« Le jour où j'ai décidé que je ne cacherai plus mes émotions au travail »

J’ai laissé parler mes émotions au travail pendant la crise

Dans chacun de nos billets d’humeur, nous donnons la parole à une personne, anonyme ou non, qui revient sans langue de bois sur une histoire marquante qu’elle a vécue au travail. Un témoignage subjectif dans lequel certains d’entre vous pourront se reconnaître et qui questionne la réalité du travail d’aujourd’hui.


La crise et le confinement ont joué un rôle d’accélérateur, que ce soit dans les relations amoureuses, familiales ou professionnelles. Si certaines choses ont pu être enfin dites à la maison grâce au rapprochement forcé, de mon côté c’est au bureau que les choses se sont débloquées. De nature plutôt introvertie, j’ai, pour la première fois, laissé parler mes émotions dans le cadre professionnel.

Pour moi, il y a clairement eu un avant et un après confinement dans ma manière d’être au travail et dans mon comportement avec mes collaborateurs. En fait, le jour où ma colère s’est exprimée, ma relation avec ma boss s’est transformée.

Émotions confinées

Jusqu’ici, je ne m’étais jamais attardée sur mes émotions au bureau. En fait, dès mes premières expériences professionnelles dans les médias, j’ai décidé que je ne parlerai ni de ma vie privée ni de mes sentiments à mes collègues. Ma mère est très malade mais je n’en parle pas ou alors je reste très évasive. Je reste de marbre, même quand un événement ou une situation me touche, même quand je suis triste, fatiguée ou énervée… Bref, j’ai toujours préféré cloisonner.

Cette attitude me vient peut-être de mon premier poste. À l’époque, j’habitais aux Etats-Unis et tous les jours, un nouveau licenciement tombait dans mon entreprise. Forcément, ça faisait monter la pression. Je venais de terminer mes études, je n’avais pas d’argent et je ne voulais pas être à la rue ! Et j’avais l’impression que si j’ouvrais la bouche au bureau, je prenais le risque d’être licenciée. J’étais persuadée que cela pouvait se retourner contre moi, qu’on pouvait me percevoir comme quelqu’un de faible ou que mon entreprise pourrait utiliser ce que je confiais pour me manipuler. À chaque fois que j’avais l’occasion d’exprimer mon ressenti, je m’interrogeais : « Qu’est-ce que cela pourrait me coûter ? » , « Quels risques je prends ? » , « Ne valait-il pas mieux se taire ? » C’est comme ça que, petit à petit, bien que très sensible, j’ai appris à canaliser mes émotions. J’ai fini par éradiquer la sensibilité de ma vie professionnelle, si bien que j’associais toute expression émotive à un comportement immature, enfantin. C’était selon moi, « un truc d’ado ».

« J’étais persuadée que cela pouvait se retourner contre moi, qu’on pouvait me percevoir comme quelqu’un de faible ou que mon entreprise pourrait utiliser ce que je confiais pour me manipuler. »

J’avais donc un paquet d’émotions qui “pourrissaient” à l’intérieur de moi. J’en étais tout à fait consciente, mais malgré tout, je ne m’étais jamais posée la question de changer. D’autant plus que mes rapports avec ma boss actuelle étaient complexes avant le confinement. Elle était hyper exigeante et je suis encore jeune, fragile, peu sûre de moi. Elle ne m’adressait jamais la parole. Je me prenais des réflexions tout le temps, alors que j’essayais sans cesse de faire preuve de proactivité. Pour tous les projets que je menais, je m’impliquais comme s’ils étaient vitaux : mon seul objectif était de parvenir à rester dans cette entreprise que j’avais eu tant de mal à intégrer. Au bureau, j’étais dans mon coin, je n’avais pas de rapports complices avec mes collaborateurs. J’étais en panique non-stop, j’avais la boule au ventre tous les jours. Je savais que j’avais même échappé au licenciement de justesse. Raison de plus pour ne pas partager mes angoisses : je ne voulais surtout pas que l’ensemble de l’entreprise me voie plus faible que je ne l’étais ! C’était assez violent… Jusqu’au jour où, pendant le confinement, une question de ma boss m’a faite réagir.

Le confinement ou la goutte d’eau qui a fait déborder le vase

« Mais qu’est-ce que tu fais là, à travailler pour moi ? » Ces quelques mots ont suffit à faire éclater ma colère… Ce jour-là, on s’était appelées pour discuter d’un projet particulièrement prenant. D’échanges inexistants avant le confinement, nous sommes passées à des échanges virtuels quotidiens. Le rythme était intense car je m’occupais en parallèle de ma mère, malade. Je jonglais entre les soins de ma mère et ma boss. Et ce jour-là, elle m’a demandé plusieurs fois, brutalement, ce que je faisais là, à travailler avec elle, pour cette entreprise. Elle insinuait ouvertement que je n’étais pas assez douée, ni légitime à ses yeux. Après tous les efforts que je fournissais depuis des mois… Je me suis sentie cassée dans mon élan, humiliée.

Remontée, j’ai tout déballé, sans réfléchir. Ma vision de l’entreprise, nos projets, notre positionnement, je n’ai rien épargné. Au moins, tout serait clair maintenant. C’était presque une question de survie. Une fois que j’étais lancée, on ne pouvait plus m’arrêter. Bien que je sois admirative de son travail, je lui ai expliqué pourquoi, parfois, je n’aurais pas toujours fait les mêmes choix qu’elle. Je suis jazz, elle, classique… Et tout de suite, je me suis sentie soulagée, puissante même. Surtout quand j’ai vu qu’à son regard ahuri, j’ai réalisé que je devenais enfin crédible.

Pourquoi m’être exprimée à ce moment-là ? C’était un contexte très particulier. Je travaillais énormément, tout en gérant beaucoup de tâches à la maison. J’étais depuis plusieurs semaines seule face à mon ordinateur. Les deux seules personnes à qui je parlais étaient ma mère, malade, et ma boss. Je me sentais enfermée et pour aller mieux, il fallait que je me mette hors de moi.

« Et tout de suite, je me suis sentie soulagée, puissante même. Surtout quand j’ai vu qu’à son regard ahuri, j’ai réalisé que je devenais enfin crédible. »

Après l’orage, confiance et légitimité

Bizarrement, ma boss a très bien accueilli ce que je lui ai dit. Je me demande même parfois si elle ne m’a pas volontairement provoquée. C’est comme si elle avait identifié un blocage et qu’elle m’avait, d’une certaine manière, piquée pour me provoquer. Avec du recul, cet épisode m’a tout simplement donné confiance. Et une confiance à plusieurs niveaux : en moi, en ma boss et en mon entreprise. M’apercevoir que je pouvais donner mon ressenti et être écoutée me valorisait et me rassurait. Moi qui n’étais pas la même au bureau et dans ma vie personnelle, je laissais enfin mes deux identités se rejoindre. Par exemple, j’ai toujours eu beaucoup d’humour avec ma famille ou mes amis, mais je n’ai jamais, jusqu’ici, utilisé l’humour au bureau comme moyen de communication. C’est pourtant un trait de caractère qui permet de débloquer dénouer certains conflits ! Pourquoi s’en passer ?

Avant cet épisode, j’étais, par manque de confiance, incapable de parler à mes collaborateurs. Je bégayais quand je voulais m’exprimer. J’appréhendais aussi chaque projet, je me persuadais que je n’allais pas y arriver, que j’allais me faire virer, que j’étais nulle. Maintenant, lorsque je ne suis pas d’accord avec quelque chose, je propose, avec diplomatie, une autre option. Je suis droite dans mes bottes. Et j’ai arrêté d’avoir peur. Aujourd’hui, j’ai une plus grande complicité avec ma boss. On échange beaucoup, elle me demande mon avis, me partage sa vision. Elle se confie sur certains projets professionnels, ce qui n’avait jamais été le cas autrefois. Nous avons de vraies discussions. Et peut-être que cet épisode m’a aussi rendue plus sympathique, plus agréable, plus humaine et plus légitime dans mon travail ? Sans doute ma boss a-t-elle mieux compris mes motivations, mes envies, mes goûts et la raison pour laquelle il me tenait à cœur de travailler pour elle, dans cette entreprise précisément.

Cette expérience m’a aussi appris que je travaillais mieux dans l’urgence, qu’il était mieux pour moi de ne pas trop réfléchir. Un ami philosophe m’a récemment dit qu’il n’y avait que dans l’action que l’on se réalisait. De mon côté, pendant le confinement, mon action a en fait été portée par ma frustration et ma colère. Je pense que ma colère m’a poussée à lever les obstacles qui m’empêchaient de me sentir 100% à l’aise dans l’entreprise. Ma rage m’a donné l’élan et l’audace de répondre, de me défendre.

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Photo d’illustration by WTTJ

Philippine Sander

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