« Ces femmes, plus elles avancent en âge, plus elles sont puissantes ! »

Interview de Josiane Asmane pour "Les fleurs de l'âge"

Elles s’appellent Colette, Dominique, Claudia, Jackie, Natacha, Patricia, Arlette, Perla, Marie-France et Sophie. Elles ont entre 54 et 101 ans et sont les héroïnes de l’ouvrage de Josiane Asmane, « Les Fleurs de l’âge » (éd. Flammarion). Loin des clichés sur les “seniors” et les “vieilles dames”, l’autrice, trentenaire, donne la parole à ces femmes qui ont en commun une capacité à se réinventer loin des codes de la vieillesse inculqués par la société. Elles montent des boîtes, apprennent une nouvelle langue, donnent des conférences, parlent mode, déco, politique et vivent ancrées dans leur époque. Avec ce livre, l’autrice rend visibles ces modèles à part, puissamment inspirantes. À 33 ans, Josiane Asmane aussi s’est déjà réinventée plusieurs fois. Cette ancienne consultante dans la finance, aujourd’hui chroniqueuse, autrice, mais pas que, nous raconte ce livre et ces femmes, pour qui tout est possible. Interview.

« On a moins de désir pour toi. » C’est ce que s’est entendue dire la journaliste Sophie Fontanel avant de quitter son poste de directrice de la mode au magazine Elle. La citation apparaît en première page de votre livre. Pourquoi ?

Mon livre parle de réinvention, mais je ne voulais surtout pas faire croire qu’il s’agit de quelque chose de forcément heureux. J’ai interrogé des femmes qui se réinventent en continu, naturellement et sans se poser de questions. Pour d’autres, cette réinvention peut se faire dans la douleur. À plus de 50 ans, on vous dit : « Vous êtes gentille, mais il faut partir. » C’est violent et brutal. Ce qui est intéressant avec le cas de Sophie Fontanel (aujourd’hui autrice et influenceuse mode, NDLR), c’est que ce qu’elle a fait après était encore plus épanouissant pour elle. C’est la preuve qu’on peut rebondir et faire même encore mieux.

Votre ouvrage nous livre dix portraits de femmes… La plus jeune n’a que 54 ans, Natacha. La plus âgée, Arlette, avait 101 ans quand vous l’avez rencontrée. Que vouliez-vous montrer en les réunissant ?

Sur un poste, dans certaines entreprises, on peut être “senior” à 40 ans ! Cela veut dire qu’on s’essouffle, qu’on n’a plus d’idée, qu’on n’est plus dans le coup. Je me suis demandée ce que ça voulait dire d’être vieux. Est-on vieux par le corps ? Par l’âge ? Pas l’esprit ? J’ai voulu aller à la rencontre de ces femmes qui se réinventent et qui avec l’âge, ne perdent rien. Parce que dans l’imaginaire collectif, vieillir c’est perdre en séduction, en vivacité, en dynamisme, etc. Ces femmes, plus elles avancent en âge, plus elles y gagnent, plus elles sont puissantes !

Mais vieillir concerne tout le monde… Pourquoi donner un coup de projecteur sur les femmes uniquement ? Où sont les hommes ?

La perception des femmes de plus de 50 ans n’est pas la même que celle des hommes. En entreprise notamment, elles sont davantage victimes d’âgisme que les hommes. C’est pareil dans la société : les hommes mûrissent et gagnent en sagesse, en authenticité, en pattes d’oie charmantes et en poivre et sel, alors que les femmes, pour la société, prennent un coup de vieux et puis c’est tout. Il fallait que je me concentre sur les femmes, bien davantage ciblées que les hommes par les injonctions de la société. Sinon, c’était deux livres en un et ça ne fonctionnait pas.

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Jackie, 70 ans, donne des conférences et préside une association. C’est elle, que vous avez rencontrée dans votre club de lecture, qui a inspiré ce livre. Que s’est-il passé ?

J’étais moi-même bourrée de clichés sur la vieillesse en entrant dans ce club de lecture. Je me disais que j’allais avoir affaire à des petits vieux qui allaient agir comme des petits vieux. Je me trompais totalement ! Même s’ils étaient âgés, ils avaient une vivacité d’esprit plus importante que certaines personnes de mon âge. Souvent, ils avaient aussi plus d’humour, de liberté, de fougue, de confiance en eux. Ils se permettaient beaucoup plus de choses que les jeunes. En rencontrant Jackie, en découvrant son parcours, cette lumière, cette confiance et cette liberté qu’on recherche tous à n’importe quel âge, j’ai trouvé intéressant de partir à la recherche de ces femmes qui sont âgées mais qui ne sont pas dans les codes de la vieillesse.

Comme pour les petites filles qui intègrent ce que la société attend des femmes, pensez-vous que les personnes âgées ont intégré, tout au long de leur vie, ce que la société attend du troisième âge ?

Bien sûr, l’âge conditionne notre comportement ! Parce qu’on a 60 ans, on va se comporter comme une femme de 60 ans. On se teint les cheveux, on est plus classique, on n’a plus d’histoire d’amour, on arrête les jupes courtes. Cela conditionne totalement notre vie. Arlette a 101 ans mais elle ne se comporte pas du tout comme une vieille dame ! On a les mêmes références, elle m’a parlé de ma tenue quand je l’ai rencontrée, elle se souvenait parfaitement de son premier entretien d’embauche. Elle ne pense pas à son âge, ce sont les autres qui lui rappellent son âge !

Le fait de croire qu’on est trop vieux pour se lancer dans un nouveau projet, c’est une case. Ce sont des barrières mentales qui nous empêchent de nous autoriser à faire ce qu’on a envie de faire

Ces femmes sont des ‘perennials’ - plantes vivaces en français - un concept théorisé par Gina Pell, entrepreneuse de la tech. Qu’ont-elles en commun ?

Elles ne se définissent jamais par leur âge. Celui-ci n’influence pas leur comportement. Si elles veulent lancer une boîte, comme Marie-France Cohen (créatrice notamment des marques Bonpoint et Merci, NDLR), qui à plus de 76 ans continue d’entreprendre, elles le font. C’est un rapport à l’âge vraiment très particulier. Aussi, elles ont à la fois des amis plus âgés et des amis plus jeunes. Elles voyagent, elles sont modernes, elles sont dans le temps présent. Quelque part, elles ont toutes une mentalité d’entrepreneuse : ce n’est pas qu’elles montent toutes des business, non, mais qu’elles partagent un état d’esprit qui les place dans l’avenir. Elles se projettent sans ressasser le passé, sans être nostalgiques.

Beaucoup de ces femmes mènent plusieurs activités en même temps. Ce sont des slasheuses avant l’heure ?

On peut être slasheur et perennial. Les perennials se caractérisent par un état d’esprit. On peut être facteur toute sa vie et être perennial, cet état d’esprit n’est pas qualifié par le métier qu’on fait. Alors que slasheur se définit par le fait d’avoir plusieurs métiers en même temps. Mais il y a effectivement un point commun entre les deux notions : le fait de s’autoriser à sortir des cases ! C’est aussi ce que montrent ces femmes que j’ai interrogées. L’âge est une case, le fait d’appartenir à une génération, c’est se mettre dans une case. Le fait de croire qu’on est trop vieux pour se lancer dans un nouveau projet, c’est une case. Ce sont des barrières mentales qui nous empêchent de nous autoriser à faire ce qu’on a envie de faire.
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Autre tendance connexe au phénomène des perennials : celui des « déretraités », ceux qui restent actifs alors qu’ils ont atteint l’âge de la retraite. Là encore, il s’agit de sortir des cases ?

C’est effectivement le même phénomène. On nous fait croire qu’avec la retraite vient le repos, les vacances bien méritées, les loisirs et les petits gâteaux pour les petits-enfants. Les femmes dont je parle ne sont pas du tout là-dedans. Elles ne voient pas la différence entre maintenant et avant. Si elles n’ont plus le même travail, elles ne sont pas en retraite pour autant, et continuent à avoir des projets. Elles ne sont pas à côté de la société mais au cœur de l’action.

Mais alors, ceux qui sont soulagés et heureux de prendre leur retraite, ce sont des vieux totalement hors du coup ?

L’idée n’est surtout pas de créer une nouvelle injonction : “partez en retraite mais continuez à travailler” ! Ce que je veux monter avec ce livre, c’est que si on veut se reposer, on peut. Mais si on n’en a pas envie, on peut aussi ! Il y a d’autres chemins possibles et d’autres “rôles modèles” dont on peut s’inspirer. Chacun a son tempo intérieur et ce n’est pas l’âge qui doit conditionner ce tempo.

C’est vrai pour l’âge de la retraite et pour toutes les autres étapes de la vie professionnelle ?

Quand j’écrivais mon bouquin, le livre de Catherine Taret sur les « late bloomers », m’a beaucoup inspirée. Ce livre nous dit qu’ « il n’est jamais trop tard pour éclore» (le titre de l’ouvrage, NDLR). Il brosse des portraits de personnes qui ont fait les choses plus tardivement que ce qu’on est censé faire. On nous dit que de tel âge à tel âge, on fait des études. Ensuite il faut avoir son premier emploi, puis construire sa carrière. À 50 ans, on a fait le plus gros et ensuite on commence à se retirer. C’est pareil dans la vie personnelle, il y a un âge pour se marier, acheter une maison etc. Les « late bloomers », ces personnes à floraison tardive - notez que nous sommes encore dans le domaine des fleurs - montrent que c’est faux. Si on veut reprendre des études à 60 ans, on peut ; si on veut écrire un livre à 45 ans comme JK Rowlings, on peut. Si on a envie de dessiner sa première collection de vêtements à 40 ans comme Vivienne Westwood, on peut !

Le jour où les marques vont comprendre qu’elles peuvent gagner beaucoup d’argent avec ce marché inexploité, (…) on ne verra plus qu’elles.

C’est ça, le tempo intérieur ?

Oui ! Il ne faut pas voir le parcours professionnel comme une succession d’étapes à réaliser à des moments clés de la vie. Il faut en finir avec ce cadre absolument étouffant. Il n’est plus du tout adapté ! On n’est plus obligé de faire un travail pendant trois ans, pour acquérir des savoir-faire, on n’est plus obligé de passer par des grands groupes pour montrer son expertise. Ce que je voulais montrer avec ces femmes, c’est qu’il faut s’autoriser à faire les choses, c’est vrai dans le travail mais aussi dans tous les domaines. C’est ce que j’applique aussi dans ma vie. Quand je crois voir des freins, je repense à ça. Je me dis : “qu’est-ce que tu ne t’autorises pas à faire là-dedans ?

C’est vrai que vous aussi, – ancienne consultante dans la finance, journaliste, chroniqueuse télé, critique littéraire, autrice, artiste etc. - vous êtes une perennial…

Oui, bien sûr que je suis aussi une perennial ! Ce terme qualifie des personnes, hommes ou femmes, qui constamment évoluent et se réinventent, à 20 ans comme à 80 ans. Je trouvais intéressant de montrer qu’à plus de 60 ans, des femmes sont dans cette dynamique, mais ce n’est pas une question d’âge. Et oui, leur parcours a résonné en moi. Ces femmes qui font des bonds, créent des passages entre les domaines, les professions, font partie, selon moi, des parcours les plus intéressants et enrichissants qui soient.

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Sophie Fontanel, Perla Servan-Schreiber - autrice et fondatrice de Psychologies magazine -, Marie-France Cohen - multi-entrepreneuse… Vous citez même en exemple Roselyne Bachelot, qui a fait un pas de côté en tant que chroniqueuse télé avant de revenir en politique. Ces femmes ne sont-elles pas toutes des privilégiées, qui peuvent se permettre leur liberté et leurs multiples réinventions ?

Dominique est fille de concierge ! Claudia vit au-dessus de chez sa fille dans un petit appartement. Ce n’est pas une question de classe sociale ! Par contre, ce qui les rapproche, c’est que ce sont des femmes qui ont toujours porté énormément d’attention et de curiosité au savoir et à la connaissance. C’est ce qui les a amenées à se créer des occasions, à créer des projets, mais à la base, ce n’est pas une question d’argent. On peut tous se réinventer, ce n’est pas réservé à une élite de se l’autoriser. Moi j’étais au RSA quand je me suis réinventée. Bien sûr, certaines périodes de transition sont difficiles, mais cela ne signifie pas que ça ne peut pas déboucher sur quelque chose.

J’espère qu’un jour mon bouquin sera démodé, que son propos sera dépassé et que tout le monde saura qu’en vieillissant on gagne en puissance et en liberté

Donc, ces femmes, pour vous, c’est madame ToutLeMonde ?

Je ne suis pas allée frapper à la porte de Christine Lagarde : je parle de la grand-mère de ma meilleure amie, je parle d’une participante de mon club de lecture… Ces femmes sont partout autour de nous, mais on ne prend pas conscience qu’elles sont-là. Parce qu’elles sont sous-représentées partout, parce que les films et les publicités nous donnent l’image de la vieille dame qui ne fait que régresser… C’est à nous de changer notre regard et notre vocabulaire sur ces femmes.

Avec ce livre, vous leur donnez de la visibilité. Vont-elles réussir à émerger selon vous ?

Bien sûr. Le vrai tournant va se faire avec les marques. Le jour où les marques vont comprendre qu’elles peuvent gagner beaucoup d’argent avec ce marché inexploité, qu’elles s’intéresseront vraiment à elles en leur proposant les bons produits, on ne verra plus qu’elles. Encore aujourd’hui dans une publicité, pour représenter une femme de 50 ans, on prend des femmes qui ont 30 ans. Des jeunes femmes jouent des grands-mères au cinéma ! Mais ça va changer et j’espère qu’un jour mon bouquin sera démodé, que son propos sera dépassé et que tout le monde saura qu’en vieillissant on gagne en puissance et en liberté. Il faut se libérer des carcans.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ ; Article édité par Clémence Lesacq

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