« Le repos stimule la créativité et la pensée innovante » Alex Soojung-Kim Pang

Se reposer pour mieux travailler par Alex Soojung-Kim Pang

Que l’on soit sur le terrain ou en télétravail depuis le 16 mars, surbooké ou en forte baisse d’activité, il est temps de se rappeler que le repos est fondamental pour bien bosser. Que oui, travailler moins, c’est souvent travailler mieux. Pour le prouver, Alex Soojung-Kim Pang, chercheur et consultant à la Silicon Valley, est allé enquêter dans les limbes de notre cerveau. Son livre “Et si on se reposait ?” (2019) nous explique (enfin) comment être aussi productifs qu’épanouis.

Vous tentez de réconcilier travail et repos, pourquoi ?

On oppose trop souvent ces deux notions – on les considère même comme antinomiques. En réalité, travail et repos se nourrissent mutuellement. Prenez les athlètes de haut niveau : ils apprennent nécessairement à équilibrer phases d’entraînement et temps de récupération. Le développement musculaire, mais aussi l’ancrage mémoriel se font lorsqu’on est au repos.

Que répondent les sciences à la question : « Pourquoi travaillons-nous mieux quand nous travaillons moins ? »

Les différentes études des experts du sommeil, de la physiologie, de la performance, et de la créativité aboutissent toujours à la même conclusion : les périodes de repos stimulent la créativité et la pensée innovante à court terme. Elles offrent un espace au subconscient créatif pour examiner les problèmes et explorer des solutions sans notre effort conscient. Ainsi, mieux travailler, ce n’est pas travailler plus, c’est travailler moins ! D’autre part, à long terme, le repos est essentiel à notre santé et à notre bien-être. Des études longitudinales révèlent que les personnes qui prennent des vacances régulières et savent se détacher du travail sont en meilleure santé physique et mentale, moins sujettes aux maladies et au stress chronique et plus susceptibles de rester en bonne santé en vieillissant.

Les différentes études des experts du sommeil, de la physiologie, de la performance, et de la créativité aboutissent toujours à la même conclusion : les périodes de repos stimulent la créativité et la pensée innovante à court terme.

Qu’est-ce que le “repos actif”, dont vous faites l’éloge dans votre livre ?

On pense à tort que le repos est forcément passif. En fait, si on le définit comme le temps passé à récupérer l’énergie mentale et physique dépensée au travail, il peut correspondre à des activités physiquement ou mentalement engageantes. L’exercice physique, la marche, des jeux comme les échecs et même tout loisir finalement, en sont un exemple. Ce qui est intéressant avec ce repos actif, c’est qu’il apporte davantage de bienfaits sur le plan physiologique. Mieux : pour ceux qui n’arrivent pas à décrocher du travail, qui sont mal de ne “rien faire”, ils ont plus de chances de se reposer par l’intermédiaire d’une activité, car celle-ci fera office de diversion.

Dans votre livre, vous illustrez beaucoup vos propos avec les métiers créatifs ou intellectuels. Et tous les autres métiers ?

Le constat est vraiment le même pour tous ! Prenez l’exemple du métier d’auxiliaire de vie. À priori, il n’exige aucune créativité. Pourtant, les problèmes qu’il faut résoudre au quotidien requièrent de l’imagination, de l’empathie, de l’esprit d’équipe, de la patience et d’autres savoir-être inhérents au poste. Dans mon prochain livre à paraître (How Working Less Will Revolutionise the Way your Company Gets Things Done, NDLR), j’ai étudié de très nombreuses structures : des restaurants, des EHPAD et des usines, mais aussi des bureaux d’études, des startups dans l’informatique et autres entreprises du tertiaire, qui sont passés à des semaines de quatre jours et des journées de six heures. Aux États-Unis, des services municipaux et des écoles leur ont emboîté le pas. On constate invariablement des gains de productivité, de qualité de service ou de soin.

Vous citez de grandes figures historiques, hommes et femmes, qui prenaient très au sérieux leur repos. Pourriez-vous nous donner quelques exemples ?

Si vous vous intéressez à la vie de personnages comme Charles Darwin, Winston Churchill, Rosalind Franklin ou Toni Morrison, aux prix Nobel, écrivains, compositeurs, politiques… vous trouverez ce qui peut sembler un paradoxe : ils ont consacré leur vie entière à leur travail, mais sont loin d’avoir passé toutes leurs journées à travailler ! Darwin, par exemple, a déménagé de Londres à la campagne pour échapper aux distractions et aux pressions de la ville, et ne passait que 4 ou 5 heures par jour à faire ce que nous considérerions comme du travail. Et finalement, même ceux qui travaillaient effectivement énormément d’heures, prenaient grand soin de se reposer. Dwight D. Eisenhower, lorsqu’il était commandant des forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale, s’exilait à chaque fin de semaine au Telegraph Cottage, un petit endroit en dehors de Londres où il jouait au golf, lisait des romans et échappait ainsi aux exigences qu’impliquait de diriger l’effort de guerre allié.

Et finalement, même ceux qui travaillaient effectivement énormément d’heures, prenaient grand soin de se reposer.

À quel moment le fossé entre travail et repos s’est-il creusé ?

L’opposition entre travail et repos est inscrite dans l’histoire de l’humanité – regardez les Dix Commandements, imposant un jour de repos par semaine. On doit cependant au siècle des Lumières l’idée que l’inaction est inféconde en matière de créativité. Les économistes, rejoints par les philosophes, adoptèrent à cette époque une approche plus quantitative du travail et de l’effort. On ne tarda pas à annoncer la primauté de la raison sur l’intuition.

Le travail l’a donc emporté ?

Quelque part oui, et de plus en plus. Regardez, nous sommes nombreux à penser que le travail nous définit en tant que personne, quand le repos – les loisirs, le sport, etc. – est à peine pris en compte, voire pas du tout. Dans de nombreux pays, le temps de travail a considérablement diminué après la Seconde Guerre mondiale, mais depuis la fin des années 70, il est resté stable. Dans le même temps, dans les professions d’élite comme la médecine, le droit, le monde universitaire et la banque, la reconnaissance sociale est passée d’une culture où, si vous avez du succès, vous pouvez travailler moins, à celle où vous devez être vus comme incroyablement occupé tout le temps.

Finalement, le repos est presque devenu tabou, non ?

Oui. On demande aux salariés d’être constamment présents : à la fois physiquement au bureau, mais également en étant connectés électroniquement. Cela contribue au présentéisme et à notre incapacité à nous mettre en pause.

On demande aux salariés d’être constamment présents : à la fois physiquement au bureau, mais également en étant connectés électroniquement.

Dans un monde suractif et surconnecté, il faut parfois se faire violence pour décrocher réellement… Comment apprendre à se reposer ?

La première étape est de valoriser le repos : c’est l’unique moyen de lui faire une place dans notre emploi du temps. Ensuite, la vie de chacun est différente et l’espace que nous pouvons créer et consacrer au repos varie énormément. Si vous effectuez un travail où vous pouvez contrôler votre propre temps, concentrez-vous d’abord sur le repos dans votre routine quotidienne, en travaillant sur des périodes plus courtes et plus intenses. Si votre travail contrôle votre temps ou si vous êtes un parent, concentrez-vous sur le fait de vous dégager davantage de temps rien que pour vous, le soir et le week-end. Une heure suffit parfois !

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Photo d’illustration by WTTJ

Clémence Lesacq

Rédactrice en chef du magazine print de Welcome to the Jungle

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