Ce que le terme suédois "Lagom" nous apprend de l'équilibre pro-perso

“Lagom” : l’équilibre vie pro - vie perso à la suédoise

Et si on travaillait ni trop, ni trop peu, mais juste ce qu’il faut ? Et si cela nous apportait un supplément de productivité et… de joie de vivre ? En Suède, il y a un mot pour ça : “lagom”. Petite virée en pays scandinave, pour comprendre pourquoi ce mot peut nous aider à (ré)équilibrer nos vies pro et perso.

« Ni trop, ni trop peu » ou « juste ce qu’il faut » : voilà, en fonction du contexte, la signification du mot suédois lagom. Dans lagom, la modération prend le pas sur l’excès. Comme le dit l’adage, « lagom är bäst » : « juste ce qu’il faut, c’est parfait » parce que, tout le monde le sait : « point trop n’en faut ».

Ces dernières années, la notion de lagom est devenue la coqueluche de la presse internationale, comme une possible réponse à cet équilibre que nous recherchons tant dans nos vies. Au bureau, cela se traduit par une victoire ô combien rare : parvenir à mettre sur un pied d’égalité vie pro et vie perso. L’ingrédient secret des success stories suédoises ? Oui, estiment certains. La Suède affiche également l’un des plus forts taux d’emploi à l’échelle européenne, à la fois dans la population générale et chez les femmes.

Lagom n’est pas le premier mot scandinave à enthousiasmer les foules (souvenez-vous du hygge danois). Si le mot est sur toutes les lèvres, revêt-il la même signification pour les Suédois que celle dont se nourrissent nos rêves, fascinés que nous sommes par ce qui semble être le bonheur à la scandinave ? Pour comprendre ce qu’est le lagom et comment il se traduit dans le monde professionnel, nous avons interrogé Lotta Dellve, enseignante à l’université de Göteborg. Elle étudie les conditions de travail dans son pays depuis les années 1990. Sa recherche sur la création d’environnements de travail durables, propices à la productivité et au bien-être des salariés a été largement saluée.

Avant d’évoquer votre travail de recherche, prenons un rapide cours de langue. Que signifie lagom ?

On pourrait le traduire par « juste ce qu’il faut ». Dans le langage courant, nous employons ce terme pour dire « c’est très bien comme ça ». Par exemple, savoir se montrer efficace au bureau, mais dans un juste équilibre entre nos propres ressources et ce que notre travail réclame comme efforts.

J’ai entendu dire que cette expression remonterait à l’époque viking, quand on se passait un bol de nourriture de main en main “om”, c’est-à-dire “dans le groupe”. Il était alors bien vu de n’en prendre ni trop, ni trop peu, mais lagom, la juste quantité. Peut-on reprendre l’image et l’appliquer à la vie professionnelle en Suède dans ce qu’elle a de lagom ?

Certainement. Atteindre le lagom au travail doit aussi se faire en rapport avec les besoins et ressources du groupe. Dans un tel cadre, chacun s’empare de son rôle, on se soutient mutuellement et du mieux possible. Au bureau, nous formons une entité avec le reste de nos collègues. Siphonner l’ensemble des ressources à vous seul et vous attribuer tous les mérites – autrement dit, vous servir la plus grosse part du gâteau – c’est pénaliser tout le monde à moyen terme, vous comme vos collègues.

Peut-on voir le lagom comme source d’équilibre vie pro-vie perso ou est-ce trop simpliste ?

Non, c’est assez juste. Au cœur de la notion de lagom, il y a bien cet équilibre que vous mentionnez. En d’autres termes, s’impliquer au bureau en observant le principe du lagom, pour pouvoir récupérer après l’effort. Chacun doit apprendre où se situe son niveau de lagom sur sa jauge professionnelle, à savoir ce juste milieu entre le cadre fixé et une certaine souplesse. Faire preuve d’ouverture, vouloir apprendre, en posant certaines limites aux efforts investis dans le travail. C’est une question d’harmonisation entre le fait d’être flexible, de faire preuve d’engagement, d’enthousiasme, de curiosité, de créativité, et la volonté de ne pas transiger sur la stabilité et le cadre offert par notre poste. C’est là que l’équipe intervient, qu’elle nous aide. Un collègue va me signaler « Lotta, tu as fait assez, non ? » et moi je peux répondre : « Oui, je crois que c’est lagom ». On sait que ceux et celles qui travaillent en solo n’ont justement pas cette possibilité d’apprendre en observant les autres. Ils sont plus exposés à une certaine forme de risque, surtout quand ils sont jeunes ou en situation précaire. Ils sont clairement enclins à dire oui à tout, tout le temps. Il est essentiel ici de ne pas laisser la logique de marché prendre le pas, mais au contraire d’englober tout le monde dans sa réflexion, de penser lagom de façon collective.

Pour certains, lagom signifie passer moins de temps au bureau et plus de temps avec sa famille, ses amis ou à consacrer à ses passions. Est-ce exact ?

Oui et non. Soulignons déjà que nous travaillons beaucoup en Suède, et que nos success stories ne sont pas toutes le fruit d’une approche lagom du travail ! Si on regarde les études d’Eurofond, qui comparent la Suède à d’autres pays, on voit que le rythme de travail y est parmi les plus élevés, avec des horaires à rallonge et peu de parenthèses pour souffler. Nous avons donc un réel problème avec le fait de trop travailler. Le stress et la pression directement liés au travail sont également significatifs, notamment parmi les jeunes et dans le secteur public. Donc, d’importants efforts organisationnels ont été réalisés pour prévenir les facteurs de stress et enfin créer des environnements qui garantissent un équilibre entre le travail et la vie en dehors, et ainsi soutenir ce rythme intense que nous avons.

Mais généralement, les gens rentrent chez eux vers 17 heures, non ? En France - surtout à Paris - nous en sommes loin !

C’est vrai. En Suède nous travaillons huit heures par jour, avec un cadre légal pour limiter les heures supplémentaires. Nous avons même testé les journées de six heures sur certains projets : les résultats ont été positifs. Et personnellement je pense qu’il serait intéressant d’adopter ce rythme dans la vraie vie. Il existe également des règles clairement énoncées, comme celle de ne pas envoyer d’e-mail le week-end ou de ne pas déranger ses collègues après 17 heures.

La Suède a connu et connaît d’importants succès commerciaux, avec des entreprises comme Spotify, Ikea ou encore Volvo. Quel lien faites-vous entre lagom et performance économique ?

Quand on trouve son lagom, on dort mieux, on passe davantage de temps en famille, entre amis ou à faire du sport. Or, quand on arrive à bien se reposer chaque jour, à bouger, à profiter de ses proches, on travaille mieux et pour plus longtemps. C’est bon pour vous, c’est bon pour le business. C’est aussi profitable aux jeunes générations, à qui nous servons de modèle. On tend vers une meilleure vie professionnelle. Dans le cas contraire, le risque de maladie ou de décrochage est plus important.

Une autre clé du succès, c’est que le lagom encourage l’apprentissage tout au long d’une carrière. Les salariés peuvent être plus créatifs, ce qui est une réelle source de satisfaction pour eux. Et c’est très important. En entreprise, plus on apprend, de façon individuelle et collective, meilleur c’est pour le business.

J’ai lu que, dans un environnement professionnel lagom, les managers·ses sont davantage des coachs que des boss. Vous confirmez ?

Absolument. Ce type de leadership s’articule autour du groupe et de son épanouissement. Comme au foot, l’équipe partage un seul et même objectif : taper dans la balle. On est loin d’un management qui ne fait que donner des ordres. Pendant 15 ans, nous en avons fait la mauvaise expérience en Suède. Résultat des courses : des arrêts maladie en hausse, moins d’investissement au travail. C’est pour cela que nous voulons retrouver un leadership qui s’inscrive dans la collaboration et la création d’un lien de confiance. Et l’effet est net : un regain d’implication, une productivité qui remonte en flèche, du côté des salariés mais aussi des clients, parce que les choses sont posées dès le départ.

Nous avons aussi constaté un gain d’efficacité, car les plus compétents dans le métier ne sont pas les manageurs, mais les employés. Quand on leur donne davantage de responsabilités, les choses prennent moins de temps. C’est souvent plus convaincant pour le client aussi.

Pour autant, le lagom n’est pas ce qui motive la vie économique et politique en Suède. Les entreprises et la classe politique usent d’autres éléments de langage lorsqu’il s’agit de mesurer le succès. Pourquoi, selon vous ?

Lagom est un mot employé à l’oral. Dans la recherche, nous parlons plutôt de “développement durable” (hållbarhet en suédois), un terme qui me semble plus approprié quand on pense au collectif dans son ensemble. En tant que manageuse, je pourrais dire à une personne : « Je pense qu’on est lagom sur ce coup », mais je n’irais en aucun cas prétendre qu’une entreprise a performé en matière de lagom. Ce n’est pas une mesure de succès : on ne cherche pas à être le meilleur, mais à réussir juste ce qu’il faut et à s’inscrire dans le temps.
Je ne vendrais pas quelque chose avec le mot lagom. En revanche, je ferais confiance à un management qui parle de lagom.

Le “lagom” a aussi ses détracteurs… Selon le contexte il peut en effet signifier « pas beaucoup ». Si une fête est « lagom kul » par exemple, elle n’est pas franchement réussie. Certains voient donc dans cette notion, lagom, un poison contre la créativité et le dépassement de soi. Les employé·e·s y perdraient leur motivation et leur énergie, puisqu’il ne sert à rien de viser haut, d’avoir de l’ambition

C’est tout à fait juste. On peut user du mot lagom pour justifier une certaine tiédeur, ne pas faire de son mieux. Cela peut aussi être bloquant au niveau du groupe. Si on annonce que tout est lagom, ceux ou celles qui ont envie de faire mieux peuvent être freinés dans leur course.

Peut-on y voir un lien avec janteloven, cette norme sociétale selon laquelle on reste dans la retenue ? C’est un principe scandinave que l’on retrouve surtout, il me semble, en Suède et en Norvège. L’idée est de ne jamais se croire meilleur·e que son voisin ou sa voisine.

Absolument. On peut tracer une ligne droite entre le principe que vous venez d’énoncer, le janteloven, et les écueils du lagom. En revanche, je ne suis pas certaine que la notion de janteloven soit encore très présente en Suède. À l’heure actuelle, lagom est plutôt synonyme d’équilibre et de développement durable. Les Suédois ne font généralement pas les choses à moitié, le lagom nous aide à trouver le bon dosage au travail.

Aujourd’hui, peut-on réellement affirmer que la population suédoise vit selon les principes du lagom ?

La Suède n’est pas lagom dans tout ce qu’elle fait. Et c’est quelque chose qui nous préoccupe. Pour certaines équipes par exemple, il est tout simplement impossible d’avoir une charge de travail lagom. C’est l’une des raisons de notre engagement, à nous les enseignants et chercheurs, en faveur de l’égalité femmes-hommes, des migrants et personnes en précarité professionnelle. Nous œuvrons pour mettre au jour tous ces problèmes et étudions les effets des efforts mis en place pour y remédier. De nombreuses études ont ainsi été publiées sur les conséquences pour la santé d’une précarité au travail. On est aussi en alerte sur les risques de surexploitation des salariés, les défis que cela représente et le cadrage légal que cela réclame. La vieille querelle entre la logique de marché, la sécurité pour chacun et le respect des droits humains demeure d’actualité, même en Suède.

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Photo d’illustration by WTTJ, traduit de l’anglais par Sophie Lecoq

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