Pourquoi le télétravail peut aggraver le présentéisme

On a tendance à opposer télétravail et présentéisme de manière binaire comme si l’un excluait forcément l’autre. La réalité est nettement plus complexe. On peut vivre le télétravail dans une grande autonomie et être maître de son emploi du temps. Mais on peut aussi être l’esclave de son agenda, passer les deux tiers de son temps sur Zoom et se sentir plus aliéné et surveillé à distance qu’on ne l’était au bureau. Nous ne sommes pas égaux face au télétravail.

En effet, il existe plusieurs manières de pratiquer le télétravail. Dans certaines entreprises, on est arrivé au télétravail forcé du confinement avec sa culture du présentéisme et/ou de la méfiance. On a alors répliqué et prolongé la culture du présentéisme que l’on connaissait au bureau. Parfois, faute de confiance et d’autonomie, le présentéisme et la surveillance ont été accentués avec la distance. Le télétravail révèle les failles de l’organisation du travail d’hier, et les aggrave. Le présentéisme à distance, c’est pire qu’au bureau.

La réunionite à distance, c’est pire

La réunionite, par exemple, est l’un des symptômes les plus caractéristiques du présentéisme. Nous connaissons tou.te.s les réunions qui n’ont pas de contenu ou d’objectif clair et où certaines personnes ne se privent pas de se mettre en avant pour montrer qu’elles sont importantes. On y trouve trop de participants (pas forcément directement concernés), pas de limite de temps, et beaucoup d’ennui. Aucune décision claire n’en sort. Selon un sondage récent, l’essentiel des cadres passent plus de 4 heures par semaine en réunion au bureau.

Eh bien, à distance, ces réunions sont bien plus pénibles et nombreuses qu’elles ne le sont au bureau. Les Américain.e.s ont inventé l’expression de « Zoom fatigue » à propos de la surcharge cognitive associée à la réunionite en visioconférence. Les cadres, consultants et freelances sont nombreux à avoir éprouvé cette fatigue particulière. Les réunions avec les client.e.s, les collègues et les managers se sont multipliées pour compenser la distance. On a parfois remplacé des appels téléphoniques par la visio.

Les yeux rivés sur l’écran, dans une immobilité physique, sans spontanéité, avec une connexion parfois mauvaise et un son irritant, la réunionite sur Zoom (ou tout autre outil du même genre) a tout d’une torture. On n’y trouve pas les quelques plaisirs associés à la vie de bureau : croiser un.e collègue et échanger quelques potins à la machine à café, glaner des moments de détente et des informations précieuses dans les échanges informels.

Alors qu’au bureau, il faut marcher pour aller d’un espace à un autre et se rendre à une réunion, à la maison, la sédentarité est totale. Le corps en est d’autant plus aliéné et en danger de mauvaise santé. Faute des moments informels et des mouvements du bureau, on passe tout son temps dans le flux des échanges d’informations. Pour certain.e.s télétravailleurs, les journées sont ainsi « cannibalisées » par le « tunnel » des réunions en visioconférences : 5, 6 voire 7 heures par jour !

La surcharge collaborative et la surveillance numérique aggravent la situation

Il est encore une autre chose qui est pire avec la distance, c’est ce qu’on appelle la « surcharge collaborative ». Comme l’explique la Harvard Business Review dans un article consacré au sujet, « Combien de temps les salariés passent-ils en réunion, au téléphone, à répondre à leurs e-mails ? Dans beaucoup d’entreprises, cela oscille aux alentours de 80%, ce qui laisse peu de temps aux salariés pour toutes les tâches essentielles qu’il leur faut alors accomplir par eux-mêmes. »

À distance, la surcharge collaborative s’accentue dans certaines équipes, là où l’on cherche à compenser le fait de ne pas habiter le même espace au travail. Plus de réunions à distance, plus de mails, plus de chats pour s’assurer que l’information circule… Certaines informations qui circulaient sans effort de manière informelle sont formalisées dans des mails. L’essentiel de la communication est « numérisée » avec la distance.

Mais à distance, beaucoup d’individus prennent aussi davantage conscience qu’il y a des réunions et boucles de mails auxquelles ils / elles n’auraient pas réellement besoin d’être associé.e.s. En particulier, les boucles de mails liées à la hiérarchie (associer systématiquement son n +1 par seul souci du respect de la hiérarchie, par exemple) s’accommodent mal de l’horizontalité du télétravail. La dimension culturelle du rapport à la hiérarchie est un sujet important dans le télétravail. Avec certaines cultures, la passage en télétravail empire la surcharge collaborative.

Enfin, quand il n’y a pas de confiance, on peut pousser plus loin encore la logique de surveillance. Avec les moyens numériques, cette surveillance se fait plus totale. Les temps de connexion (et de travail) peuvent être contrôlés, les communications surveillées. Toutes les données produites lors des échanges sur les outils collaboratifs appartiennent à l’entreprise et peuvent faire l’objet d’une surveillance. La seule présence sur les réseaux sociaux d’entreprise peut être assimilée à une forme de présentéisme là où la confiance fait défaut.

Dans certaines entreprises—c’est particulièrement courant aux Etats-Unis—on peut s’équiper de logiciels pour mieux surveiller à distance l’historique de navigation des employé.e.s et faire des captures de leur écran à intervalles réguliers. « Les entreprises cherchent des moyens de s’assurer que nous faisons ce que nous sommes censés faire. La demande de logiciels capables de surveiller les employés a fait un bond en avant, avec des logiciels qui contrôlent les mots tapés, prennent des photos avec les caméras d’ordinateur et donnent aux managers un classement de ceux qui passent trop de temps sur Facebook et pas assez sur Excel » explique cet article sur New York Times.

Conclusion : télétravail sans confiance n’est que ruine du travail

En bref, le présentéisme et la « surcharge collaborative » qui l’accompagnent peuvent devenir plus insupportables avec la distance. Le contrôle et le manque de confiance augmentent le stress et provoquent des burn-outs. À l’inverse, le télétravail permet d’augmenter la productivité et le bien-être quand il s’accompagne d’un gain d’autonomie.

L’une des clefs d’un télétravail réussi réside dans l’asynchronisme, c’est-à-dire le fait de pouvoir collaborer avec les autres à des temps différents pour rester maître.sse de son emploi du temps. Cela se traduit par moins de réunions et plus d’écrit. C’est ce qui permet de mieux gérer ses contraintes personnelles et avoir un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. L’autonomie et la confiance sont aussi un gage de créativité.

Moralité ? Si culture du présentéisme il y a, il vaut mieux retourner au bureau.

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Laetitia Vitaud

Editor in Chief

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