Coincés dans un job qu'ils n'aiment pas, ils encaissent... Témoignages

Coincés dans un job qu'ils n'aiment pas, ils témoignent

Combien sommes-nous à nous rendre au travail avec la boule au ventre, à reculons, ou en traînant des pieds ? Combien à avoir le cafard du dimanche soir ? À attendre avec impatience les week-ends ? Selon les derniers chiffres du baromètre Empreinte Humaine et OpinionWay publié le 24 novembre 2020, 49% des salariés interrogés restent dans leur job, faute de trouver mieux. Ce chiffre atteint même 60% chez les salariés en full remote. Mais lorsque l’envie de tout plaquer pointe le bout de son nez, rapidement la raison nous raccroche à la réalité… Famille à nourrir, loyers à payer, emprunt à rembourser… la liste des responsabilités à assumer est longue. Lourde. Pesante. Résultat ? C’est l’impasse. On fait le dos rond, on encaisse et on attend que ça passe. On met ses projets en stand-by et on reporte ses projets à plus tard, en espérant des jours meilleurs…

En attendant, il faut continuer à se lever pour aller bosser. Se forcer. Prendre sur soi. Gérer sa frustration et sa culpabilité. Mais ce sacrifice n’est pas sans conséquence sur notre psyché. Décryptage avec Vanessa Lauraire, psychologue du travail et psychothérapeute.

L’impression d’être dans une impasse…

Maria est colombienne. Il y a quelques années, elle a posé ses valises en France, un beau diplôme de marketing en poche. Mais une fois dans l’hexagone, c’est la croix et la bannière pour trouver un job dans son secteur. « D’abord, on me faisait remarquer que je ne parlais pas la langue, relève Maria avec son joli petit accent, alors, j’ai accepté un petit boulot alimentaire dans une boutique. » Depuis, elle parle un français impeccable. Mais au travail, rien n’y fait. « On s’est beaucoup moqué de mon accent alors que j’ai un poste de manager dans la vente », déplore-t-elle. « Maintenant, poursuit-elle, quand je postule à un poste en marketing, qui est conforme à ma formation, on me demande plus d’expériences, ou bien c’est mon accent qui pose problème. » Du coup, elle a gardé son travail, faute de mieux. Mais non sans frustration : « Je voudrais sortir de la vente, avoue-t-elle, ce job me rend malheureuse. Mais je n’y arrive pas ! J’ai un loyer à payer et aucun autre alternative. Et avec la crise actuelle, j’ai encore plus peur de quitter mon travail qui m’apporte quand même un certain confort. Du coup, je suis bloquée. »

Même son de cloche pour Thibault qui, à l’origine, aimait son job de commercial. C’était un électron libre, pas de compte à rendre, que des objectifs à tenir. Mais ça, c’était avant. Avant l’arrivée de ce manager-flic qui a plombé l’ambiance. Messages de contrôle, appels soirs et week-ends, relances en congé paternité… tout y est ! « Je suis à deux doigts de péter les plombs et de me mettre en arrêt, lâche Thibault. Ça déteint sur ma vie perso, ça me pollue l’esprit. Mais, j’ai une famille à nourrir, je ne peux pas tout plaquer comme ça et encore moins dans ce contexte de crise. Alors je suis obligé de tenir bon, de prendre sur moi, mais si ça continue, j’ai peur de craquer. »

Judith, elle, a justement fini par craquer. Conseillère en banque, elle a porté sur ses frêles épaules du stress, une trop grosse charge de travail, une équipe en sous-effectif, et ce pendant 37 ans… Aujourd’hui elle est en arrêt, pour la première fois de sa vie, à 57 ans. « Cela fait des années que j’ai mal partout dans le dos, mais je me disais toujours ‘‘ça va passer’’, raconte-t-elle. Jusqu’au jour où mon corps a craqué pour de bon. J’avais les tendons des épaules sectionnés. J’ai payé d’un coup toutes ces années où j’ai pris sur moi, où j’encaissais le stress, assise toute la journée à mon bureau. Aujourd’hui, c’est le cas de le dire : j’en ai plein le dos ! »

Ces situations ne sont pas étrangères à Vanessa Lauraire, psychologue du travail : « La question à se poser quand est salarié n’est pas tant : “est-ce que j’aime ou non mon job ?” car il s’agit là d’un jugement de valeur propre à chacun, subjectif. La vraie question doit plutôt être : “est-ce que je me reconnais dans mon travail ? » Or précisément Maria, Thibault et Judith ne s’y retrouvent plus. « Maria vit mal son job car ce n’est pas celui pour lequel elle a été formée, reprend la psychologue. Il y a un décalage entre le cadre de son emploi, son identité professionnelle et son diplôme. Pour Thibault et Judith, la perte de sens au travail résulte davantage des conditions délétères ou dégradées dans lesquelles il est exercé. Dans tous les cas, leurs attentes et besoins ne sont pas comblés et des formes de souffrances au travail apparaissent. »

L’attente : quand la vie est en stand-by

Alors dans cette situation, on met sa vie en pause, on attend que l’orage passe et on ravale ses ambitions ? Parfois, il n’y a pas d’autre choix. « Ma situation personnelle n’est pas la meilleure pour changer de job et le contexte est trop tendu, observe Thibault. C’est frustrant, mais je n’ai rien en face de concret. Et je me vois mal repartir en période d’essai. ». La machine est au point mort. Et il semble n’y avoir rien d’autre à faire qu’attendre. Maria aussi s’est résignée : « Je sais qu’il faut donner du temps au temps, soupire-t-elle. Pour l’instant, vu la situation actuelle, je suis en stand-by, mais je reste patiente. Parce qu’au fond de moi, je sais que c’est temporaire. »

Pourtant, des moments de flottements, dans une vie professionnelle, il en existe beaucoup. Mais pourquoi génèrent-ils tant de frustration en nous ? « Aujourd’hui, explique Vanessa, l’identification à son travail est forte. Nous nous investissions de plus en plus dans notre travail ! Ce qui peut paraître normal, vu que nous y passons huit heures par jour. D’ailleurs, la situation de Thibault montre bien la porosité qui existe entre nos vies privée et professionnelle. » Parce que nous misons tant sur notre travail, nous nous attendons à y satisfaire tous nos besoins (accomplissement, estime, appartenance, sécurité et besoins physiologiques). Mais quand ces attentes ne sont pas comblées naît la frustration… Pour s’en libérer, Vanessa Lauraire propose de commencer par prendre du recul et de « profiter de cette période d’attente ou d’entre deux pour nous interroger sur le rôle du travail dans votre vie. Posez-vous ces questions : “Quels sont les besoins qu’il satisfait ou que j’estime qu’il doit satisfaire ?”, “Ai-je avant tout besoin de reconnaissance, d’épanouissement ou de sécurité ?” »

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L’angoisse, le vide, l’échec…

L’attente, c’est aussi l’absence de maîtrise de sa vie et l’absence de projet. De cette attente naît l’angoisse. L’impression que la vie nous échappe.« La situation est telle que je ne trouve plus de sens dans mon travail, souffle Thibault. Intellectuellement, c’est le vide. J’ai l’impression de recracher machinalement un discours tous les jours. Et ça se ressent à la maison : je suis très tendu, je dors mal, ma fille pleure et ma femme n’a qu’une envie, c’est de claquer mon manager ! (rires) », s’exclame-t-il, à bout de nerfs. Vient alors le temps du doute et de la remise en question. La confiance en soi peut même être fragilisée, ébranlée. « Je me sens angoissée, bloquée, en échec, désespère Maria. Je ne veux pas être la ‘‘looser’’, ni un poids pour ma famille. Pourtant, je sais qu’elle me trouve très courageuse, c’est moi qui me mets la pression. J’en viens à me demander si le problème vient de moi : est-ce à cause de mon accent ? Est-ce que je ne fais pas assez d’efforts pour trouver un autre travail ? Je sais seulement que dans mon travail, j’ai l’impression de porter un masque. »

Lorsque ce n’est pas le moral qui flanche, c’est le corps qui appelle au secours. « Avant de craquer, mon corps me lançait déjà des signaux : je faisais insomnies sur insomnies, témoigne Judith. J’étais énervée, irritable, fatiguée. Sans compter mon mal de dos qui, avec l’âge, n’allait qu’en s’empirant ! En fait, c’était un cercle vicieux parce que plus tu accumules, plus tu es fatigué. »

« Ce qui est angoissant c’est la perspective d’un futur sans horizon », traduit Vanessa. Heureusement, il existe plusieurs leviers activables : on peut faire appel à un psychologue du travail, contacter la médecine du travail, ou des associations bénévoles comme l’APEC. Et, il est toujours possible de faire un bilan de compétences pour faire le point avant de faire le grand saut. « Bien sûr, il y a une réalité socio-économique qu’il ne faut pas négliger, consent la psychologue. Mais il est important de prendre du recul sur sa situation et de s’efforcer d’adopter une vision plus large qui ouvre sur de nouvelles perspectives. » Dans de telles circonstances, être proactif peut permettre de se fixer de nouveaux objectifs et de nous redonner de l’énergie pour continuer.

« Je ne suis pas à plaindre » : la voix de la culpabilité

Au moment où on est prêt à tout lâcher, à couper la corde pour retrouver sa liberté, résonne en nous cette petite voix… la culpabilité. « Je ne me plains pas, affirme Thibault, je sais que d’autres aimeraient être dans ma situation ! Au fond, je ne vis pas trop mal : j’ai un salaire, je suis en télétravail » Une petite mélodie qui trotte dans la tête et balaie tous nos besoins profonds. « Je sais que j’ai beaucoup de chance d’avoir un CDI et d’être dans un grand groupe avec la situation actuelle, renchérit Maria. Même si ma situation ne me comble pas, je suis consciente de la chance que j’ai. Au moins, je peux payer mon loyer. Je connais des gens qui sont dans une situation plus difficile, quand j’y pense, cela me fait relativiser. »

Cette petite voix interne est tout ce qu’il y a de plus normal. « Face à la souffrance, on développe une stratégie de défense, d’évitement, analyse Vanessa. *On s’auto-persuade, on se trouve un argument déculpabilisant pour diminuer la souffrance. La seule manière de tenir bon et de supporter une situation douloureuse, c’est de la légitimer, de lui donner du sens.* »

Ce n’est donc pas anodin si Maria, Judith et Thibault se consolent sur leur sort, en se répétant qu’ils ont déjà la chance de percevoir un salaire… « Dans la pyramide de Maslow, lorsque les besoins dits supérieurs (accomplissement, estime et d’appartenance) ne sont pas remplis, explique Vanessa, on redescend à l’échelon inférieur : la sécurité et les besoins physiologiques. C’est une parade qui consiste à modifier le rôle du travail dans nos vies pour tenir bon. »

L’espoir d’un avenir plus radieux

Lorsqu’elle évoque l’avenir, Maria est rêveuse… « J’ai été acceptée dans une formation en marketing en alternance, ce qui pourrait résoudre le problème de la reconnaissance de mon diplôme et mon manque d’expérience », se réjouit-elle. Mais pour trouver une alternance, on lui demande une première expérience. Et de nouveau, le serpent se mord la queue… Mais elle, n’en démord pas : « Je veux quitter mon job ! » lance-t-elle, sans détour. Une vision optimiste de l’avenir que partage Thibault qui continue à « chercher des opportunités concrètes » pour s’échapper. Quant à Judith, sa vie professionnelle est derrière elle. Mais elle compte bien rattraper le temps perdu : « J’ai trop donné, aujourd’hui je m’en aperçois. Mon avenir, c’est la retraite. Et je vais en profiter ! Je me protège maintenant, je me ménage. »

Quelle que soit notre situation, « Il faut la regarder en face, le plus factuellement possible, insiste la psychologue. Détachez-vous de votre jugement : j’aime / je n’aime pas mon job, afin de prendre du recul et de sortir de l’émotion, qui n’est pas bonne conseillère. Établissez une stratégie, une feuille de route, pour jalonner les différentes étapes, selon votre réalité (besoin d’un salaire, possibilité de départ négociée…) ». Vous avez pris la décision de changer de job ? Alors « faites au mieux pour avoir une vision à 360°, conseille Vanessa. Ne restez pas bloqué, replié sur vous-même. Ouvrez-vous, soyez curieux, relancez votre réseau… »
Parfois, cela implique de s’arrêter et prendre du recul. Quelle que soit votre décision, « il faut vous réserver un espace/un temps pour vous, où vous pouvez vous ressourcer, avancer, construire vos projets et reprendre le pouvoir sur votre avenir. La période que vous traversez est un peu comme une période de convalescence, ou de rééducation », résume Vanessa. Un moment difficile à passer, donc. Mais aussi, une bulle où l’on peut accepter de ralentir et de se recentrer sur ses besoins, pour mieux repartir et aller de l’avant !

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Photo d’illustration by WTTJ

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