“Tu viens plus aux afterworks ?” : et si on arrêtait la pression implicite ?

Retour des afterworks : stop à la pression implicite
Un article de notre expert.e

Sandra Fillaudeau

Fondatrice de Conscious Cultures et créatrice du podcast Les Équilibristes

TRIBUNE - Vie pro, vie perso, équilibre, frontières à placer ou à effacer… Comment fait-on, en tant qu’individu ou qu’entreprise, pour garantir le bonheur et la réalisation de soi, au travail comme à la maison ? C’est le questionnement perpétuel de notre experte du Lab, Sandra Fillaudeau, créatrice du podcast Les Équilibristes et de la plateforme de conseil “Conscious Cultures”. Chaque mois, pour Welcome to the Jungle, elle nous livre son regard juste et mesuré sur un épisode de nos vies de travailleur·ses.

La période actuelle est étrange. Un peu comme un Malabar bi-goût : mi-atmosphère de vacances, avec les terrasses et les bords de mer qui s’encanaillent ; mi-ambiance de rentrée, avec le retour massif au bureau de salarié·e·s. En France, comme dans d’autres pays du monde, les entreprises rouvrent petit à petit leurs portes à l’ensemble de leurs collaborateurs·trices, non sans créer des appréhensions.

Parmi les craintes de ces télétravailleurs·ses longue durée, celle de perdre le précieux équilibre de vie qu’ils avaient enfin réussi à se créer, après de longs mois de tâtonnements.

Le come-back au bureau rime avec retrouvailles avec les collègues (plutôt chouette, en général), mais aussi avec temps de trajet, dress-code, présentiel et… Et le fameux grand retour de l’afterworking, du networking, du team building, et de toutes ces activités en « ing » qui sont autant d’injonctions/opportunités qui brouillent les précieuses frontières entre vie pro et vie perso.

On peut bien sûr prendre plaisir à ces activités, y voir beaucoup d’intérêt pour sa carrière et pour sa vie sociale plus largement. On peut même décider de revenir au bureau uniquement pour le plaisir d’un verre avec ses collègues en terrasse ! (Histoire vraie) Mais on peut aussi y voir une injonction implicite pesante, dont la période de télétravail prolongée nous protégeait un peu : même si certaines entreprises ont mis en place des apéros Zoom et autres activités en ligne, on avait moins l’impression qu’il fallait absolument y participer

“Pour « réussir », il faut participer, ça fait partie du package”

Flashback : il y a quelques années, je multipliais les déplacements professionnels, partout dans le monde, et mon poste impliquait pas mal de dîners et d’activités de networking. J’avais beau aimer les soirées à échanger de manière plus informelle avec mes collègues étrangers, apprendre à mieux les connaître et construire des relations solides qui m’aidaient ensuite dans mes missions au bureau, il arrivait toujours un moment où je saturais de ces soirées. « We’ll sleep when we’re dead » disaient-ils en grimpant dans un taxi pour aller continuer la soirée dans un autre lieu. « J’ai bien envie de sleep maintenant » moi je pensais, après de longues journées sur des salons ou à animer des formations.

Pourquoi ça me semble problématique et pourquoi en parler maintenant ?

Parce que la période que nous vivons est une gigantesque invitation à repenser nos modes de fonctionnement automatiques, et à se demander : « est-ce bien ainsi que nous souhaitons continuer ? » ou encore : « quel est l’impact, même non-intentionnel, de nos modus operandi ? ».

Le networking, en particulier sous forme d’afterwork, est un exercice aussi bénéfique qu’excluant, de fait, pour tout un tas de personnes : celles et ceux qui ne peuvent pas participer, qui ont des responsabilités en dehors du travail (je pense aux aidants, aux parents). Mais aussi celles et ceux qui ne souhaitent pas participer, parce que leur caractère est plus introverti, ou tout simplement parce qu’ils ne souhaitent pas mélanger leur vie personnelle à leur vie professionnelle, ne souhaitent pas créer d’amitié au bureau, etc.

Or ces activités, pas obligatoires mais fortement “recommandées”, mettent une pression implicite importante : pour « réussir », il faut participer, ça fait partie du package.

Alors, à quoi devrait-on prêter attention, que l’on soit leader ou membre d’équipe ?

- À l’objectif – quelle est l’intention dans le fait de réunir les gens en dehors des horaires classiques de travail ? Des études prouvent que pendant des événements type networking, les individus ont tendance à rester avec les personnes qu’ils connaissent déjà, ou à aller vers des personnes qui leur ressemblent. Donc, si l’intention est de créer des interactions nouvelles entre membres d’équipes, il faudra chercher d’autres solutions, ou designer avec intentionnalité l’événement pour « forcer » ces interactions.

- Au choix des activités, du lieu, des sujets de discussion – je me souviendrai toujours de l’interview de Clara Gaymard, aux côtés d’Aude de Thuin pour les Mardis de l’ESSEC, qui partageait son expérience pendant ses longs déplacements, seule femme au milieu d’hommes, subissant la Coupe du monde de foot et des sujets de conversation qui ne l’intéressaient pas le soir au dîner. « Ce sentiment de gêne qu’on peut avoir pendant ces à-côtés du travail – pendant le travail, ça va, mais c’est pendant les cafés qu’on prend, le déjeuner qu’on prend, les voyages qu’on fait, où on se dit ‘mais qu’est-ce que je fous là ? Je serais tellement mieux chez moi, cette conversation ne m’intéresse pas, ils parlent entre eux de choses qui ne me concernent pas. C’est un facteur très important qui pousse certaines femmes à se dire : “j’ai envie d’exercer le métier qu’ils exercent, mais pas de vivre la vie qu’ils vivent” ».

- À la pression implicite – « Ça serait bien que tu passes à cette soirée, même pas longtemps. » Pour certaines personnes, c’est un non catégorique, que l’entreprise doit pouvoir accueillir. Une étude finlandaise, publiée en 2015, a interrogé 1 106 salarié·e·s en croisant leur profil de séparation entre le travail et le non-travail, et leur gestion du stress, leur créativité, leur performance au travail. Les “séparateurs”, qui cloisonnent le plus leur vie au travail de leur vie en dehors, représentaient tout de même 18% de la population, et étaient ceux qui présentaient la meilleure gestion du stress, et la meilleure forme physique et psychologique. Ce ne sont peut-être pas les premiers à venir boire un coup après le travail, mais leur stratégie semble payer en termes de bien-être et qualité de vie.

La vraie leçon de la période, c’est celle des limites – tenir compte du perso dans le pro veut aussi dire interroger et respecter les limites de chacun·e et être très intentionnel·le dans ce qui est proposé « en dehors » des horaires classiques de travail.

Et se rappeler que souvent, quand on a le courage de dire : «j’adore travailler avec vous, mais le soir, c’est mon temps personnel, et j’en ai besoin », on autorise les autres à en faire de même. Toujours ces histoires de role models… On a besoin de courageux·ses qui connaissent leurs besoins et savent les exprimer, au service de la performance collective. Et on a besoin des conditions qui leur permettent de s’exprimer.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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