“J’ai perdu mon job… et mon identité” : des psy pour soigner les ”emmêlé·e·s”

Quand identité et travail s'entremêlent : soigner les "emmêlés"

Le travail, c’est la santé ; ne rien faire, c’est perdre son identité ? Au-delà d’un intitulé de poste, notre profession dessine des pans entiers de notre existence : elle rythme notre quotidien, le peuple de collègues, alimente nos réflexions et savoir-faire, et façonne notre place dans la société. Alors lorsqu’un licenciement, un burnout ou une perte de sens viennent bousculer ce pilier central, certains ne savent tout simplement plus qui ils sont. Aux États-Unis, alors qu’une vague de “Grande démission” secoue le pays, un terme refait surface pour décrire ce phénomène « Enmeshment », soit “emmêlement’’. Et d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, des psychologues aident depuis plusieurs années leurs patients à faire face à ce nœud identitaire. Décryptage avec des emmêlés et des démêleurs.

« Il y a six mois, on n’aurait pas eu cette conversation. » À l’autre bout du fil, la voix est encore à moitié étonnée du constat qu’elle expose : « Je ne décrochais plus quand un numéro inconnu m’appelait. » Pendant des années pourtant, Camille a passé ses journées à contacter des dizaines de clients, sans rougir derrière le combiné. « Là, la simple idée qu’on puisse me demander ce que je faisais, où j’en étais, m’angoissait. » Car il y a six mois, Camille a démissionné. Elle a quitté son poste sans savoir où aller, avec le besoin de se retrouver.

Depuis la fin de ses études, Camille s’était engagée dans une voie où tout filait droit. Après sept ans dans une start-up parisienne, la vingtenaire avait intégré un cabinet de recrutement, puis candidaté au poste d’account manager qui s’ouvrait début 2020 dans l’entreprise, avec succès. Les perspectives étaient bonnes, le salaire confortable, les soirées avec les collègues quotidiennes. Mais au printemps suivant, le Covid a freiné sa lancée. Alors qu’elle se réjouissait de pouvoir « être sur le terrain pour échanger et conseiller », elle se retrouve chez elle à passer 50 appels par jour à des boîtes qui licencient, sans entrain, juste pour qu’on la laisse tranquille. Au fil de ces journées qui couraient de 8h30 à 19h30. Camille commence à questionner l’intérêt de sa mission, puis petit à petit remet en question sa place dans cet environnement professionnel « très shark » qui, elle finit par se l’avouer, ne lui correspond pas. Avec le recul apporté par « une grosse remise à zéro » - démission, séparation, retour chez les parents -, elle résume : « Je me suis enfermée dans un truc qui ne me ressemblait pas, je me suis un peu perdue, je n’étais plus naturelle dans ma façon d’être, je me contrôlais au travail. J’ai senti que j’étais devenue un personne différente. »

Des heures supp’… au déséquilibre psychique

À Boston, un endroit accueille depuis quelques années les travailleuses et travailleurs qui comme Camille ont sacrifié une partie de leur personnalité au labeur, le cabinet Azymuth. Pour décrire ce phénomène qui touche nombre des avocats, consultants ou traders, sa fondatrice, Janna Koretz emprunte un concept à la psychologie familiale : enmeshment. Ce terme anglais, qui littéralement signifie enchevêtrement ou emmêlement, désigne des familles dans lesquelles les frontières sont diffuses et empêchent la construction d’une identité propre et indépendante. Appliqué à la sphère professionnelle, il qualifie ces hommes et femmes aux personnalités “emmêlées” dans leur carrière. Des profils qui, lorsque le travail vient à manquer ou perd de son intérêt, doutent de qui ils sont. « Ne pas aimer son travail est une chose - mais que se passe-t-il quand vous vous y identifiez tellement que détester votre boulot revient à vous détester vous-même ? », soulève la psychologue américaine.

De l’autre côté de l’Atlantique, attablée à une terrasse de café, Hélène a la réponse : « J’ai sombré, j’étais en pleine dépréciation de moi-même. » Contrairement à Camille, et aux 4 millions de salariés américains qui ont quitté leur emploi depuis le début de la pandémie dans un mouvement nommé la Grande Démission, la trentenaire n’a pas attendu un confinement pour tout remettre en question. Une année en agence de com’ en tant que cheffe de projet dans le digital et un manager harcelant ont eu raison de ses attentes et illusions sur le monde du travail, ainsi que de sa santé, à force de nuits sans sommeil. « Je suis passée par une déperdition de personnalité. Je me demandais : est-ce que j’ai fait les bons choix ? Qu’est-ce que je fous là ? Qui je suis ? » se remémore-t-elle.

« Le problème, c’est qu’au moment où des personnes épuisées se posent ces questions, leur cerveau est trop fatigué pour y répondre clairement, leur vision est déformée », explique Jean-Denis Budin qui accompagne des centaines de personnes en souffrance au sein du Centre résidentiel de prévention de l’épuisement et de burnout (CREDIR). À l’anglicisme enmeshment réservé aux thérapies familiales, le spécialiste préfère le terme de « surengagement » et distingue deux phases. Le court terme : lorsqu’un objectif est en vue - l’ouverture d’un magasin, les résultats d’un projet, un rendu - le travailleur abandonne tout, « parfois en créant des dégâts dans sa vie », au profit de cette cause, mais seulement pour un temps. Une fois la date butoir dépassée, la cadence infernale retrouve son allure habituelle. À moyen terme, l’obligation de tenir les délais devient la norme, et la personne s’enferme « de plein gré dans une petite prison » professionnelle.

Catherine Vasey, fondatrice du réseau Noburnout et autrice de Comment rester vivant au travail (Ed. Dunod) détaille les rouages de ce mécanisme bien huilé : « Sans s’en rendre compte, on s’enfonce dans la sphère pro, on se surinvestit, on fait des heures sup’, on a plus de temps, plus d’énergie pour le privé, plus de place pour les amis et la famille… Tout s’amoindrit en dehors du travail. » Une atrophie qui crée un grand déséquilibre psychique. Ancré sur sa chaise, Jean-Denis Budin résume cette situation instable en une théorie, celle des « trois vies » qui doivent alimenter notre existence : la vie professionnelle, la vie personnelle (celle de la famille et des amis proches) et la vie extra-professionnelle (celle des hobbies) ; et l’illustre en une image simple : « C’est comme un tabouret qui tient sur ses trois pieds ; si vous retirez un pied, c’est pas top ; si vous en retirez un deuxième, il faut constamment être vigilant pour ne pas qu’il tombe, vous ne tiendrez pas longtemps. »

Détruire le mythe du “job de rêve”

Depuis la ville d’Harvard et du MIT, Janna Koretz remarque que les personnes exerçant des métiers à « forte pression » et « gros salaires » sont particulièrement susceptibles de supprimer peu à peu de leur quotidien ce qui ne leur permet pas d’avancer dans leur carrière et de ne chercher à s’accomplir que par le biais du travail. La culture du succès qui règne dans leur milieu et le statut socio-économique que leur confère leur poste les encourageant sur cette pente glissante. À cette liste de professions à risque, s’ajoutent les métiers « à vocation », des emplois où le sens est très fort et leur rôle dans la société très clair.

À la fin de son contrat dans une association de lutte contre la précarité en 2019, c’est en partie la perte de sa fonction sociale qui a plongé Vincent (1) dans un « questionnement existentiel sans fond ». « Avant, je me sentais utile, à mes yeux, mais aussi dans le regard des autres. », raconte celui, alors affublé de l’étiquette “engagé”, qu’on sollicitait souvent pour intervenir dans des discussions politiques animées ou venir à des soirées alternatives cool. « On ne m’a pas rejeté quand je suis devenu chômeur, mais tout d’un coup, j’avais l’impression d’être beaucoup moins intéressant et nécessaire. » En perdant son emploi, Vincent avait, de son point de vue, aussi perdu son crédit auprès des autres et sa légitimité à se lancer dans des débats animés. Une étude de l’Illinois psychiatric center Yellowbrick, prouve que le quasi-trentenaire n’est pas le seul de sa génération à juger de sa valeur en fonction de son emploi : près de 70 % des millenials interrogés affirment ne s’identifier qu’à travers leur job. Au-delà des chiffres et des âges pour Catherine Vasey, nos conversations quotidiennes parlent d’elles-mêmes : « Dans notre société, ‘Tu fais quoi dans la vie ?’, c’est la première question qu’on pose pour situer quelqu’un qu’on ne connaît pas. On ne lui demande jamais : qu’est-ce que tu aimes ? Qu’est-ce qui est important pour toi ? »

« Que faudrait-il que j’ai vécu pour pouvoir me dire à cet âge honorable que j’ai eu une belle vie ? Les gens ne répondent pas ‘avoir fini le travail que j’ai en retard’ ou ‘faire une belle carrière’ . (…)Un métier peut nous satisfaire, mais il ne nous rend pas heureux.* » - Catherine Vasey, Psychologue.

C’est pourtant exactement sur ce dernier point que les spécialistes qui aident à dénouer les relations au travail insistent. Sur le site d’Azimuth, Janna Koretz a mis à disposition un tableau permettant à chacun de classer par ordre d’importance des catégories telles que les relations amoureuses, la spiritualité ou le travail et de comparer les résultats avec la place qui leur est réellement dédiée au quotidien. Catherine Vasey propose, elle, aux patients aspirés par leur vie professionnelle des exercices de projection. Elle les invite à s’imaginer centenaires, au sommet d’une montagne, avec un horizon dégagé, et à se demander : « Que faudrait-il que j’ai vécu pour pouvoir me dire à cet âge honorable que j’ai eu une belle vie ? » Sans laisser place au suspens, la psychologue helvétique tranche : « Les gens ne répondent pas ‘avoir fini le travail que j’ai en retard’ ou ‘faire une belle carrière’ » En transparence, c’est le mythe du job de rêve, du travail comme absolu qui s’effrite un peu. « Un métier peut nous satisfaire, mais il ne nous rend pas heureux », assure l’autrice de La boîte à outils de votre santé au travail (Éd. Dunot).

C’est aussi ce genre de réflexions très libres, mais guidées par une coache qui ont aidé Camille à reprendre la route des entretiens d’embauche tout en sachant ce qui l’anime profondément. Quant à Hélène et Vincent, s’ils se demandent encore régulièrement ce « qu’ils foutent là », au sempiternel « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? », ils ont décidé d’arrêter de répondre en énonçant une fiche de poste. Selon l’humeur, « ils vivent », « font de leur mieux », « cherchent à sauver le monde » ou à s’intéresser aux inconnus en posant d’autres questions.

(1) Le prénom a été modifié.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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