce qu’ils ont mal fait pour que le virus arrive dans leurs murs. Il y a un sentiment de culpabilité énorme. Tout de suite, je leur dis : « Qu’auriez pu faire de plus ? Tous les gestes barrières ont été respectés, vous n’auriez pas pu faire mieux et d’ailleurs, vous avez fait en sorte que ça ne s’aggrave pas ! » On est aussi là pour les rassurer, leur donner un nouveau souffle.

Ce qu’on a vécu au plus fort de la crise, c’est inexplicable et les liens qu’on a tissés avec les soignants resteront à vie.

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Qu’est-ce qu’a changé la crise sanitaire pour vous ?

D’abord, mon regard sur les EHPAD a vraiment changé. Je sais que le personnel est totalement dévoué aux pensionnaires et je tire mon chapeau à tous ceux qui accompagnent nos anciens en fin de vie. J’ai conscience maintenant qu’ils les accompagnent avec beaucoup de douceur. Aussi, j’ai vraiment été étonnée parce qu’au plus dur de la crise, 80 bénévoles sont venus grossir nos rangs. Des retraités, des étudiants, tous portés par le besoin d’aider. Je pense qu’une crise pareille révèle la nature humaine : d’un côté il y a ceux qui vont se battre pour du papier toilette et d’autres qui vont consacrer leur temps aux autres.

Une fois que la crise sera passée, envisagez-vous de reprendre votre ancienne vie ou pensez-vous cela sera impossible ?

C’est trop tôt pour penser à l’après. Je me dis qu’il faut bien que la vie reprenne le plus normalement possible. Peut-être que je ne pourrai pas, je ne sais pas. Je n’arrive pas à prendre suffisamment de distance. Hier, j’ai discuté avec deux autres bénévoles, un ancien pompier et un patron de bar, qui me disaient qu’ils voulaient trouver un moyen de continuer leur engagement après la crise. Le problème, c’est que beaucoup ont des vies très prenantes et, moi aussi, je me demande comment je vais pouvoir continuer à concilier mes missions de bénévoles et mon travail. Alors, pour le moment, je préfère me concentrer sur aujourd’hui. Et être dans l’action.

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Photo d’illustration by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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