« Au travail, il y a une injustice liée au fait que l’on soit beau ou laid »

La beauté influe-t-elle sur la carrière ?

Décrocher le job de ses rêves, faire rire ses collègues et réussir sa carrière : et si tout était finalement conditionné par notre seule beauté ? Dans son ouvrage collectif « Psychologie des beaux et des moches » (Éditions Sciences Humaines), Jean-François Marmion et ses équipes reviennent, entre autre, sur l’un des premiers motifs de discrimination dont sont victimes les demandeurs d’emploi : l’apparence physique. Entretien sans fard.

Le monde du travail est-il le lieu où s’exercent le plus les discriminations liées au physique ?

Jean-François Marmion : Il est difficile de dire que c’est l’endroit où cette discrimination est la plus forte, car la prime à la beauté s’exerce dans tous les domaines de la vie sociale. De l’école, en passant par nos études, à notre parcours de soin ou judiciaire, et bien sûr dans notre vie amoureuse : il y a une vraie injustice liée au fait que l’on soit beau ou laid ! Dans le monde du travail, cette injustice est très forte : elle impacte positivement ou négativement l’ensemble de notre carrière.

Vous expliquez que tout commence dès l’entretien d’embauche…

Oui. On sait que si un CV comporte une photo - comme c’est souvent le cas en France - une personne jugée “moche” sera moins reçue en entretien. Ensuite, lors de la rencontre, le physique de la personne (sa taille, son poids, sa tenue vestimentaire…) va impacter la décision du recruteur. 75% des recruteurs et 48% des recruteuses déclarent qu’il est important que le candidat leur plaise physiquement ! Pour autant, si les compétences académiques et la lettre de motivation sont formidables, et que la personne semble parfaitement faite pour le poste, il est évident que le physique va moins jouer ! Mais que vous soyez beau ou moche, vous aurez un fort atout ou handicap. On s’est même rendu compte que des recruteurs qui avaient du mal à embaucher, préféraient attendre plutôt que de recruter quelqu’un dont le physique ne leur revenait pas…

75% des recruteurs et 48% des recruteuses déclarent qu’il est important que le candidat leur plaise physiquement !

Nous savons pourtant bien qu’être beau ne veut pas forcément dire être compétent dans son poste. Alors pourquoi juge-t-on au physique ?

Quand nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, notre cerveau utilise sa capacité à réagir très rapidement dans une situation d’incertitude. Or, ce qui me saute le plus directement aux yeux, c’est le physique de l’autre. S’il m’est agréable, immédiatement et de manière inconsciente, je vais avoir un a priori favorable sur lui. C’est ce qu’on appelle l’effet de “halo” : ce qui est beau à l’extérieur, doit être beau à l’intérieur - devant un étalage de fruit, on se dit toujours que la belle pomme sera meilleure ! -. Sans les connaître, on pare alors les gens beaux de toutes les qualités : ils sont intelligents, cultivés, fiables, sociables et souriants, compétents dans leur travail… Et a contrario, on se méfie des gens que l’on trouve laids, on pense qu’ils sont faibles, asociaux, fourbes… Le problème c’est que cette première impression est très puissante : par paresse intellectuelle, nous révisons rarement nos jugements.

Au-delà de l’embauche, comment ces stéréotypes peuvent-ils influencer toute une carrière ?

Selon que l’on soit beau ou laid, ce sont des cercles vertueux ou vicieux. Si on vous juge instantanément comme compétent et agréable, on va vous valoriser, vous proposer des meilleurs projets, vos collègues et votre manager vont vouloir vous aider, donc, vous allez avoir confiance en vous… Tout cela favorisera votre carrière ! Les études le prouvent : globalement, les gens qui sont beaux grimpent davantage dans la hiérarchie, sont mieux payés et font moins l’objet de harcèlement sur leur lieu de travail. Sauf pour les femmes, victimes de harcèlement sexuel.

On peut “comprendre” que certaines métiers - mannequin ou hôtesses d’accueil - supposent des critères esthétiques. Cependant, les études prouvent que la beauté est finalement valorisée partout !

Oui. Déjà parce que socialement, nous préférons être entourés et donc travailler avec des gens dont le physique nous est agréable. Ensuite, il y a quelque chose de l’ordre de l’habitude : le milieu professionnel est le lieu où l’on considère que les gens doivent faire des efforts, être présentables, qu’ils soient seuls dans leur bureau ou non. Ainsi, même lorsqu’il s’agit de postes sans contact direct avec une clientèle, 40 % des recruteurs jugent tout de même décisive la beauté des candidats dans leur entreprise.

La moitié des Français considèrent qu’il “est acceptable de refuser d’embaucher un candidat à cause de son poids, ou par manque d’attractivité physique”… Ces discriminations sont donc rentrées dans les mœurs ?

Quelque part, oui ! En France, nous faisons pourtant figure d’exception - avec la Belgique - car nous avons une loi - la loi du 16 novembre 2001, relative à la lutte contre les discriminations, NDLR -, qui est censée nous protéger des discriminations physiques, mais ses contours sont flous. Il est difficile de savoir de quel physique on parle : du physique “subi” c’est-à-dire notre couleur de peau, notre sexe, ou “choisi” comme nos vêtements, le maquillage, la coiffure… Initialement, cette loi a d’ailleurs été votée afin de lutter contre le racisme. Depuis, la jurisprudence n’est pas très claire : certains gagnent leur procès - en 2012, un employeur d’une assurance a été jugé coupable de discrimination pour avoir imposé à une assistante commerciale de maigrir - et d’autres les perdent - comme le cas d’une danseuse du Moulin Rouge en 2014, qui avait été remerciée pour ne plus correspondre aux critères esthétiques de son métier.

Dans votre livre, on comprend que les personnes jugées trop grosses sont particulièrement discriminées dans le monde professionnel… Pourquoi ?

Contrairement aux moches, les personnes grosses sont jugées responsables de leur état. Dans l’esprit collectif, quelqu’un qui est gros, c’est quelqu’un qui le veut bien, qui n’a pas de volonté, quand bien même il serait malade ! Donc dans le monde du travail, on va considérer que ces personnes ne sont pas motivées, qu’elles vont souvent être absentes, constamment malades… Pire, on redoutera qu’elles donnent une “mauvaise image” de l’entreprise lorsqu’elles sont en contact avec le public ! Mais il ne faut pas oublier l’autre critère le plus discriminant : l’âge. Dans nos sociétés, âge et beauté sont indissociables : à partir d’un certain âge, vous n’êtes plus considéré comme beau…

Cette pression sur l’âge, le poids et plus généralement sur l’apparence physique touchent particulièrement les femmes dans notre société. Est-ce pareil au bureau ?

Cette même pression, quasi-ancestrale, s’y exerce clairement plus que pour les hommes ! Non seulement elles se doivent d’être belles, mais d’avoir le bon maquillage, la bonne hauteur de talons dans certains cabinets d’avocat… Même en France, il faut bien voir que l’image du “sois belle et tais-toi” régnait encore il n’y a pas si longtemps ! On n’attendait pas des femmes qu’elles travaillent, mais qu’elles soient belles et de bonnes épouses… Même si les choses s’améliorent, notamment avec la vague #metoo, ces stéréotypes ont la peau dure : une femme se doit d’être jolie, tandis qu’un homme doit avoir du pouvoir. De nombreuses études via des sites de rencontres montrent ainsi que les femmes vont naturellement mettre en valeur leur physique, tandis que les hommes se prendront davantage en photo avec une grosse voiture ou en costume par exemple.

Même si les choses s’améliorent, notamment avec la vague #metoo, ces stéréotypes ont la peau dure : une femme se doit d’être jolie, tandis qu’un homme doit avoir du pouvoir.

La beauté a aussi son revers : on pense parfois qu’une personne belle est forcément futile ou naïve… D’où vient cette contradiction ? Est-ce qu’être “trop beau” peut également nuire à une carrière ?

Effectivement, la beauté peut aussi être associée à des adjectifs négatifs ! Et encore une fois, ce sont les femmes qui en pâtissent le plus. En fait, lorsqu’une personne est belle, si elle nous déçoit ou qu’elle nous rejette, on aura tendance à la détester beaucoup plus qu’une personne “normale”. On sera vexé, on la jalousera… Dans le milieu professionnel, elle sera alors davantage rabaissée et ses compétences minimisées. Comme on la déteste, on va la parer de nouveaux maux : elle est belle, donc elle est forcément bête, ou si elle a réussi, c’est forcément parce qu’elle a couché… La beauté peut aussi sembler suspecte : depuis la mythologie grecque, une très belle femme est une sorcière, une femme cruelle.

La beauté a-t-elle des critères universels ? Peut-on déménager pour réussir sa carrière là où l’on sera jugé moins laid ?

Par-delà les coutumes et les époques, certains invariants dominent. Il faut qu’un homme soit grand - il existe des études qui montrent que les gens beaux et riches sont grands - qu’il ait un visage carré et symétrique, qu’il soit musclé mais pas trop. Quant à la femme, son visage doit exprimer une certaine douceur. Elle doit être mince, avec un corps en forme de sablier. Et si elle est blonde, c’est encore mieux ! Ensuite, il existe bien sûr de nombreuses nuances d’un pays à l’autre et même selon les groupes sociaux, mais rien ne nous dit que si on vous trouve moche en France, vous réussirez davantage au Japon…

Peut-on affirmer qu’il existe de réelles inégalités sociales liées à la beauté ? Ou le travail finit-il toujours par payer ?

Globalement, les études montrent que oui, les personnes riches ont un physique plus agréable. Mais est-ce que c’est parce que leur physique leur a facilité cette ascension, leur a ouvert toutes les portes, ou parce que passé un certain revenu on peut prendre soin de soi, faire de la chirurgie esthétique ? Ou même parce que le pouvoir rend beau ? Il est parfois difficile de faire la différence entre cause et conséquence !

Dans nos sociétés dominées par l’image et les réseaux sociaux, est-ce encore plus important aujourd’hui d’être beau pour réussir ?

Non, car nous sommes davantage dans quelque chose de l’ordre de la mise en scène, et que cela ne fait pas simplement appel à notre beauté. Nous scénarisons notre vie : nos intérêts, les lieux incroyables que l’on visite, le fait d’être un bon père ou une bonne mère de famille, de savoir cuisiner… C’est un narcissisme qui va au-delà de la seule beauté. Il ne s’agit pas seulement de dire : “Regardez comme je suis beau”, mais plutôt de clamer : “Regardez comme j’ai une belle vie, comme je suis quelqu’un de bien”. En revanche, chacun se met davantage la pression pour paraître cool, et exprimer sa personnalité singulière à travers ses vêtements par exemple.

[Aujourd’hui] Nous sommes davantage dans quelque chose de l’ordre de la mise en scène, et cela ne fait pas simplement appel à notre beauté.

Les contre-cultures qui émergent, comme l’anti-grossophobie, pourraient-elles atténuer les discriminations liées au physique ?

Ces dernières années et grâce aux réseaux sociaux, il y a une montée en puissance des discours qui luttent contre les préjugés physiques. Ce n’est pas anecdotique : mettre en avant la différence comme celle des personnes grosses et obèses permet une prise de conscience. Cela ne changera pas notre tendance biologique a préférer vivre et travailler avec quelqu’un que l’on trouve beau, mais cela peut participer à changer nos comportements et nos politiques.

Il est toutefois difficile d’imaginer un mouvement de gens “moches” qui dénoncerait les discriminations au bureau ou ailleurs…

Je pense que ça serait nettement plus difficile effectivement ! Il faudrait déjà accepter de se définir soi-même comme moche… Sans compter que cela regroupe des réalités tellement différentes. Et puis, vous imaginez que l’on instaure des quotas de beaux et de moches dans les entreprises ? Les discours sur la beauté intérieure existent déjà, c’est à nous d’avoir une prise de conscience individuelle, et de lutter contre les automatismes et les pensées faciles.

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Photo d’illustration by WTTJ

Clémence Lesacq

Rédactrice en chef du magazine print de Welcome to the Jungle

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