Camille Lextray : « On peut être militante féministe et bosser dans la com’ ! »

Camille Lextray, communiquante et militante féministe

À 24 ans, elle est l’une des figures les plus en vue de l’activisme féministe. Camille Lextray appartient au mouvement des collages féministes, “les colleur·euse·s”, dont les lettres capitales peintes en noir sur des formats A4 blancs marquent les murs de Paris depuis 2019. Créé par Marguerite Stern, exclue depuis du mouvement pour ses propos sur le transactivisme, le collectif a aujourd’hui essaimé dans nombre de grandes villes en France. Les slogans ont d’abord dénoncé des féminicides, puis, peu à peu, les violences sexuelles et violences envers les minorités.

Fraîchement diplômée du Celsa en communication politique, Camille Lextray est parfois présentée comme la coordinatrice nationale du mouvement même si elle revendique l’organisation horizontale du collectif. La jeune femme a débuté en septembre un DU en études de genre à Paris-Diderot et recherche en parallèle un emploi dans la communication. Comment ses études servent-elles son engagement militant ? Le militantisme peut-il lui donner les clés de l’épanouissement professionnel ? Et surtout, à 24 ans, comment gère-t-on activisme et marché de l’emploi ? Entretien.

Tu débarques dans la vie active à un moment où les curseurs ne sont pas au beau fixe… Comptes-tu, en tant que candidate, mettre de côté ton engagement féministe ?

J’assume complètement mon statut de militante féministe. Et de toute façon, je ne pourrai pas le cacher, il suffit de taper mon nom sur Internet. Je préfère l’annoncer directement car je n’ai surtout pas envie de travailler dans un environnement professionnel qui ne m’accepterait pas ainsi. Ce militantisme fait totalement partie de moi, de qui je suis.

Tu n’as donc jamais eu peur que ton combat soit incompatible avec une carrière professionnelle ?

Le fait d’être engagé n’est pas un problème pour trouver du travail ! Et si ça l’est, franchement, c’est que ce n’est pas le bon job. En 2020, on peut assumer son militantisme sans cloisonner cette vie militante et sa vie professionnelle. Ce n’est pas une honte d’avoir des combats militants et de défendre des idéaux. Au contraire, c’est un plus de montrer quand on cherche du travail qu’on a une implication sociale, qu’on a la volonté d’avoir un impact sur cette société, une volonté de la faire évoluer.

Donc selon toi, le militantisme peut aider à s’insérer dans la vie professionnelle ?

On traverse une crise environnementale, une crise politique. Oui, je crois que c’est important aujourd’hui d’avoir des combats à mener. Bien sûr que cela peut effrayer certaines entreprises, qui n’embaucheront pas des militants. Mais est-ce qu’on a vraiment envie d’évoluer dans ce type d’entreprises ? C’est la question que je me pose toujours quand j’ai un doute sur la compatibilité de mon militantisme avec une offre d’emploi. Je préfère assumer pleinement mon militantisme, c’est une richesse. Il est hors de question que je travaille dans un milieu dans lequel il n’est pas accepté.

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Dans la communication, c’est important d’être à l’écoute de ce monde militant en même temps que de la société. Mon objectif est d’avoir la communication la plus juste possible.

Concrètement, en quoi pourrait-il te donner un avantage face à un recruteur par exemple ?

Je crois qu’être militante me donne une pertinence que d’autres n’ont pas. En premier lieu, voilà un an que je travaille sur la communication des collages, autant sur les réseaux sociaux que pour les relations presse. Les collages m’ont vraiment apporté une expertise dans mon travail. Et surtout, je ne reste pas stoïque face à des événements ou des propos qui me choquent. La communication a changé, on n’est plus en communication ascendante où la marque parle à ses consommateur·rice·s. Maintenant, il y a un feedback. Le fait de militer, d’avoir conscience des enjeux de société et des revendications sociales de notre époque me permet aussi d’adapter ma communication et de mieux évaluer les discours que je tiens et qui me sont tenus.

C’est-à-dire ?

Prenons l’exemple de la dernière campagne de Gillette. Est-ce qu’elle représente ce que la société pense ? Pas du tout. Mais elle parle à une partie de la population et propose une communication plus éthique pour sortir des clichés de la masculinité qu’on pouvait avoir dans les publicités pour des rasoirs. Jusque-là on n’y voyait que des hommes blancs, archi-musclés et imberbes, sauf au niveau de la barbe.

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Que dit cette campagne de l’évolution de la communication et de la société selon toi ?

Voilà 10 ans, cette campagne n’aurait pas été possible. Elle l’est aujourd’hui grâce au travail des militant.e.s. Il y a donc clairement une interpénétration entre les luttes sociales et la manière dont on communique. L’évolution des représentations est un enjeu de communication. Le monde militant va beaucoup plus vite que la société. Il fait évoluer les mentalités et enclenche des changements. Dans la communication, c’est important d’être à l’écoute de ce monde militant en même temps que de la société. Mon objectif est d’avoir la communication la plus juste possible.

Et dans les nombreuses actions de communication militante que tu as toi-même menées, laquelle t’a le plus marquée ?

Nos collages sur les tribunaux de grande instance partout en France. C’était notre première action à l’échelle nationale et la première à laquelle j’ai activement participé. On a eu beaucoup de retombées dans la presse régionale. Avant cela, on avait seulement eu des articles dans la presse nationale généraliste.

À quoi a servi cette action ?

Elle a d’abord permis de montrer que les collages n’étaient pas qu’à Paris. Surtout, grâce aux articles dans la presse régionale, on a vraiment pu faire passer notre message concernant la responsabilité de la justice et de l’État dans les féminicides.

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On n’a pas besoin de lire je-ne-sais-combien de théoriciens pour être légitime à s’exprimer et à dénoncer les violences qu’on subit. Le militantisme est pratique ; il n’est pas théorique.

Comment construis-tu ton message quand tu agis au sein des colleur·euse·s ?

Les actions militantes vont très vite. Ce qui compte, c’est ce qu’il en reste et les images qu’on en tire. Ce sont elles qui vont être virales, pas le moment de l’action. C’est aussi ce que m’a appris le militantisme : lorsque je fais une action, peu importe où je me situe et ce que je fais, il faut que chacun puisse comprendre immédiatement ce que je raconte. Si on prend une photo, qu’elle est diffusée sur les réseaux sociaux et dans la presse, et qu’on ne comprend pas ce que je suis en train de faire, c’est que je suis passée à côté de mon action.

Ton militantisme nourrit ta vocation de communicante : inversement, comment tes études te servent-elles aujourd’hui pour tes collages ?

Ce que j’ai appris l’école me sert sur plusieurs points : les relations presse, la conception d’un plan de communication, l’écriture des communiqués de presse, la stratégie de communication. Définir une action pour faire passer tel message, auprès de telles personnes, c’est de la communication. J’ai aussi développé les réseaux sociaux des collages qu’on anime aujourd’hui à plusieurs. Comment poster, comment communiquer et sur quel réseau, comment créer les échanges avec les followers, tout ça, je l’ai appris à l’école.

Et le militantisme, cela peut s’apprendre selon toi ?

Je ne sais pas si on peut se former au militantisme. Une chose est sûre, si on est activiste, il est important de connaître ses droits et ceux des forces de l’ordre qui jouent systématiquement sur la méconnaissance des militants en la matière. Je conseille également la lecture du “Manuel d’activisme féminin” de Clit Revolution qui détaille tout un panel de possibilités de militer.

Rien d’autre ?

Non. Le militantisme se vit. L’idée de se former au militantisme me semble assez contradictoire avec l’idée même du militantisme. On n’a pas besoin de lire je-ne-sais-combien de théoriciens pour être légitime à s’exprimer et à dénoncer les violences qu’on subit. Le militantisme est pratique ; il n’est pas théorique.

On imagine quand même que certaines figures militantes t’ont forcément inspirée ?

Je ne m’intéresse pas aux figures mais aux événements. Quand le MLF a déposé une fleur sur la tombe de la Femme du Soldat inconnu, c’était très fort d’un point de vue communicationnelle. On comprend immédiatement le message. D’un point de vue visuel, les Femen ont aussi su organiser des actions extrêmement fortes. Le fait d’écrire leur message sur leur corps rendait ce message incontournable.

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Coller dans l’espace public des slogans de lettres noires sur des feuilles blanches, c’est, avant même le message, un acte déjà militant. Dans notre société patriarcale, quand on est une femme ou qu’on appartient à une minorité de genre, on ne fait pas ça, on ne s’approprie pas l’espace public.

En quelques mois seulement, les collages sont devenus immédiatement identifiables - des lettres noires sur fond blanc collées sur les murs. Qu’est-ce-que tu ressens quand tu les peins puis les colles dans l’espace public ?

Le moment où l’on peint est un moment très calme, presque thérapeutique. On peint ces mots, qui parfois nous ont touchés personnellement. C’est un moment de réflexion et de recentrage sur soi-même ; un moment majeur qui fait vraiment partie du processus du collage. Le moment où l’on colle devient une extériorisation de ce ressenti. Le premier collage est toujours très fort, on ressent un sentiment de rébellion. En tant que femme – je parle pour moi - on est éduqué à être docile, sage, à respecter les règles, à ne pas déranger et ne pas prendre trop d’espace. Coller dans l’espace public des slogans de lettres noires sur des feuilles blanches, c’est, avant même le message, un acte déjà militant. Dans notre société patriarcale, quand on est une femme ou qu’on appartient à une minorité de genre, on ne fait pas ça, on ne s’approprie pas l’espace public. C’est jugé vulgaire et/ou dangereux.

Tu nous racontes un collage qui t’a marqué plus que les autres ?

On a collé cet été un message pour l’anniversaire de Salomé. Elle aurait eu 22 ans. Salomé a été assassinée l’année dernière, battue à mort par le conjoint qu’elle voulait quitter et qui a abandonné son corps sur un tas d’ordures à côté d’une gare. On était une cinquantaine ce soir-là, c’est très rare qu’on soit aussi nombreux. Le collage a pris du temps, il était très long. On marque les murs avec nos lettres mais elles sont aussi marquées profondément en nous. On s’est retrouvé ce jour-là. Ces moments forts montrent la puissance de ce qui a été créé autour des collages.

Dans ton enfance, quels événements ont été fondateurs de ton féminisme ?

J’ai une sœur jumelle, et elle me ressemble énormément. Mais elle et moi étions d’un côté et de l’autre du spectre de l’expression du genre. Je m’habillais uniquement au rayon fille avec des couleurs et des vêtements dits « de fille », en robe, en jupe, en rose, en mauve. Ma sœur, elle, s’habillait au rayon garçon avec des t-shirts kakis et des dinosaures imprimés. Lorsque nous étions enfants, ces différences, pour mes parents comme pour nous, ne posaient ni question, ni problème. C’est au contact des autres que je me suis aperçue de la différence de traitement. Ma sœur était étiquetée “garçon manqué”. Moi, j’avais la liberté de m’habiller comme je le souhaitais, sans sanction sociale mais uniquement parce que je restais dans le cadre. Je me souviens aussi d’un jeu, les garçons devaient attraper les filles et inversement. À un moment, il fallait faire un bisou. Le fait d’accepter de jouer à ce jeu était un consentement en soi. Un jour, un garçon m’a fait un bisou de force sur la joue. J’étais en primaire, je n’aimais pas ce jeu et je n’avais pas accepté d’y jouer. J’ai fait ma révolution car j’ai véritablement senti une atteinte à mon consentement et à mon intégrité. Ce sont les deux déclics de mon enfance.

Ces événements fondateurs ont-ils également pesé dans ton choix de suivre des études de communication politique ?

J’ai fait ce choix parce que je souhaitais mettre mes capacités au service de causes et d’idées qui me tenaient à cœur. Clairement, mon militantisme a influencé mon envie d’exercer un métier en lien direct avec le débat de société. Quand j’étais à la fac, le mouvement Nuit Debout a été fondateur. J’avais 20 ans. C’était un endroit pétri de pensées féministes et de réflexions autour de la prise de parole. J’y ai rencontré beaucoup de personnes engagées. Nuit Debout a été un tremplin vers le militantisme qui a ensuite façonné ma vision de la communication.

En tant que communicante, t’es-tu déjà sentie en contradiction avec tes idéaux ?

C’est compliqué de vivre tout le temps dans un idéal militant. J’ai pu être parfois en désaccord, entendre des choses en opposition avec mon militantisme. C’est pour cela qu’il est très important de fixer ses propres limites. Il y a une nuance entre le fait de ne pas trouver de résonance avec son engagement et travailler avec des personnes qui sont aux antipodes de ce qu’on pense. Bien sûr, je ne vais pas faire une campagne masculiniste pour vendre de la viande !

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Il existe une éthique de la communication, certaines pratiques ne sont pas éthiques et on a le droit en tant que professionnel de les refuser. Trop souvent, on t’apprend que si on refuse de faire quelque chose, quelqu’un d’autre le fera à ta place, alors autant que tu le fasses. Et ça, je ne l’accepte pas.

Il est parfois reproché aux communicants de manquer d’éthique. Tu n’as pas peur que ton choix professionnel soit remis en cause par des militant·e·s ?

Du tout. Il y a des bonnes et des mauvaises pratiques dans la communication comme dans beaucoup de métiers. J’assume entièrement mon engagement féministe et mes études dans la communication. L’honnêteté intellectuelle n’est pas incompatible avec la communication. Durant mon échange étudiant en Belgique, je suivais un cours sur l’éthique de la communication. C’est la seule fois de tout mon parcours universitaire qu’on m’a parlé d’éthique d’ailleurs. Mais on m’a expliqué que ce n’est pas parce qu’on est communiquant qu’on est obligé de tout accepter.

Que veux-tu dire ?

Il existe une éthique de la communication, certaines pratiques ne sont pas éthiques et on a le droit en tant que professionnel de les refuser. Trop souvent, on t’apprend que si on refuse de faire quelque chose, quelqu’un d’autre le fera à ta place, alors autant que tu le fasses. Et ça, je ne l’accepte pas. C’est une dissolution de la responsabilité, on refuse de voir qu’une situation pose problème et qu’on ne devrait pas le faire. Je n’ai pas entendu parler de ça durant mes études en France, et c’est vraiment dommage.

Comprends-tu toutefois que militantisme et communication peuvent sembler antinomiques ?

Il y a beaucoup de clichés sur la communication et sur l’éthique dans la communication. Ce serait un monde de manipulation avec l’idée que le bon communicant est celui qui ment et que tout le monde croit. Ce n’est pas du tout comme ça que je vois la communication. Pour moi, la communication ne ment pas. Avec les collages, on a respecté l’éthique de la communication du début à la fin en sourçant en permanence nos propos, en faisant preuve d’honnêteté intellectuelle, révélant ce qui se passe mais que personne ne veut voir. On n’a rien à cacher. On a plus un statut de lanceur·euse d’alerte que de communicant véreux !

Et tu n’as pas peur du mélange des genres ?

Dans le monde professionnel, tout n’est pas militant et je le sais. Il faut pouvoir jongler entre la casquette de militante féministe et celle de professionnelle de la communication. Et s’adapter en fonction de la situation. Oui, au fond de moi je suis toujours une militante féministe, mais parfois je suis surtout une communicante. La première chose que je dis en me présentant, ce n’est pas “Camille, militante féministe”. Il ne s’agit pas de renier mes valeurs et mes idéaux. C’est juste important de bien savoir en quelle qualité on s’exprime et en quelle qualité on nous écoute.

Question bonus. Si tu n’avais pas fait le choix de la communication, quel métier aurais-tu choisi ?

J’aurais fait de l’animation auprès des enfants. Les animateurs sont assez peu mis en valeur mais on ne se rend pas compte de l’importance qu’ils peuvent avoir auprès des plus jeunes. Je considère que la pédagogie et l’éducation sont des piliers du militantisme. À court terme, on a besoin de lois. À long terme, il faut un changement de mentalité. Et cela passera par une éducation de la jeunesse.

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Photo by Thomas Decamps for WTTJ

Dorothée Duchemin

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