Sous l'eau depuis le début de la crise, des télétravailleurs épuisés témoignent

« Je n'ai jamais autant travaillé que durant le confinement »

Travailler moins pour produire mieux ? Ou faire autre chose qui serait plus en accord avec mes valeurs ? Depuis le début du confinement, de nombreux salariés au chômage partiel ou qui ont simplement vu leur activité réduite au strict minimum, réfléchissent au sens et à l’importance du travail dans leur vie. Mais ce phénomène ne touche pas tout le monde. D’abord, la mise à l’arrêt de notre économie ne concerne pas tous les actifs : il y a ceux qui continuent à se rendre chaque jour sur leurs plate-formes, à conduire le volant de leur camion, à nettoyer les rues de nos communes, ceux qui se battent pour sauver les malades du virus… Et il y a aussi les autres, ceux qui travaillent derrière leur écran d’ordinateur et gèrent la situation en silence.

Ceux qui sont en télétravail forcé ne connaissent pas tous une baisse d’activité, un arrêt des commandes, une suspension de projets. À quoi ressemble la vie en confinement de ces forçats du tertiaire ? Peut-être à une course contre nature qui pousse le corps humain à bout en restant le plus longtemps possible concentré sur un bureau de fortune, mais aussi, à une oreille qui chauffe après des heures passées au téléphone pour synchroniser les équipes et anticiper les demandes des clients. Une chose est sûre, ces télétravailleurs ont tous en commun de ne pas avoir une après-midi de libre pour se prendre la tête sur un puzzle de 1 000 pièces et n’ont pas encore accroché un mandala de deux mètres sur trois colorié au feutre dans leur salon, à moins bien sûr que ce soit un cadeau des enfants…

Proposer des solutions à des clients en manque de visibilité

Le soleil ne s’est pas encore levé dans le 20ème arrondissement de Paris, mais Etienne a déjà les yeux rivés sur son écran d’ordinateur. Il sait qu’il a deux heures devant lui avant que ses enfants ne se lèvent. Deux heures pour être efficace. Son café est chaud, mais ses yeux piquent et ses paupières sont lourdes. Comme tous les jours cette semaine, il s’est couché à 3 heures du matin pour terminer ses dossiers. « Depuis le début du confinement, c’est la panique parce que mes clients n’ont plus aucune visibilité, dit-il affairé à répondre à des mails qui ont tous pour objet “urgent”. En soi, la charge de travail n’a pas vraiment changé, mais je passe désormais un tiers de mon temps au téléphone avec mes clients pour les conseiller, les rassurer. Un temps en plus qui n’est pas compté dans mes horaires de travail et qui n’est pas rémunéré. »

Première sonnerie de la journée, Etienne choisit ses mots. Ils sont concis et clairs. Le quadragénaire est manager d’une agence de publicité internationale. Les cinquante salariés qu’il encadre ne produisent pas de spots pour la télévision, ni de campagnes publicitaires pour la presse, mais analysent toute la journée les réseaux sociaux. « Prenons un parfumeur ou un vendeur d’alcool, on a vu récemment que des acteurs de ce secteur s’étaient lancé dans la production de gel hydroalcoolique et bien pour notre client on va voir comment les consommateurs réagissent et on va lui dire si c’est une bonne idée pour lui de suivre cette voie, explique-t-il. Si les marques nous sollicitent beaucoup en ce moment, je sens déjà que mes interlocuteurs sont très précautionneux concernant les budgets. C’est très stressant parce que l’activité de l’agence dépend totalement de leur bonne santé économique. » Deux petits garçons avec les cheveux en bataille pointent le bout de leur nez dans la cuisine familiale. Un bisou et Etienne délocalise son bureau chez son voisin qui est parti se confiner à la campagne et qui a eu la bonne idée de lui prêter ses clés « au cas où. »

« En soi, la charge de travail n’a pas vraiment changé, mais je passe désormais un tiers de mon temps au téléphone avec mes clients pour les conseiller, les rassurer. » - Etienne, manager dans une agence de publicité

Compenser le manque d’expérience par une implication totale

À Marseille, Alice, ingénieure pour un bureau d’études qui évalue l’impact environnemental des infrastructures de transports, a installé son ordinateur sur sa coiffeuse devant la fenêtre de sa chambre. « Les premières semaines du confinement, je n’avais pas de lieu dédié à mon activité professionnelle dans mon petit deux-pièces, alors c’était très compliqué d’arrêter, se souvient-elle. Aujourd’hui, je travaille toujours plus que d’habitude, mais au moins quand je déjeune sur la table basse du salon, je m’interdis de répondre à des mails en même temps que j’avale mes spaghettis. » Son compagnon, employé dans la même boîte, enchaîne, lui, les réunions dans le coin salle à manger de l’appartement. Le couple ne travaille pas de la même façon dans le contexte du confinement. Contrairement à Alice, Hadrien refuse de travailler avant 9 heures et après 18 heures. « Il fait ses heures point, confie-t-elle. Alors que moi, si j’ai perdu deux heures en réunion et que je m’étais dit que je devais rendre ce dossier tel jour, je vais continuer jusqu’à 21h, voire plus. Il faut absolument que je sois dans les temps. Je me mets beaucoup de contraintes. » Le conjoint n’hésite d’ailleurs pas à bousculer un peu Alice quand il lui rappelle qu’elle n’a pas fait de sport depuis trois jours. « C’est un vrai flic, mais je sais c’est pour mon bien, dit-elle. Je n’arrête pas de me dire que ce n’est pas parce que je travaille plus que je vais mieux gagner ma vie et avoir le respect de mes collègues. Mais, rien à faire, c’est plus fort que moi. » Alors, il y a souvent des tensions à la maison.

La veille, quand son supérieur l’a appelé à 17h pour lui confier un nouveau dossier urgent, la jeune femme a tout arrêté pour s’y mettre. En temps normal, elle aurait attendu le lendemain pour commencer, mais le contexte est particulier. « Je sens que mes chefs sont tendus, et je n’ai pas envie de les mettre en difficulté, alors j’exécute, se justifie Alice. Peut-être que le fait d’être la plus jeune et d’être encore en CDD joue sur le fait de ne pas vouloir être le boulet de l’équipe. En y réfléchissant, je pense que je compense mon manque d’expérience par mon implication. » Pour autant, si 44% des salariés en télétravail disent actuellement être en situation de « détresse psychologique », selon un sondage Opinionway pour le cabinet Empreinte Humaine, l’ingénieure ne se sent pas particulièrement atteinte par la situation. Elle a un tempérament anxieux, alors un peu plus ou un peu moins de stress, quelle différence se dit-elle ? Au contraire, elle positive : « L’intensité de mon travail fait que je n’ai pas subi le confinement, d’ailleurs c’est le “combientième” jour aujourd’hui ? On doit approcher du 40ème jour et je ne m’ennuie pas. C’est un vrai soulagement, assure-t-elle. Oui, j’aurais pu faire de la cuisine, réfléchir à mon avenir professionnel… Mais au fond, je sais que je ne l’aurais pas fait : quand je ne travaille pas, j’ai tendance à procrastiner… »

« Je sens que mes chefs sont tendus, et je n’ai pas envie de les mettre en difficulté, alors j’exécute » - Alice, ingénieure dans un bureau d’études

Aller à la pêche aux informations et trouver des solutions clés en main

À 800 km au nord, Aurore regarde le soleil qui traverse la double fenêtre de son salon parisien. Un moment d’absence rare qu’elle savoure. À peine levée de sa chaise, la jeune manager qui travaille dans un groupe international de cosmétique retourne déjà à son bureau. Pas question de penser à l’après, de rêver aux vacances et encore moins de bronzer sur son canapé. Depuis le confinement, elle doit tout gérer de front et pour elle aussi ce n’est pas simple. « Mon travail consiste à fournir la grande distribution en produits d’hygiène, explique-t-elle. Pour résumer, en ce moment je dois gérer dix personnes qui n’ont jamais travaillé à distance et m’assurer qu’elles vont bien. Après, je dois vérifier que les usines qui fabriquent les produits fonctionnent. Quand c’est bon, il faut transporter les shampoings, savons aux centrales de distribution et ensuite trouver un moyen pour que tout arrive dans les supermarchés. » À chaque maillon de la chaîne, tout est dégradé : les usines fabriquent moins, il y a moins de transporteurs disponibles, moins de monde dans les centrales… et pourtant les clients commandent toujours plus de marchandises. « Les deux premières semaines de confinement, je les ai passées au téléphone, se souvient-elle. Il fallait que je sois sûre que toute mon équipe et mes supérieurs aient le même niveau d’information. Ensuite, et c’est ce qui m’a fait perdre beaucoup de temps, il a fallu aller à la pêche à l’info, à la bonne information. Dès qu’une usine stoppe son activité parce que des salariés exercent leur droit de retrait ou qu’une partie de l’activité est au ralenti pour respecter les mesures barrières, je dois appeler chaque client pour les informer des retards à venir… »

« Les deux premières semaines de confinement, je les ai passées au téléphone » - Aurore, manager dans un groupe de cosmétique

Protéger ses équipes (et soi-même) des risques psycho-sociaux

De retour chez Etienne, son ordinateur clignote pour lui indiquer que la réunion quotidienne avec son client va bientôt commencer. Juste le temps de reprendre ses notes et tout le monde se rejoint en ligne. Le point est rapide, le client reste muet. « En temps normal, quand je fais une présentation, je sais tout de suite ce que mon client pense de mon travail, explique-t-il. Depuis qu’on fait tout en visio, on ne se regarde plus dans les yeux et je ne sais plus si je suis dans les clous ou complètement à côté. C’est un vrai ascenseur émotionnel. » Si l’intuition et les interactions humaines sont des éléments clés dans la prise de décision et l’avancement des projets, c’est aussi les seuls moyens efficaces de sonder la bonne santé de ses collaborateurs. La distance numérique dans cette période où les risques psycho-sociaux sont particulièrement élevés est une source de stress : « Tout le monde me dit qu’il vit plutôt bien la situation, mais je sais que je peux complètement passer à côté d’une personne en situation de détresse. Ces dernières semaines, je suis très inquiet pour les cadres entre 30 et 40 ans qui n’ont pas de conjoint, d’enfants…, qui se retrouvent aujourd’hui seuls devant leur écran. J’essaie d’être attentif et à l’écoute, mais comme toujours, je manque de temps. »

Horaires à rallonge, manque de frontière entre vie professionnelle et vie personnelle, impossibilité de casser le rythme ou de trouver des sas de décompression en plein confinement… Si ces salariés hyper mobilisés n’ont pas d’autres choix que de gérer chaque jour comme un nouveau défi, ils redoutent aussi l’après. « Personne ne veut encore le voir, mais la crise qui s’annonce sera la plus importante du secteur de la communication depuis l’après-guerre, confie Etienne. Ce n’est pas parce qu’on travaille bien en ce moment qu’on sera épargné. » Le manager n’en a pas encore parlé à ses collaborateurs, mais il sait déjà qu’il va falloir tailler dans les effectifs de l’agence… Quant à Aurore, elle observe déjà un changement de discours de la part de sa direction : « Depuis quelques jours, tout le monde se demande comment on va pouvoir récupérer le business et le chiffre qu’on a perdu pendant la crise. La logique mercantile, le 100% business sont de retour et je ne sais pas vraiment si je suis prête. J’aimerais déjà comprendre ce qui nous est arrivé. Puis, aussi, comment je vois mon futur à moi. »

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Photo d’illustration by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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