Être le "p'tit nouveau de sa boîte" en télétravail forcé, ça se passe comment ?

Confinement : nouvelles recrues en entreprise, ils témoignent

Trouveriez-vous cela audacieux - ou un peu fou même - de vous pointer en chaussons au premier jour de votre nouveau travail dans une entreprise où vous ne connaissez personne ? Certainement. Il semblerait pourtant que la pratique se développe de plus en plus ces dernières semaines sans que cela ne choque personne. Et pour cause, depuis le début du confinement, certains ont bien dû faire leurs débuts dans leur nouveau job depuis leur canapé, sans prendre la peine de se chausser ou même d’enfiler un pantalon digne de ce nom. Nous sommes allés interroger ces tout nouveaux arrivants qui ont la particularité de ne jamais avoir mis les pieds dans les bureaux de leur entreprise. Comment ont-ils vécu leur onboarding à distance ? Quelles appréhensions avaient-ils ? L’entreprise a-t-elle su s’adapter pour les accueillir comme il se doit ? Témoignages.

Avant d’arriver, des inquiétudes légitimes

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Anne-Emmanuelle a le sens du timing. Le nouveau contrat de cette experte en intégration d’Office 365 devait commencer le 16 mars dernier, date de début du confinement, dans l’entreprise de solutions digitales Avanade. Mais dès l’annonce du gouvernement, une énorme inquiétude s’est abattue sur ses épaules : « Je me suis vraiment demandée si, finalement, le début du contrat n’allait pas être reporté. J’étais persuadée que ça n’allait pas pouvoir se faire, qu’il serait trop compliqué pour l’entreprise de m’accueillir dans ces circonstances. En fait, pour moi ce n’était pas possible de commencer à distance. Je me disais : “S’ils ne me connaissent pas, ils ne peuvent pas me faire confiance. Ils ne pourront pas me tester, ni savoir comment je bosse. Comment pourra-t-on s’organiser pour travailler ensemble ?” »

« Je me disais : “S’ils ne me connaissent pas, ils ne peuvent pas me faire confiance.” » - Anne-Emmannuelle, salariée dans une entreprise de solutions digitales

Finalement, Anne-Emmanuelle n’a eu que peu de temps pour cogiter puisque sa nouvelle entreprise a réussi à s’adapter au contexte et a maintenu le contrat indemne « J’ai reçu un mail me disant que l’onboarding se ferait à distance. Que je n’aurais qu’à passer récupérer mon matériel au bureau. » En racontant son premier jour, amusée, elle reconnait avoir rarement vécu une entrée en matière aussi insolite. « Je me suis présentée à l’accueil de l’entreprise pour récupérer mon ordinateur. L’établissement était totalement désert, ils l’avaient rouvert spécialement pour moi et les autres nouveaux arrivants qui allaient passer plus tard dans la journée. Tout avait été nettoyé minutieusement avant mon passage. Le tourniquet de l’accueil était ouvert et les poignées de portes ainsi que les boutons d’ascenseur étaient désinfectées immédiatement après mon passage. Mon ordinateur était posé au milieu de ce qui semblait être habituellement une salle de réunion. La RH qui m’avait accueillie et une personne du service informatique se tenaient chacun à une extrémité de la pièce en conservant une distance de sécurité d’environ 5 mètres. Pendant que je récupérais mon matériel, ils me nourissaient de précieux conseils pour un bon onboarding. » La scène semble tout droit sortie d’un film, et l’on pourrait presque confondre Anne-Emmanuelle avec James Bond récupérant ses gadgets sous le regard protecteur de ses supérieurs, dans un bâtiment ultra-sécurisé. Finalement, elle nous confie que « malgré le surréalisme de la situation, à aucun moment cela ne fut embarrassant. »

Pour certains, malheureusement, l’onboarding est beaucoup moins drôle

Au contraire d’Anne-Emmanuelle, l’onboarding de Jade ne se passe pas exactement comme elle l’aurait voulu. Cette toute jeune chargée de communication digitale dans une entreprise de télécommunication avait elle aussi des inquiétudes avant de démarrer son nouveau job dans ce contexte inédit. « En allant me coucher la veille, j’étais très stressée, reconnaît-elle. J’en arrivais même à regretter de ne pas pouvoir attendre la fin du confinement pour commencer dans de meilleures conditions. J’avais vraiment peur de passer mon premier jour au téléphone, à enchaîner les réunions sans rien comprendre et me sentir perdue. » Quelques semaines auparavant, elle était tout juste rentrée d’un voyage mémorable en Thaïlande et attendait impatiemment le premier jour de son tout premier job, fière d’avoir trouvé un CDI deux mois seulement après la fin de son master. Même si à aucun moment elle n’a craint pour son poste, elle s’est tout de même inquiétée des conséquences qu’aurait le confinement sur son travail et ses relations avec les collègues. « Est-ce que j’aurai moins de missions que prévu ? Seront-elles moins concrètes à cause du télétravail ? Comment vais-je m’intégrer au sein de l’entreprise ? » Quand le grand jour est arrivé, sa manager s’est voulue rassurante en se montrant disponible via visioconférence et attentive à ses questions. Jade salue d’ailleurs l’investissement individuel de l’ensemble de ses collègues dans son accueil. « J’ai l’impression que mes collègues ont vraiment essayé d’être présents comme ils le pouvaient pour m’aider à m’intégrer, ce qui m’a permis d’atténuer le stress que j’avais avant d’arriver. »

En revanche, concernant les moyens mis à sa disposition, force est de constater que l’entreprise ne s’est pour l’instant pas montrée à la hauteur. « Je n’ai pas encore reçu d’ordinateur professionnel, donc je travaille sur mon ordi perso depuis un peu plus d’une semaine, déplore-t-elle. Je n’ai donc pas d’adresse mail professionnelle - j’ai dû m’en créer une manuellement sur gmail - et pas d’accès au serveur ni au Microsoft Teams de la boîte. » Un manque de ressources qui rendent ses débuts plus compliqués que prévu « Je gère principalement les réseaux sociaux pour l’instant. Mais n’ayant pas de téléphone pro, je dois tout faire depuis mon perso qui n’est pas forcément adapté aux besoins de stockage. Et lorsque je dois créer des visuels, je me débrouille comme je peux sans les logiciels qu’il me faudrait normalement, explique-t-elle en constatant que même la communication avec ses collègues est plus difficile.Tout le monde communique essentiellement via Teams et les liens d’accès aux visio sont partagés dessus directement. Alors comme je n’y ai pas accès, si personne ne pense à me prévenir par mail, je n’ai aucun moyen d’être au courant et il peut m’arriver de manquer des réunions importantes. Je ne peux même pas créer moi-même une réunion avec un collègue, ce qui est clairement très handicapant. »

« Je n’ai pas encore reçu d’ordinateur professionnel, donc je travaille sur mon ordi perso. » - Jade, chargée de communication digitale dans une entreprise de télécommunication

Pour réussir son intégration au sein de l’équipe, elle a proposé dès son arrivée la mise en place de rendez-vous hebdomadaires informels avec ses collègues, une sorte de pause café virtuelle « J’ai besoin qu’on se voit, qu’on discute ensemble, ça me permet de créer du lien avec eux. » Mais malgré ses efforts et son envie de bien faire, elle sent bien que le télétravail et les petits couacs d’onboarding pèsent sur son moral et son implication « Je le vis assez mal, il faut le reconnaître. Je viens de commencer, et déjà je sens que je n’ai pas tous les jours la motivation de me lever pour bosser - et pourtant mon bureau se trouve à deux pas de mon lit (rires) ! Je me sens frustrée de devoir commencer dans ces conditions. J’aurais aimé pouvoir m’asseoir à un vrai poste de travail, devant un vrai ordinateur, voir mes collègues régulièrement, prendre des pauses café avec eux… »

Pour l’instant, elle n’a pas la moindre idée de la date à laquelle elle pourra enfin se retrouver avec ses collègues dans les locaux parisiens de l’entreprise. Même si elle reste plutôt confiante, un scénario lui fait peur (sans pour autant lui faire perdre son sens de l’humour) : « Imaginons que le télétravail soit prolongé jusqu’en septembre. Ce serait vraiment tristement comique qu’à la fin de ma période d’essai de 3 mois l’entreprise se sépare de moi car je n’aurai pas réussi à faire mes preuves en télétravail. J’aurai été virée sans avoir jamais mis les pieds au bureau ! (rires) »

« Ce serait vraiment tristement comique qu’à la fin de ma période d’essai de 3 mois l’entreprise se sépare de moi car je n’aurai pas réussi à faire mes preuves en télétravail. » - Jade

Une intégration adaptée mais qui a ses limites

De son côté, Marie, Operation manager dans une start up parisienne, a été impressionnée par les moyens mis en place par son nouvel employeur pour s’adapter à la situation. « L’entreprise a fait un super travail de préparation, et je l’ai ressenti en arrivant, explique-t-elle. Dès le début du confinement, ils se sont montrés rassurants en m’envoyant un mail pour confirmer que mon poste était toujours d’actualité et qu’ils allaient s’adapter pour gérer l’onboarding à distance. Une semaine avant mon premier jour, j’avais déjà reçu tous mes accès ainsi que mon ordinateur de travail. Quand le jour J est arrivé, j’avais donc tout ce qu’il me fallait pour commencer sereinement. » Pour que Marie puisse bien comprendre le rôle de chacune des équipes, l’entreprise a simplement adapté en visioconférence les réunions de présentations des membres de l’entreprise, et ajouté un nouveau format plus inédit : « On m’a organisé des ”e-café” avec des collègues de différentes équipes et avec les autres nouveaux arrivants pour apprendre à se connaître et commencer à créer du lien. » Marie reçoit par ailleurs tous les matins une newsletter dans laquelle on lui suggère les tâches à réaliser pour se familiariser avec les différents outils et mieux comprendre l’entreprise. « J’ai trouvé ça génial ! Ça m’a permis de combler les petits temps morts entre deux rendez-vous et puis ça fait du bien de recevoir des mails personnalisés qui commencent par “Salut Marie”, contrairement aux mails purement administratifs et automatiques que l’on reçoit habituellement au début d’une aventure dans une nouvelle entreprise. »

« On m’a organisé des ”e-café” avec des collègues de différentes équipes et avec les autres nouveaux arrivants pour apprendre à se connaître et commencer à créer du lien » - Marie, Operation manager dans une start up

Si pour Marie les premiers jours se sont très bien déroulés, elle regrette tout de même de n’avoir pas pu commencer in situ. La jeune femme déplore les aléas du télétravail, surtout quand on est une nouvelle recrue : « Il y a encore plein d’infos qui sont mentionnées en réunion et qui semblent évidentes pour tous les participants… mais pas pour moi. C’est tout à fait normal car je viens d’arriver, et ça ne serait pas un problème si je pouvais demander à clarifier ce point juste après la réu tout en regagnant mon poste de travail avec un collègue. Sauf qu’en télétravail, lorsque la visio se termine, tout le monde part et je me retrouve seule avec mes questions. C’est frustrant car je suis obligée d’aller embêter des collègues sur Slack. J’ai l’impression de déranger et la réponse se fait toujours attendre car les échanges par écrit sont plus lents, et ça me ralentit. Je sais qu’en physique ce sont des points qui auraient été rapidement réglés. » Même si elle ne reproche rien à son nouvel employeur car elle considère qu’elle a été bien accueillie, elle se rend bien compte des limites des visioconférences « Les premières semaines étaient top, j’ai rencontré beaucoup de monde, mais maintenant j’ai envie d’aller un peu plus loin dans les échanges, de voir les gens, de faire des meetings “en vrai”… »

Étonnamment, pour d’autres, le contexte a facilité les échanges

Avec le recul, Anne-Emmanuelle estime, contrairement à Marie, que le télétravail a plutôt facilité les échanges. « J’ai été très agréablement surprise à mon arrivée d’avoir eu des échanges aussi privilégiés, explique-t-elle. En open space, je pense que j’aurais eu plus de mal à aller vers des gens que je ne connaissais pas. Je n’aurais pas osé les déranger pendant leur travail seulement pour me présenter. À distance, j’ai l’impression qu’il y a une plus grande qualité dans les échanges et beaucoup de bienveillance. » Ce qui lui permet d’ores et déjà, deux mois après son arrivée, de dresser les premiers bilans de son intégration. « Aujourd’hui, je connais beaucoup de monde, même si je n’ai rencontré personne physiquement, et j’ai eu des échanges de qualité avec des collègues très agréables et souvent sympathiques. Une belle surprise, je dois dire ! » Pour elle, le contexte actuel de crise sanitaire n’est pas étranger à cette bienveillance qui règne dans les échanges. « Habituellement, cela prend du temps avant qu’un collègue vous demande “Comment ça va ? J’espère que ta famille va bien ?”, alors qu’en ce moment, avec cette période difficile que nous traversons, je ressens davantage la préoccupation des autres à mon égard. Je n’avais pas l’habitude de parler de moi ni de ma famille au travail, mais dans ce contexte si particulier, je pense que l’attention que l’on accorde aux autres est naturellement supérieure. »

« Je n’avais pas l’habitude de parler de moi ni de ma famille au travail, mais dans ce contexte si particulier, je pense que l’attention que l’on accorde aux autres est naturellement supérieure » - Anne-Emmanuelle

Arriver dans une nouvelle entreprise n’est jamais facile. En télétravail forcé, les appréhensions que l’on peut avoir sont encore plus importantes. Si, dans ces témoinages, tous n’ont pas eu exactement le même accueil, ni les mêmes ressentis, ils partagent cependant l’envie de rencontrer “pour de vrai” leurs collègues. « Je me demande si ceux avec qui j’ai échangé par visio sauront me reconnaître si l’on revient tous au bureau avec un masque sur le nez. » plaisante Anne-Emmanuelle. Samuel, qui a commencé comme associé junior dans une entreprise londonienne de conseil en finances au début du mois d’avril, traduit du mieux qu’il peut cette impression d’inachevé que lui a laissé son arrivée dans l’entreprise en plein confinement : « Je pense qu’en tout, j’aurai eu droit à deux premiers jours. D’abord, il y a celui qui a déjà eu lieu, en télétravail. Et bientôt j’espère, mon “deuxième premier jour” arrivera quand je pourrais enfin découvrir les bureaux (rires). »

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Photo d’illustration by WTTJ

Alexandre Nessler

Journaliste - Welcome to the Jungle

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