Ciao l’entreprise ! Rencontre avec celles qui inventent une nouvelle voie

Rencontre avec ces femmes qui quittent l'entreprise

Après des années passées à travailler dur, à grimper les échelons parce qu’elles étaient brillantes et rigoureuses, de plus en plus de femmes font le choix de lâcher ces entreprises qui ne leur conviennent plus. Trop de comptes à rendre, de hiérarchie, de guerres d’ego… et de paternalisme voire machisme latent. Pour plus de sens, de liberté et de bienveillance, elles partent pour monter ou rejoindre des structures à taille humaine. Mais au-delà, ces travailleuses inventent surtout un nouveau monde du travail, avec ses propres normes. Nous les avons rencontrées.

Valérie n’était pas de celles qui font des vagues. Très consciencieuse dans son travail, elle faisait plutôt partie de la team qui veut toujours bien faire - le fameux syndrome de la bonne élève. Alors, le jour où tout a volé en éclats est resté gravé dans sa mémoire : « Je me suis demandé : “mais qu’est-ce que je fous là ?”… Je me trouvais dans une splendide salle de réunion à La Défense qui dominait tout Paris, il n’y avait que des directeurs autour de la table. Le sujet de la réunion, tout le monde s’en fichait. C’était des guerres de pouvoirs, chacun défendait son petit pré carré. » Aujourd’hui, l’ancienne responsable RH travaille comme consultante indépendante pour des structures plus confidentielles, très éloignées de la multinationale où elle exerçait. Elle se souvient de ce style très dur qu’on lui demandait d’adopter. « Je devais porter un costume, au sens propre comme au figuré. C’était tellement loin de qui je suis. Au bout d’un moment, ce grand écart, je ne l’ai plus supporté. » Sa “brillante carrière”, ses revenus confortables, Valérie a tout envoyé balader.

Un coup de tête marginal ? Pas vraiment. Avocates, juristes, manageuses… : elles sont de plus en plus nombreuses ces femmes qui, après des années de bons et loyaux services au sein de sociétés florissantes, décident d’en claquer la porte. Des entreprises à l’ancienne, jugées poussiéreuses, paternalistes, où pèse très lourd le dogme de la hiérarchie. «Une fois que la prise de conscience est là, ce n’est plus possible de faire machine arrière», ajoute encore Valérie.

Parentalité et féminisme

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L’individualisme, les guerres d’ego, toutes les femmes que nous avons interrogées n’en veulent plus. À la poubelle également : les horaires qui s’étirent jusqu’à tard le soir et le manque de flexibilité dans l’emploi du temps. En bref, le culte du présentéisme, qui pèse davantage sur les femmes à l’heure où celles-ci continuent majoritairement à gérer les questions domestiques. « Faire des heures pour faire des heures, les réunions sans ordre du jour qui n’en finissent pas, où chacun s’écoute parler et est juste là pour se mettre en valeur, ça me rendait folle. Et quand on a un enfant, c’est encore plus insupportable ! », lâche Céline Alix, ancienne avocate aujourd’hui traductrice juridique en freelance. Comme beaucoup, cette mère de famille voulait plus de temps pour ses enfants, pouvoir les emmener chez le pédiatre sans avoir à demander la permission, organiser son temps de travail en fonction de sa vie privée. « La question de la parentalité n’est absolument pas prise en compte dans ce type d’entreprises, abonde Valérie, également mère de deux enfants. Ce n’est pas un sujet, on fait comme si cela n’existait pas alors que concilier la charge de travail et la maternité est extrêmement difficile », regrette-t-elle, victime d’un burn-out avant de comprendre que sa place n’était plus là.

Pourtant, quand elle a quitté son dernier poste de salariée, à l’Autorité des marchés financiers, Céline Alix l’a ressentie comme un échec. « J’avais l’impression de trahir le combat féministe en partant alors que j’étais au top de ma carrière. Puis j’ai réalisé que je n’étais pas la seule et qu’il s’agissait d’un véritable phénomène. » Cette lame de fond, la quadra en a fait un livre Merci mais non merci (Ed. Payot), dans lequel une cinquantaine de femmes exposent les raisons qui les ont poussées à prendre cette décision radicale. Pourquoi ce titre ? « C’est bien d’avoir l’égalité, sauf si l’objet de cette égalité ne nous convient pas, ironise l’autrice. C’est très sympa de la part des hommes de nous avoir ouvert à nous, les femmes, l’univers de l’entreprise, mais aujourd’hui on veut un univers qui nous ressemble davantage. Donc nous répondons : ‘merci, mais non merci’. » Selon Stéphanie Cazes, juriste dans l’industrie de la Défense : « Les femmes partent aussi parce qu’elles n’ont aucune perspective d’évolution, qu’elles n’ont pas assez de reconnaissance et que les postes restent cloisonnés. » Elle s’est formée au métier de wedding-planer et a monté sa propre entreprise. « Les ingénieurs, hommes, sont mieux considérés. Je n’en ai pas souffert et même si ma boîte fait beaucoup pour l’égalité, c’est une ambiance générale dont je ne veux plus », commente la Francilienne.

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Un nouvel écosystème

Ces femmes ne quittent pas leur job pour rentrer à la maison, prendre soin de leur foyer ou réseauter pour leur conjoint. Elles quittent un monde du travail qu’elles rejettent pour créer un nouvel écosystème. « Je vois ça comme une quête gagnée, commente Marina Bourgeois, coache et fondatrice d’Oser rêver sa carrière, qui accompagne des femmes et des hommes en reconversion professionnelle. Elles osent être cheffes d’entreprises et surtout, plutôt que de rentrer dans un moule, elles créent leur propre moule. Elles sont plus fidèles à ce qu’elles sont. Elles quittent des grosses boîtes, certes, mais pourront être dans dix ans à la tête de leurs propres grosses entreprises si elles le désirent. Et ces structures fonctionneront différemment, sur un autre modèle. »

Ce nouvel écosystème repose sur plusieurs piliers. Le premier d’entre eux : ce besoin irrépressible de retrouver leur liberté, de reprendre la main sur leur emploi du temps. « Ces femmes ont toutes été bridées par le carcan de l’entreprise, d’où une très forte volonté de faire comme elles veulent, quand elles le veulent », analyse Marina Bourgeois. « Elles sont brillantes, endurantes, surinvesties dans leur carrière, mais à un moment le corps et la tête ne suivent plus. Elles ne trouvent plus aucun sens à ce qu’elles font. Elles deviennent très souvent entrepreneuses derrière, un phénomène qui va avec cette soif de liberté », poursuit la spécialiste, elle-même reconvertie après un doctorat en droit.

Iryna, arrivée d’Ukraine pour travailler au siège d’une grande entreprise de cosmétique, illustre bien cette quête de liberté. Après avoir évolué très rapidement au sein de cette entreprise dans son pays, les perspectives n’étaient plus les mêmes une fois en France. « Je ne parvenais plus à me projeter, j’avais ce sentiment permanent d’appartenir à un système, d’être coincée dans des process, dans un business, dont je ne pouvais pas me sortir. Je veux aujourd’hui construire ou co-construire mon propre écosystème, dans lequel je serai actrice de ce qui arrive. Je ne veux plus qu’une entreprise, qu’un CDI, qu’un chef, qu’un collègue décide à ma place », martèle cette femme de 37 ans, qui quittera sa boîte au mois de mars, soulagée. Son objectif ? Monter son entreprise et devenir coache mentale auprès de sportifs de haut niveau.

Carole Michelon a quant à elle eu le sentiment de « devenir véritablement adulte » en quittant son poste de directrice de la publicité du magazine Marianne pour monter son entreprise voilà plus de dix ans. « J’avais tellement besoin d’autonomie, de faire selon ma vision des choses », commente la fondatrice de The Big Factory et cofondatrice de Meandyoutoo, qui accompagne les entreprises vers plus de collaboration et d’inclusion. Sa vision de l’entreprenariat ? Chacun oeuvrant main dans la main vers un objectif commun, selon des valeurs communes. « Le pouvoir n’est plus le moteur du management. L’échange et la collaboration priment désormais. Ce sont des aspirations très fortes chez la jeune génération, femmes mais également hommes. Quand on monte une boîte, on monte un écosystème : jusqu’à présent j’ai toujours fait en sorte de ne recruter aucun salarié, pas pour des raisons de charges mais pour des raisons de liberté. Ces prestataires sont des partenaires privilégiés, on évolue dans un écosystème bienveillant », développe Carole Michelon.

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La sororité retrouvée

Libérées du carcan de l’entreprise, ces working-girls deviennent leur propre patronne mais aspirent à appartenir à un réseau, un collectif, le plus souvent constitué de femmes. « Je tiens à être indépendante mais j’ai besoin de ce sentiment d’appartenance. Cela peut paraître contradictoire », observe Stéphanie Cazes, qui a trouvé un solide réseau de soutiens féminins au sein de l’Assocem, l’association des consultants en mariage. Une contradiction qui n’en est pas une : qui a dit que liberté devait rimer avec solitude ? Pour Céline Alix, c’est sous la bannière du collectif d’anciennes avocates Claritas que la traductrice juridique a trouvé son cocon libérateur. Pas de statut juridique, des comptes entièrement séparés, mais un regroupement booster de business en plus d’être un soutien pour chacune. « C’est tellement fluide, tellement plus léger. On ne se cache pas les dimensions personnelles de nos vies, on les prend en compte. On mise sur la confiance, la bienveillance. On est huit dans le collectif et on est huit à partager le pouvoir », développe l’ex-avocate d’affaires.

« C’est vrai que les émotions n’ont pas leur place en entreprise. Entre nous, c’est plus facile de partager nos peurs, nos colères, nos joies, sans être taxées d’hyperémotives », commente Valérie, la consultante parisienne. D’où la place grandissante de la sororité dans le monde du travail ? Les réseaux féminins professionnels explosent en tout cas ces dernières années. « Ils n’ont d’intérêt que parce que la société est telle qu’elle est. Si on était vraiment dans le monde de l’inclusion on n’en aurait pas besoin, analyse Carole Michelon, également autrice de plusieurs ouvrages sur les réseaux féminins professionnels. Les femmes ont besoin de se retrouver entre elles, pas parce qu’elles sont toutes pareilles mais parce qu’elles traversent des épreuves qui sont similaires et qui sont dues à ce système pensé pour les hommes. »

Se serrer les coudes, une qualité féminine intrinsèque ? Bien sûr que non, insistent celles qui collaborent avec plaisir avec l’autre sexe. « On a seulement compris qu’il y avait un enjeu collectif, au-delà d’un enjeu personnel de réussite, si on veut que le monde du travail nous ressemble. Si on s’entraide, le monde de l’entreprise bougera plus facilement », résume Caroline Averty, consultante et ‘partenaire privilégiée’ de Marina Bourgeois au sein d’Oser Rêver sa carrière.

À l’épreuve du salariat

Ces femmes entrepreneuses remettent en question la hiérarchie, réinventent le management, prêchent pour l’autonomie et la responsabilité de chacun. Cette vision du monde du travail peut-elle résister à la réalité du salariat et au lien de subordination qu’il implique ? En quittant sa boîte dans le BTP, son poste de manager opérationnel et sa place au sein du comité de direction, c’est ce à quoi aspirait Sophie Fehringer, 51 ans. Noyée sous les réunions et la multiplication des reporting, elle a fini par partir, après avoir pourtant bataillé pour obtenir un poste habituellement tenu par des hommes. « Je ne comprenais plus du tout à quoi je servais et j’avais besoin de mettre en place ma vision du travail, mes propres valeurs », raconte la fondatrice, en 2019, de LinkNsport, plateforme de vente d’équipements sportifs d’occasion. Elle a pu embaucher une personne et espère encore se développer tout en conservant sa philosophie : « Je souhaite instaurer un management participatif. Je suis gérante, c’est vrai, mais c’est une véritable collaboration. » Chez LinkNsport, le télétravail était la règle bien avant le début de la crise sanitaire. « On se fait confiance, je veux que mes collaborateurs soient le plus autonome possible. » Facile à dire avec une seule salariée, mais quand la boîte grandira ? Sophie Fehringer a conscience de l’enjeu et y sera vigilante : « C’est vraiment très important pour moi de réussir à conserver cette organisation, même en grandissant. »

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De son côté, Carole Michelon, qui ne travaillait jusqu’ici qu’avec des prestataires, va bien devoir finir par embaucher, confrontée à la belle croissance de sa société. « Il faut qu’on réussisse à créer une société qui nous ressemble, avec un management tout à fait horizontal et une totale liberté pour nos collaborateurs. Si on fait une entreprise comme les autres, on va nous-mêmes la quitter parce qu’on ne va pas l’aimer. Il faut qu’on crée une structure où on a envie de travailler, où les gens ont envie de travailler. » C’est une gageure mais c’est en relevant ce défi, en se souvenant toujours des raisons qui les ont poussées à quitter leur ancienne entreprise, que le pari de ces femmes novatrices sera en partie gagné. Prochaine étape ? Davantage de femmes à la tête des entreprises, alors qu’elles ne représentent que 21 % des dirigeant.e.s salarié.e.s et 35 % des dirigeant.e.s non-salarié.e.s.

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Photos by Thomas Decamps pour WTTJ

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