« Le stress était censé nous sauver la vie. Aujourd'hui, il nous rend malade »

Bien qu’il prenne des formes différentes et soit lié à une pluralité de facteurs, une part significative du stress des individus peut être imputé au travail. Que peuvent faire concrètement les employeurs pour réduire le stress des salarié.e.s ? Dr Lavinia Ionita, médecin et entrepreneure à Londres, nous donne ses éléments de réponse.

WTTJ : J’aimerais commencer par une question simple. C’est quoi, le stress, exactement ? Tout le monde en parle, mais il n’est pas certain que nous parlions tous de la même chose.

Dr Ionita : C’est vrai que le stress peut être vécu et perçu différemment d’un individu à l’autre. Du point de vue biologique, le stress, c’est un ensemble de mécanismes physiologiques qui doivent aider les individus à réagir à des phénomènes externes — un prédateur, un changement de l’environnement immédiat, ou tout autre chose qui peut représenter une menace pour la vie. Une gazelle ou un gnou développent du stress quand un lion les poursuit. Ce stress peut leur sauver la vie : des changements hormonaux rapides et puissants les aideront à courir plus vite et augmenteront leurs chances d’échapper au prédateur.

Chez les animaux, le stress ne dure pas : soit il leur sauve la vie (s’ils parviennent à échapper à la menace), soit ils meurent. Mais dans tous les cas, les mécanismes du stress prennent fin rapidement. Chez les humains, en revanche, les mécanismes du stress conçus pour nous aider à surmonter les dangers imminents sont souvent devenus chroniques. Même en l’absence de menace mortelle, nous faisons l’expérience des mêmes changements hormonaux. Parfois, ces changements nous donnent des ailes pour surmonter des défis d’ordre professionnel — c’est le stress positif. Mais souvent, quand ils sont chroniques, ces changements hormonaux sont responsables d’un surcroît d’anxiété, de troubles du sommeil, de problèmes digestifs, voire de burn-out. Si à l’origine, le stress était censé nous sauver la vie, aujourd’hui il nous rend malade.

Quelle est la part du stress imputable au travail ?

Le stress est toujours un phénomène multifactoriel. Ce n’est pas évident de l’imputer à une seule chose. Cependant, il est indéniable qu’une part significative de notre stress est liée au travail. D’après les statistiques, près d’une personne sur deux en moyenne se déclare stressée au travail, mais la réalité pourrait être encore plus élevée que cela. En effet, de nombreuses personnes n’ont pas conscience de leur stress. D’autres n’osent pas en parler. Dans le monde des entrepreneurs/entrepreneuses (qui est aussi le mien), le stress est omniprésent. C’est lié au fait de vivre et travailler dans un climat d’incertitude sur l’avenir. Les entrepreneurs/entrepreneuses ne savent pas de quoi demain sera fait, ni si leur modèle d’affaires sera viable. Ils/elles doivent également passer rapidement d’une tâche à l’autre. C’est très stressant. De manière générale, je dirais que le stress lié au travail est imputable à trois choses :

  • La gestion du temps : lorsque vous avez trop de travail et ne pouvez pas gérer la charge dans le temps imparti.
  • Une mauvaise adéquation entre l’individu et le poste : lorsque vous n’êtes pas fait pour un travail ou que ce travail n’est pas fait pour vous.
  • Une relation toxique entre employé.e.s et manager.

Que peuvent faire les employeurs pour aider les salarié.e.s à combattre le stress ? Peut-on réduire le stress à l’échelle d’une entreprise ?

La chose la plus importante est aussi sans doute la plus difficile : des recrutements de qualité. Si vous embauchez une personne qui galère au quotidien pour accomplir ses tâches, cela provoquera du stress (et ils/elles seront moins productifs/productives). Mais à l’inverse, si vous recrutez une personne pour qui le travail est trop facile, elle risque de s’ennuyer et d’être également stressée en conséquence. Un recrutement de qualité, cela implique d’être capable de déterminer qui peut faire quoi à chaque moment. C’est un processus dynamique : il faut sans cesse proposer aux salarié.e.s de nouvelles opportunités en adéquation avec leurs capacités en évolution et leurs aspirations.

Le deuxième élément, c’est la capacité d’une entreprise à créer un environnement propice à la confiance. Chaque travailleur/travailleuse doit se sentir suffisamment en sécurité pour pouvoir avouer qu’il/elle s’ennuie ou éprouve des difficulté dans son travail. C’est une question de culture. Mais une entreprise n’est pas une « famille ». La métaphore la plus appropriée serait sans doute celle de l’équipe d’athlètes. Lorsqu’un.e membre de l’équipe est trop à la traîne, cela pénalise tout le groupe et il peut être préférable de le/la laisser partir. Il en va de la performance de l’équipe toute entière. 

Qu’en est-il des choses plus concrètes comme le yoga et les séances de méditation en entreprise ? Et que pensez-vous de la mode qui consiste à parler du « bonheur au travail » ?

Le concept de « bonheur au travail » me laisse sceptique. Je ne pense pas que le terme soit approprié dans un contexte de travail. La joie, la motivation, ou la satisfaction me semblent plus pertinents. Le bonheur, c’est un état passif, statique, qui semble incompatible avec l’état de tension à l’œuvre quand on doit résoudre un problème, relever un défi, ou créer quelque chose de nouveau.

Par contre, il peut y avoir du bon dans les séances d’étirement ou de méditation, ou encore les snacks sains au bureau. Le risque étant peut-être quand l’entreprise créé quelque chose d’un peu trop « totalitaire » : si la vie entière d’un.e salarié.e (y compris ses moments de loisir et de sport) se déroule au bureau, cela peut être plus difficile d’échapper au stress du bureau.

Il y a encore deux choses qui sont, je crois, particulièrement positives : les réunions en marchant et une bonne lumière. Les réunions en marchant sont parfois décrites comme un remède contre la sédentarité inhérente à la vie de bureau. De nombreuses études en ont démontré les bienfaits pour la santé mentale. Ces réunions actives sont particulièrement adaptées à tout ce qui relève du brainstorming (mais moins pour ce qui concerne les prises de décision). Tous, nous devrions bouger beaucoup plus. Les managers devraient encourager leurs employé.e.s à se lever de leurs chaises plus régulièrement, sortir, et marcher un peu. À bien des égards, la sédentarité est le nouveau tabagisme. Pour ce qui est de la lumière, la recherche scientifique a prouvé que la lumière avait un impact sur notre humeur et notre énergie. Quand on en est privé, on risque de déprimer. La lumière influence également la concentration.

Justement, la concentration, c’est essentiel : il faut créer un environnement qui y est propice. Dans certaines pièces, il pourrait être bénéfique d’instaurer des « règles de bibliothèque » en empêchant les interruptions intempestives. La concentration, c’est quelque chose de trop précieux pour être gaspillé.

Il y aura toujours un peu de stress au travail. Comment savoir quand c’est trop ? Quels sont les signes auxquels les managers doivent faire attention ?

Un.e manager doit faire attention aux changements soudains de personnalité de ses employé.e.s. Si une personne change radicalement d’attitude, c’est un signe inquiétant. Cela peut être lié à un problème personnel, mais cela peut aussi indiquer un cas de burn-out. Pour l’Organisation mondiale de la santé, la nouvelle définition du burn-out prend en compte ces changements d’attitude. Par exemple, quand un.e employé.e devient soudainement particulièrement cynique, c’est un signe.

C’est difficile pour un.e manager de surveiller avec objectivité la progression du stress dans son équipe parce qu’il/elle peut également être touché par le même stress. De plus, la relation elle-même entre le/la manager et son équipe est source de stress. Souvent, ils/elles se sentent impuissants face à cela. Je suis convaincue que les entreprises ont besoin d’une aide extérieure en la matière : une institution neutre (médecin, application, consultant.e spécialisé.e…) est plus à même de contrôler la santé des travailleurs/travailleuses concerné.e.s. Chaque personne devrait pouvoir en parler librement à quelqu’un.e qui n’est pas impliqué.e directement dans l’entreprise.

Existe-t-il des moyens médicaux pour mesurer et objectiver le stress ?

Oui, il y a plusieurs indicateurs biologiques qui peuvent être mesurés pour se faire une idée de la réalité du stress dans le corps humain. On peut objectiver le stress et comprendre son impact bien réel sur la santé. Si l’on s’en tient à la perception de leur stress par les individus, ça n’est pas suffisant. Certain.e.s se sentent plus stressé.e.s. D’autres le sont, mais ne le ressentent pas autant.

La première hormone du stress que l’on peut mesurer, c’est le cortisol. Sa sécrétion suit un rythme quotidien caractéristique que l’on peut mesurer grâce à plusieurs échantillons de salive prélevés à différents moments de la journée. Chez la plupart des individus, la sécrétion de cortisol est plus forte le matin, atteint ensuite un plateau et diminue à la fin de la journée. Si on produit trop de cortisol le soir, on fera un insomnie. Si on en sécrète pas assez le matin, cela peut être un signe de burn-out (quand on ne peut plus rien gérer du tout). Mais bien entendu, cela dépend de chaque individu : nous n’avons pas les mêmes rythmes, ni la même biologie.

Parmi les autres hormones que l’on peut mesurer pour objectiver le stress, il y a également la DHEA qui peut contrecarrer certains des effets négatifs du cortisol, ainsi que la dopamine, la sérotonine, l’adrénaline, et la noradrénaline, ces hormones que l’on appelle les catécholamines. Elles jouent un rôle de neurotransmetteurs et leur taux dans le sang augmente avec le stress. Elles modifient le rythme cardiaque, la pression sanguine et le taux de glucose dans le sang. Ce sont ces hormones-là qui nous aident à réagir très vite à un danger imminent. Elles nous permettent de courir plus vite pour échapper à un prédateur, par exemple.

Les mécanismes du stress ne sont pas faits pour être constamment activés. En effet, pour « avoir des ailes » (courir plus vite), toutes les autres fonctions de l’organisme fonctionnent alors au ralenti (les systèmes digestif et immunitaire, par exemple). Quand on est stressé, on risque davantage de développer des ulcères, d’avoir de l’hypertension, de perdre sa libido, d’avoir des troubles de la mémoire et d’être dépressif. S’il y a trop de stress, le cerveau se met même à rétrécir ! Vous serez moins productif/productive et moins créatif/créative.

Laetitia Vitaud

Editor in Chief

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