« Je ne veux plus me sentir différente » Xenia, victime de racisme au travail

À l’heure où les émeutes bousculent les États-Unis, et où le mouvement “Black Lives Matter” rassemble des milliers des manifestants partout dans le monde, parler des discriminations raciales nous a semblé plus que nécessaire. Car en 2020, qu’il soit visible ou invisible, conscient ou inconscient, le racisme a la peau dure, et ce y compris dans le monde de l’entreprise. Selon une étude du site de recrutement Glassdoor publiée en octobre 2019, près d’1 salarié sur 3 aurait déjà été la cible, ou aurait assisté, à un acte raciste sur son lieu de travail. C’est 28% de trop. Pour parler de cette injustice, nous avons rencontré Xenia, une jeune communicante parisienne.

Toi, Xénia, tu te définis comme une « personne racisée », c’est-à-dire une « personne touchée par le racisme et la discrimination. » Au-delà de la couleur de la peau, qui peut être un vrai stigmate dans la vie comme dans les entreprises, il y a souvent aussi le nom et le prénom qui cristallisent des fantasmes ou des clichés. Alors, comment te présentes-tu ? En général, donnes-tu ton nom ?

Je choisis la facilité, je mens. J’ai deux prénoms Xenia et Lena, et comme le premier peut être assez compliqué à retenir… Enfin ce n’est pas tant qu’il l’est, mais plutôt que j’ai été habitué à ce qu’il le soit (« c’est assez difficile à dire » « ça s’écrit comment ton prénom ? » « ah j’ai déjà oublié ton prénom ».) Alors, je préfère simplement dire que je m’appelle Lena. Face à une situation inconfortable, tu crées des mécanismes de défense et tu finis par t’y habituer. Par exemple, quand je me présente, je vais toujours m’en tenir à « enchantée » sans préciser mon prénom car je sais que c’est une perte de temps. Le temps qu’on retienne, qu’on vienne me redemander… Je n’ai pas toujours la force.

On t’a beaucoup demandé d’où tu venais, au travail notamment, mais c’est déjà arrivé plus jeune ?

Ça a pu arriver, oui. Je suis afro descendante, mais mon prénom et mon nom ont une consonance asiatique. Et c’est drôle parce que les gens s’attendent toujours à voir quelqu’un d’autre débarquer, puis, ils se retrouvent nez à nez avec moi. (rires) C’est généralement dans ce cas-là qu’on me questionne le plus. Adolescente, je me souviens avoir carrément voulu enlever Xenia de mes prénoms pour de bon. J’étais jeune et j’avais juste envie de me fondre dans la masse, d’être comme tout le monde. Après le lycée, j’ai changé d’avis. J’ai fini par me dire : « C’est mon prénom, c’est une partie de mon identité, c’est un choix de mes parents, c’est important. » Alors je me le suis réappropriée.

D’ailleurs depuis que je suis toute petite, c’est compliqué. Mes parents sont d’origine camerounaise et je suis née là-bas. On est arrivé en France quand j’avais deux ou trois ans et là, ça a été un vrai choc. En maternelle, j’avais un fort accent camerounais et les autres enfants ne voyaient pas ça d’un très bon œil, on m’a pas mal embêtée ces premières années. J’ai même encore une cicatrice sur le visage parce qu’un enfant m’avait griffé. Non seulement j’ai très vite perdu mon accent, mais aujourd’hui, je n’en ai plus du tout. Ce qui est étonnant, c’est qu’à l’inverse, quand je vais au Cameroun, on ne me considère absolument pas comme une Camerounaise. À leurs yeux, je suis une française et d’ailleurs et la grande blague de mes petits cousins, c’est d’imiter mon « accent parisien ».

Tes premiers pas dans le monde travail sont assez récents… Tu te souviens de la première fois où tu t’es sentie différente en entreprise ?

La première fois que je me suis réellement sentie comme une jeune fille racisée, j’étais en stage dans une agence de communication. On était en réunion avec une cliente pour décider d’un futur visuel, et sur ce visuel, il y avait un père noir, une mère blanche, un enfant métisse, un enfant blanc et un enfant noir. À cette table, j’étais la seule personne noire, mais j’étais surtout la seule stagiaire, donc je prenais des notes, et je ne disais pas grand-chose. Mais à un moment, la cliente a demandé s’il n’y avait pas un « peu trop de noirs sur cette image ».

À un moment, la cliente a demandé s’il n’y avait pas un « peu trop de noirs sur cette image ».

Ma maître de stage, qui était assise à côté de moi, a senti que je me crispais. C’était très violent à entendre. Surtout qu’on avait fait exprès de choisir cette forme de parité. Je la trouvais assez parfaite moi, cette parité. Ma supérieure de stage a fini par lui lancer un « non » assez sec et le sujet a été clos. La cliente n’a pas insisté. Mais le jour où le visuel est sorti, je n’ai pas pu m’empêcher de noter avec effroi que la moitié des noirs initialement représentés avaient tout simplement disparu…

Comment tu t’es sentie en sortant de cette réunion ?

J’étais en colère. Mais quand ma maître de stage est venue me voir après pour savoir comment j’allais, je n’ai rien laissé paraître et j’ai simplement hoché la tête, l’air de dire « pas de souci. » Il faut savoir qu’à ce moment-là, j’étais jeune, je devais faire mes preuves alors j’essayais surtout de rester professionnelle. Quand la cliente a eu cette réaction, bien évidemment, je me suis sentie de trop dans la pièce. Ce qui est bête parce que non, j’avais ma place, j’avais mon diplôme, j’avais décroché ce stage et je travaillais dur… J’avais le droit d’être dans cette salle au même titre que les autres.

Sauf que, non seulement cette sensation de ne pas être à ma place ne va jamais réellement quitté dans ma vie professionnelle, mais en plus elle est revenue très souvent au cours de ma carrière. « Est-ce-que si je le dis, je ne vais pas être à contre-courant ? » « Est-ce-que là, je ne prends pas trop de place ? » « Est-ce-qu’ils me prennent au sérieux ? » « Est-ce-que je suis là parce-que je suis noire… ? » Sur cette dernière question, j’ai une anecdote. Un jour, un recruteur m’a dit : « Je t’ai choisie parce que tu étais noire, et on manquait un peu de diversité dans cette boîte. » Même si j’ai cette expression en horreur, c’était clairement de la discrimination positive. Il a même ajouté « Ça ne remet pas en question tes compétences mais, entre nous, à compétences égales entre un Caucasien et toi, quitte à choisir, je préfère te choisir toi. »

Un jour, un recruteur m’a dit : « Je t’ai choisie parce que t’étais noire, et on manquait un peu de diversité dans cette boîte. »

Comment as-tu réagi face à cette remarque ?

Je l’ai occulté. J’avais ni envie de rebondir, ni envie de lui dire que c’était bien ou mal. Je n’avais pas envie de l’encourager, tout simplement. Même si, la situation était en ma faveur, et que j’en étais parfaitement consciente, elle ne l’était pas pour de bonnes raisons. La discrimination positive est positive, mais elle ne rend pas la situation plus facile, bien au contraire.

Cette discrimination, positive ou non, tu as dû y être confrontée maintes fois dans ta carrière. Y-a-t-il une autre expérience de racisme en entreprise que tu aimerais partager ?

Oui, et celle-ci est plus récente. Dans mon ancienne boîte, qui était une très grosse agence de pub, la situation était assez particulière : on était à peu près 1000 employés, c’était un vrai moulin, et pourtant il n’y avait que 50 personnes maximum issues de la diversité. C’était même un brin comique, parce que cette boîte se voulait hyper moderne, hyper engagée dans la diversité et l’inclusion. Or, il se trouve qu’à cette époque, je m’entendais très bien avec une collègue qui était d’origine maghrébine, et quand on passait dans les couloirs, on nous appelait toujours le “pôle immigration”.

Quand on passait dans les couloirs, on nous appelait toujours le “pôle immigration”.

Quand on vous disait ça, vous réagissiez comment ? Et plus personnellement, qu’est-ce que tu ressentais ?

Ni elle, ni moi, on ne se rendait compte. Je pense, de la gravité de ces mots parce que quand tu bosses dans une agence, il y a souvent cette ambiance un peu “colonie de vacances” où la frontière un peu floue entre amis et collègues est régulièrement franchie. On passait notre temps à s’envoyer des vannes en fait. Sur le moment, tu rigoles mais ça reste quand même piquant et au fond, tu sais que ça n’a pas lieu d’être. Aujourd’hui, je me dis que si notre différence a attiré l’attention jusqu’à ce qu’on puisse avoir une étiquette pareille, c’est qu’il y avait un problème. Et il suffit d’allumer la télévision ou de lire les journaux pour constater qu’aujourd’hui encore ce problème perdure dans la société.

Sur le moment, tu rigoles mais ça reste quand même piquant et au fond, tu sais que ça n’a pas lieu d’être.

Est-ce que tu as déjà expérimenté une forme de racisme banalisé par le quotidien ?

Je me souviens, un jour, alors que je déjeunais avec mes collègues, on était six, on devait bientôt retourner au bureau ,mais la serveuse mettait du temps à nous amener les desserts. Elle était noire et l’un de mes collègues s’est mis à prendre l’accent africain pour lui dire de se dépêcher. Tout de suite, je lui ai mis un stop, il n’a pas compris ma réaction et m’a rétorqué que c’était une blague. C’était tout sauf drôle, surtout qu’ils ne se connaissaient pas. Il ne lâchait pas l’affaire, s’offusquait, s’insurgeait (« Ce n’est pas moi qui tu vas targuer de raciste. On est tout le temps ensemble. Tu le sais… ») Il ne comprenait pas qu’on puisse faire quelque chose de raciste, ou dire quelque chose de raciste sans forcément l’être. Alors que ses propos l’étaient. Qu’il me fasse l’accent africain à moi, j’aurais déjà trouvé ça nul mais à une inconnue ? J’hallucinais. L’échange entre nous s’est poursuivi pendant au moins sept bonnes minutes, alors que les quatre autres ne disaient rien.

Je l’ai vécu comme un moment important de ma vie parce que c’était la première fois de ma vie, qu’au travail, je décidais de ne pas “laisser passer”. Sauf qu’au bout d’un moment, un de mes collègues m’a reproché de gâcher l’ambiance. Alors je me suis tue et ça m’a rendue folle tout le reste de l’après-midi : j’ai ruminé toute seule dans mon coin, et je me suis sentie très seule. Ça me semblait être du bon sens… Et le fait que ce soit moi qui ait “gâché” l’ambiance et pas nous deux, a été assez dur à gérer sur le moment. Je ne l’ai pas bien vécu.

Ce racisme “banalisé” que tu décris, dirais-tu qu’il est généralisé et particulièrement présent dans le monde professionnel ?

Comme je bosse dans la communication, les gens ont généralement tendance à être plus ouverts. Ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas intériorisé une tonne de clichés, mais l’approche est différente, rarement aussi frontale que cette scène de déjeuner.

Néanmoins, un reproche que je peux avoir envers tous les collègues que j’ai côtoyé dans le passé, c’est de ne jamais m’avoir soutenue quand ils étaient témoins de propos inappropriés à mon égard. Ou si certaines attitudes ou réflexions déplacées pouvaient les choquer, ils ne réagissaient qu’après coup. Ils pensaient comme moi, au fond, mais sur le moment, rien. Au lieu de dire « non, on ne parle pas comme ça, on n’est pas d’accord » ils chuchotaient quelques minutes après « t’as vu ce qu’elle a dit ? » Or, le timing est essentiel. Et je pense que ce serait déjà un grand pas si on arrêtait de faire ces remarques tout bas dans les couloirs, pour enfin commencer à les crier haut et fort.

Un reproche que je peux avoir envers tous les collègues que j’ai côtoyé dans le passé, c’est de ne jamais m’avoir soutenue quand ils étaient témoins de propos inappropriés à mon égard.

Ce sont des petits combats à mener ensemble au quotidien. D’autant que ces microaggressions permanentes sont difficiles à expliquer aux personnes non-racisées, parce que toi, tu es habitué à ce genre de comportement depuis ton plus jeune âge… Même si, personnellement, il m’arrive encore souvent de me demander si c’est moi qui psychote, ou si c’est réellement en train de se passer… (rires) Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit toujours de moments où je me sens mal à l’aise. Je me souviens d’un boss qui me donnait toujours des surnoms d’animaux de la savane, style « ma gazelle… » En y réfléchissant, je ne sais pas si c’est lié à ma condition de femme ou à ma condition de noire. Peut-être un peu des deux…

J’ai l’impression que tu as souvent regretté, par le passé, d’avoir « laissé passer » comme tu dis. Comment le vis-tu aujourd’hui ?

Même si j’ose beaucoup plus et je pense qu’il faut que les langues se délient, quand ces scènes se déroulent, je tourne toujours ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler. Je m’interdis de réagir à chaud. Je prends toujours un moment d’abord, pour réfléchir aux conséquences de mes mots. En fait, je suis terrifiée à l’idée qu’un jour je puisse passer pour quelqu’un d’agressif, ou que la personne en face de moi se sente mal à l’aise. Ce qui est fou quand on y pense parce que celle qui subit toutes ces microagressions au quotidien, c’est moi ! Mais voilà, c’est comme ça : au quotidien j’élabore beaucoup de stratégies pour ne surtout pas passer pour l’agressive de service… Une règle que je m’impose à moi-même pour m’économiser, en quelque sorte. Même si, à la longue, ça finit par plus me fatiguer qu’autre chose !

À ton avis, d’où provient cette peur de paraître agressive ?

Je pense que c’est une question de culture parce qu’en tant que noire, nos parents nous apprennent à être forts, à ne pas montrer nos faiblesses. Je ne sais pas s’ils le conscientisent, mais quand j’étais petite, ma mère me disait souvent « à l’école, tu ne pleures pas. Il faut toujours montrer que tu ne te laisses pas faire. » C’est faux de dire que ma mère ne laissait pas de place à l’émotion, loin de là, c’est juste qu’en dehors de la maison, une personne racisée ne peux tout simplement pas laisser certaines choses l’atteindre. On t’apprend très tôt à te protéger des violences du monde extérieur, on te prépare à ce qu’elles t’atteignent le moins possible. Et je pense que je me suis construite comme ça.

Encore aujourd’hui, au travail, ma première réaction face à de l’agressivité, consciente ou non, va toujours être de dissimuler ma douleur. Je me dis souvent « Ne montre pas que ça te touche, même si c’est le cas. » Et c’est une très mauvaise chose parce que, du coup, tu peux vite avoir une image de femme de glace, froide et distante qui te colle à la peau, alors que c’est tout le contraire ! En ce moment, j’apprends à déconstruire tout ça pour mon bien-être personnel, même si je veux continuer à bien choisir mes mots avant de répondre pour créer un dialogue constructif.

Au travail, ma première réaction face à de l’agressivité, consciente ou non, va toujours être de dissimuler ma douleur.

Et l’avenir, tu l’envisages comment ?

J’ai envie d’avoir de l’espoir. Et la boîte dans laquelle je suis aujourd’hui m’en donne un peu. Pour la première fois, j’ai l’impression qu’il y a un semblant de travail qui est fait sur la prise de conscience, l’acceptation et la non-stigmatisation des différences. J’espère que des petites victoires comme celles-ci vont nous permettre de mieux lutter contre le racisme au quotidien. Et pourquoi pas même, à terme, faire évoluer les mentalités et toute la société avec ?

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Photo by WTTJ

Élodie Maillot

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