« J'aurais gagné un temps fou si j’avais eu un "role model" » Aïda Touihri

Aïda Touihri : de journaliste et "role model". Interview

Journaliste aux mille facettes, Aïda Touihri navigue entre les plateaux de France Inter, M6 et France 2 depuis qu’elle a remporté le prix du meilleur jeune reporter, il y a 21 ans. Si son extrême gentillesse détonne dans un paysage médiatique survolté, sa voix est encore plus douce lorsqu’il s’agit d’inspirer les plus jeunes. La journaliste a réussi à grimper tous les échelons hiérarchiques des rédactions sans pouvoir s’identifier à un “role model”, elle a toutefois pris conscience que son parcours pouvait en inspirer d’autres. Pour n’importe quel jeune issu de la diversité, son histoire, c’est la possibilité de faire de sa vie ce que lui, et lui seul, désire vraiment. Depuis quelque temps et par le biais de ses nombreux projets, Aïda Touihri est animée par l’envie de transmettre des messages d’espoir.

Depuis plusieurs années, vous avez quelque peu délaissé vos activités de journaliste… Pour quelles raisons ?

C’est vrai. Même si je reste toujours journaliste dans l’âme, depuis trois ou quatre ans, je me consacre essentiellement à mon activité de productrice, puisque je réalise et produis de plus en plus. Grâce à mon partenaire Anita, une marque de lingerie engagée auprès des femmes, je viens également de me lancer dans le podcast.

Quel est le thème de votre podcast ?

Tu seras une femme”, aborde la question de la transmission générationnelle. Depuis longtemps, je me posais de nombreuses questions qui restaient sans réponse : puisqu’on ne naît pas femme, comment le devient-on ? Par quelles étapes doit-on passer ? Quelles épreuves nous attendent ? Quels sont les combats à mener ? Que transmet-on, une fois devenue mère ? Et que faire de cet héritage, en tant que fille ? Cela me fait penser à ce tableau de Klimt qui dépeint « Les trois âges de la femme ». C’est une réalité : on n’est pas la même femme à 20, 40 ou à 60 ans…

Justement, en parlant de transmission, avez-vous grandi avec une figure inspirante ?

Mon histoire est un peu singulière. J’ai dû grandir sans, tout simplement parce que, des “comme moi”, il n’y en avait pas. Je n’arrivais pas à m’identifier à une personne qui me ressemblait physiquement. En revanche, il y avait des personnes, que je regardais et que j’entendais à la radio, qui m’ont inspiré. Notamment deux journalistes qui avaient plus ou moins des origines maghrébines et qui, a fortiori, me parlait à moi, petite-fille d’origine tunisienne. D’abord Nadia Samir, speakerine pour TF1, et Rachid Arhab qui présentait le journal de 13h sur France 2. Il avait beau s’appeler Rachid Arhab - difficile de faire plus connoté comme nom -, il présentait un journal à une heure de grand écoute ! Je me souviens que je trouvais ça génial, mais c’était surtout les seuls donc on les remarquait plus. Quand j’ai commencé à faire du journalisme, il n’y avait pas vraiment de personnalité à laquelle je pouvais m’identifier parce qu’aucune ne me ressemblait vraiment. Quand je suis arrivée sur France Inter, suite à un concours que j’avais gagné (Le Concours des Espoirs François Chalais du Jeune Reporter, ndlr), il n’y avait aucun Maghrébin. La seule personne qui était issue de la diversité était une jeune métisse qui travaillait à la technique. On s’est d’ailleurs comprise avant même de commencer à se parler. Très vite, nous sommes devenues amies, le milieu était désésperement blanc et, socialement très uniforme.

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Auriez-vous aimé pouvoir vous identifier à quelqu’un plus jeune ?

Je n’en avais pas vraiment conscience. Je savais que j’étais seule dans ma différence et par-dessus tout qu’il fallait que je bosse deux fois plus. Pour moi, tout était un combat, payer mon loyer, manger… Parce que je n’avais bien sûr pas les moyens d’aller au restaurant avec mes collègues, je trouvais des excuses. La question de “role model” ne se posait pas, il fallait d’abord se battre pour tenir et se faire une place.

je me suis beaucoup égarée et je pense que j’aurais gagné un temps fou si j’avais eu un “role model” pour me guider.

Ce sentiment d’être à part a toujours été présent ?

Oui, j’ai toujours eu l’impression de débarquer dans un environnement où j’étais différente. Comme chez France Inter, quand je suis arrivée chez M6 quelques années plus tard. Quand j’ai fait mes premiers pas chez France 2, les choses avaient déjà un peu évolué depuis les émeutes de 2005. Mais j’ai toujours eu la sensation d’être un peu une pionnière. Même si je ne l’ai jamais revendiqué jusqu’à une période assez récente.

Pourquoi ne pas avoir pris la parole plus tôt sur le manque de diversité des médias ?

Simplement parce que ce n’était pas un sujet pour moi. Je ne voulais pas être identifiée par ma couleur de peau mais pour mon travail, mes compétences. Aujourd’hui, je vois les choses différemment. Surtout depuis que j’ai commencé à gagner en visibilité chez M6. Très vite, je me suis rendue compte que les personnes qui m’arrêtaient dans la rue étaient toujours issues de la diversité. Leurs discours me touchaient énormément parce qu’on me remerciait d’être là, de faire ce que je faisais, et de les représenter. Cette idée de représentation, je n’en avais jamais vraiment pris conscience avant. C’est à ce moment que j’ai commencé à envisager l’idée qu’on pouvait, malgré nous, ouvrir la voie à d’autres en les inspirant. Cette notion de “role model” que je n’avais pas saisie à l’époque, prend tout son sens aujourd’hui et elle est très importante pour les générations à venir.

Selon vous, avoir une source d’inspiration c’est important pour se construire. Et plus particulièrement quand on est une jeune fille issue de la diversité ?

Oui, c’est nécessaire pour comprendre que nos objectifs sont réalisables, et qu’ils ne sont pas réservés à une élite. Moi par exemple, je me suis beaucoup égarée et je pense que j’aurais gagné un temps fou si j’avais eu un “role model” pour me guider. J’ai commencé par faire de la médecine, de la psycho, pour finalement m’apercevoir que le journalisme était ce qui me correspondait le plus. C’est étonnant parce qu’avec du recul je me rends compte que ce métier m’a très tôt intéressé, mais que je m’étais mis des barrières, ou plutôt des freins psychologiques, en me disant que je ne pourrai pas étudier le journalisme. Je n’en avais pas les moyens, je ne connaissais personne, je n’avais pas le bon réseau… Pourtant, j’avais monté la radio du lycée et quand j’étais en psycho, j’avais entrepris de créer le journal de la fac. Sans le conscientiser, il y a eu plein de signes qui m’ont conduit vers cette voie. Mais, je n’avais pas encore formulé cette envie. Enfin jusqu’à ce que je découvre le métier de journaliste sur le terrain. Pendant la Coupe du monde de foot de 98, j’étais bénévole et on m’a affecté au service presse. Quand je me suis retrouvée nez à nez avec des journalistes, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire de ma vie.

À partir de 2019, un glissement s’opère dans votre carrière pour laisser plus de place à l’engagement. Pour quelle raison ?

Je pense qu’avant les émeutes de 2005, personne n’osait revendiquer le fait d’être issu de minorité. C’est vraiment devenu un sujet à ce moment-là. Pendant cette période, on m’interrogeait systématiquement sur le fait d’être une “minorité visible”, comme on le disait à l’époque. Cela m’a permis de réaliser que j’avais moi aussi une responsabilité, un rôle à jouer et qu’il fallait l’affirmer. Je n’ai jamais été dans la polémique, dans l’agressivité, mais plutôt dans l’application des droits. Autrement dit, j’ai autant le droit que les autres d’être là où je suis, et les médisances qui vont à l’encontre de ce principe ne sont pas acceptables.

Aussi, je me suis rendue compte que mon parcours résonnait en elles, certaines m’ont dit qu’elles voulaient devenir journalistes après avoir entendu mon histoire. C’est tellement gratifiant de voir que l’on peut aider les autres à s’épanouir et à trouver leur voie.

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Justement, le grand tournant de votre carrière c’est la série documentaire Engagez-vous, que vous réalisez pour RMC story depuis deux ans. D’où vous est venue cette idée ?

C’est venu d’un trop plein d’informations négatives. Pendant 20 ans, j’ai présenté des journaux télévisés où je racontais toutes les misères du monde, en ressassant les mêmes infos. Pour moi le journalisme ne se résume pas qu’à ça. C’était frustrant d’autant que je n’avais pas l’impression de faire avancer la société. Parce qu’une fois que vous avez dit : il y a eu X morts ou X personnes dans la rue, que se passe-t-il après ? Je ne parlais que des trains qui n’arrivaient pas à l’heure sans proposer de solution ! Or, je pense que notre rôle, en tant que journaliste, c’est effectivement de dénoncer ce qui va mal, mais aussi de montrer comment le monde peut s’améliorer. Une problématique : une solution. Et pourquoi ne pas inspirer les téléspectateurs, pour qu’ils se mobilisent à leur tour ? Engagez-vous, c’était une façon pour moi de montrer que n’importe quel citoyen peut agir pour les autres. On peut tous aider ! Le but, c’est de rendre notre société un peu meilleure mais aussi de permettre à chacun de trouver sa place.

Comment choisissez-vous les récits que vous mettez en avant ?

L’idée de cette série documentaire, c’est de valoriser des personnes qui agissent pour changer leur quotidien. Je suis persuadée qu’en modifiant son environnement proche, cela contribue, par cercles concentriques, à changer ceux des autres. D’abord, je me suis intéressée au milieu associatif qui s’appuie sur un réseau de 22 000 000 bénévoles en France, soit 1 personne sur 3, et sur ce qu’elles font pour aider les autres concrètement. Il fallait montrer que l’on pouvait agir même au plus bas de l’échelle. Changer le monde ce n’est pas forcément aller à l’autre bout de la planète, ça commence par notre environnement proche.

De toutes les histoires que vous avez racontées, laquelle vous tient le plus à cœur ?

Celle des femmes de l’asso Rêv’elles, que j’ai récemment rejoint (cette association propose des programmes d’aide à l’orientation à destination des jeunes femmes de milieux modestes, ndlr). Au début, il s’agissait d’un sujet pour Engagez-vous, mais en découvrant leurs actions lorsque je les ai filmés, j’ai été très enthousiaste. Le premier jour du reportage, j’ai découvert une promotion de jeunes filles, dont la plupart n’étaient pas à l’aise, très introverties. Quand je suis revenue quelques jours plus tard, c’était le jour et la nuit. Ces mêmes jeunes filles, arrivaient à exprimer leurs envies et leurs objectifs. Le travail qui a été fait avec les intervenantes m’a littéralement bluffé. Pour cette raison, je me suis engagée pour devenir leur “role model”. Aussi, je me suis rendue compte que mon parcours résonnait en elles, certaines m’ont dit qu’elles voulaient devenir journalistes après avoir entendu mon histoire. C’est tellement gratifiant de voir que l’on peut aider les autres à s’épanouir et à trouver leur voie. C’est une sensation indescriptible.

Vous semblez désormais tout faire pour créer des sources d’inspiration pour les autres…

Oui tout à fait, car sans jamais avoir été la représentante d’une personne, d’un organisme ou d’une communauté, il y a une réelle volonté pour les personnes issues de l’immigration de se voir représentées dans les médias. Maintenant que j’ai conscientisé cette responsabilité, j’ai envie de continuer à ouvrir la voie.

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Photo by WTTJ

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