Pères au foyer : « Ils doivent tous affronter le regard des autres »

Les pères au foyer : pourquoi sont-ils encore une exception ?

Papa ramène le pain et maman procure les soins : si cette division sexuée du travail peut sembler totalement dépassée en 2020, dans les faits ce sont toujours les femmes qui accomplissent la grande majorité des tâches ménagères (3 heures par jour en moyenne selon une étude Ipsos), et qui prennent majoritairement un congé parental à la naissance d’un enfant (28% selon les chiffres de l’Insee). Si bien que les rares hommes qui endossent le rôle de père au foyer (seulement 2% d’après les mêmes chiffres), suscitent interrogations et parfois même… méfiance. C’est ce que nous révèle Myriam Chatot, sociologue spécialiste du sujet, qui a publié en juin dernier une thèse intitulée Le temps des pères – socialisation et résistances au rôle de pourvoyeur de soins dans le cadre d’un congé parental à temps plein. Après avoir rencontré une vingtaine de pères au foyer pour ses travaux de recherche, elle nous éclaire à leur sujet. Entretien.

D’après les chiffres, seuls 2% des hommes prendraient un congé parental d’au moins un mois à la naissance d’un enfant et cela ne semble pas évoluer, comment l’expliquer ?

Non seulement ce pourcentage est faible, mais il est stable depuis 20 ans ! Cela s’explique d’une part car le congé parental est très mal indemnisé et donc peu attractif (indemnisation forfaitaire versée par la CAF, ndlr), et d’autre part, par le fait que la responsabilité de la conciliation travail-famille repose encore largement sur les femmes. Inverser les rôles traditionnels avec la femme qui assure le revenu du ménage et l’homme qui s’occupe du foyer reste très inhabituel au sein des couples.

Pourtant, on voit apparaître des pères au foyer influenceurs, sur des blogs ou Instagram comme Till The Cat ou Samuel et Gaspard… Ce n’est pas un signe que les mentalités évoluent ?

Non, malheureusement c’est toujours très difficile pour un homme d’assumer le fait de préférer rester à la maison pour s’occuper des enfants que de travailler et de poursuivre une carrière professionnelle… Malgré ces pères au foyer qui s’épanouissent et l’assument avec fierté sur le web et les réseaux sociaux, je n’ai pas observé de réel changement de mentalités pour le moment. À noter que la perception de ce statut est plus ou moins positive en fonction de l’appartenance sociale : les pères au foyer appartenant aux classes populaires sont plus nombreux à rapporter des regards négatifs sur leur situation alors que les hommes de classes supérieures en congé parental peuvent être valorisés par leur entourage.

Dans la plupart des cas, comment s’opère le choix de devenir père au foyer ? Est-ce vu comme une parenthèse dans la vie professionnelle ou est-ce un renoncement à la carrière ?

On peut distinguer ici les pères en congé parental - qui ont donc arrêté leur activité salariale pour s’occuper de leurs enfants dans le cadre d’un CDI - et qui peuvent reprendre leurs postes à la fin du congé ; et les pères qui ont arrêté leurs activités professionnelles salariées pendant au moins six mois - en démissionnant de leur emploi ou en arrêtant d’en chercher un - pour s’occuper d’enfants mineurs. Pour la deuxième catégorie, la prise de décision est très souvent en lien avec un moment crucial dans leur trajectoire professionnelle : le bout d’un cycle professionnel, un burn out… ou tout simplement la volonté de privilégier la carrière mieux rémunérée et/ou plus prestigieuse de leurs conjointes, dans le cadre d’un déménagement par exemple.

Un choix difficile car cela implique une perte de salaire également, comment la gèrent-t-ils ?

Le vécu dépend beaucoup du fait d’être “à l’aise” ou non en tant qu’homme au foyer. D’une manière générale, ils disent bien vivre cette perte de salaire en la relativisant ou en mettant en avant leur contribution à l’économie de la famille. Leur activité domestique permet en effet d’économiser les frais de la crèche ou le salaire d’une nounou et éventuellement d’une femme de ménage.

Certains choisissent-ils le travail parental pour la vie ?

Aucun des pères que j’ai rencontrés ne m’a dit : « Je ne retournerai jamais au travail. » Certains m’ont expliqué ne pas vouloir retrouver un travail salarié et plutôt développer une activité en indépendant, d’autres pensaient retourner au travail quand les enfants seraient grands… Il y a vraiment une grande variété de situations, mais le point commun entre ces pères est qu’ils doivent tous affronter le regard des autres, et dans une société qui place la carrière professionnelle au cœur de la réussite sociale, c’est très difficile de faire accepter qu’on ne souhaite plus travailler, même si c’est pour prendre soin de sa famille et de son foyer.

« Le point commun entre ces pères est qu’ils doivent tous affronter le regard des autres, dans une société qui place la carrière professionnelle au cœur de la réussite sociale. »

Le travail parental ne suffit donc pas pour exister dans notre société ?

Malheureusement, non. Plusieurs papas m’ont raconté qu’ils avaient l’impression que lorsqu’ils se présentaient aux autres en tant que pères au foyer, leurs interlocuteurs-trices leurs faisaient ressentir que cela n’avait aucun intérêt !

Jusqu’à les isoler ?

L’activité salariée est une ressource très importante de liens sociaux, donc à partir du moment où vous êtes au foyer, surtout avec des enfants en bas âge, les contacts sont forcément limités. Premièrement, les journées tournent autour du rythme de l’enfant et cela limite la possibilité d’interagir avec d’autres adultes, même si on peut appeler ses proches pendant la sieste et rencontrer des gens dans des parcs ou des ludothèque. Et deuxièmement, les pères en congé parental ont l’impression que c’est plus difficile de se faire des amis parmi les autres parents car ce sont… des hommes.

Ils se sentent jugés parce que c’est considéré comme un rôle “réservé aux femmes” ?

Certains sont effectivement stigmatisés, comme ce papa qui me racontait que quand il allait chercher ses filles à l’école, les autres mamans le regardaient un peu de travers, et qu’il avait appris, après être finalement devenu ami avec elles, qu’elles s’étaient dit en le voyant “c’est qui ce pauvre type ? Il doit être au chômage !” Au regard de cet exemple, on voit bien que très rapidement quand on est un homme, être au foyer peut être perçu comme un échec de sa vie professionnelle. Et le plus difficile est le jugement des proches, comme ce père dont les beaux-parents estimaient qu’il exploitait leur fille, qui elle avait “un vrai emploi”.

Vous parlez alors de l’importance de reconquérir leur masculinité… qu’entendez-vous par là ?

D’après Andréa Doucet (chercheuse canadienne de référence sur les pères au foyer, ndlr) il y a chez ces papas une volonté de valoriser une éducation masculine qui tranche avec celle donnée par les mères. Apprendre aux enfants à prendre des risques, les encourager à être autonome, valoriser les activités sportives intenses : c’est une tendance qu’elle a observée, comme s’ils cherchaient à re-viriliser leur rôle. De même, ils vont donner plus d’importance aux travaux et au jardinage qu’à d’autres tâches domestiques. C’est une façon “masculine” de prendre soin de l’enfant : au même titre que faire des repas équilibrés et sains est une façon de prendre soin de sa famille, faire des travaux de bricolage peut être considéré comme du soin puisque cela améliore l’environnement de la famille.

Ces pères produisent-ils le même “travail domestique” que les mères au foyer ?

Les mères au foyer, ou en congé parental, ont à l’esprit que comme elles sont au foyer, elles doivent absolument tout faire (à part le bricolage) : c’est leur charge, leur responsabilité, leur rôle. Même celles qui sont “juste” à temps partiel vont penser que c’est normal d’en faire plus que leur conjoint à temps plein, et d’ailleurs cette charge mentale n’est pas forcément vécue comme une inégalité. Les pères au foyer ou en congé parental sont eux très rarement dans cette optique maximaliste, ou ils l’ont été au début de leurs congés, et se sont rapidement rendus compte que ce n’était ni agréable pour eux, ni pour l’enfant dont ils ont la responsabilité et donc ils abaissent très rapidement leurs exigences. Il y a une grande différence de discours : les mères confessent que, par moment elles sont obligées de mettre l’enfant de côté pour s’occuper des tâches ménagères, là où les pères eux, avouent préférer s’occuper de l’enfant et ne voient pas le bénéfice immédiat de changer les draps toutes les semaines par exemple. Si en première lecture, on peut se dire que c’est injuste, on peut aussi se dire que c’est peut être aux mères finalement de s’inspirer des pères et de lâcher prise.

Pour ces pères, comment justifier sur le CV ce temps passé au foyer ? Y-a-t-il des compétences et/ou soft-skills à tirer de cette expérience ?

Pour ceux qui sont pères au foyer hors congé parental, il y a bien la crainte du “trou” dans le CV. Beaucoup l’anticipent en se lançant en tant qu’indépendant ou intermittent ou en opérant une reconversion professionnelle. J’ai rencontré un père qui voulait devenir assistant maternel et qui a ainsi réussi à réinvestir les compétences domestiques développées en s’occupant de son fils, dans un changement de carrière. Certains suivent des formations pour retrouver une activité pro par une autre porte : un gendarme qui voulait devenir professeur des écoles, en a profité pour passer un master, un autre passionné de sport, est devenu coach, un scénariste en herbe a suivi des cours d’écriture… Quand la période au foyer est très longue, pour éviter d’être confronté à une perte de compétences et un impossible retour à l’emploi, ces pères changent de domaine professionnel ou continuent à exercer leur métier dans des modalités différentes.

Concilier parentalité et carrière est un enjeu majeur pour l’égalité hommes/femmes au travail… Dans cette optique, l’allongement du congé paternité (qui passera à 28 jours à partir du 1er juillet 2021, ndlr) est-elle une mesure satisfaisante selon vous ?

C’est très bien que les pères puissent bénéficier d’un temps plus long avec leurs nourrissons, mais si on a vraiment un objectif d’égalité et une volonté de rendre les pères hétérosexuels plus autonomes avec leurs enfants, c’est-à-dire au même titre que les mères, un mois de congé paternité ne suffit pas. Surtout, pour que le père développe des compétences parentales, c’est plus intéressant que ce temps soit pris à un moment où la mère travaille, or aujourd’hui, dans l’immense majorité des cas, le congé paternité est pris en même temps que la conjointe. Cela permet de soutenir les mères bien sûr, mais souvent les pères se retrouvent dans une posture d’aidant qui est moins favorable à l’égalité hommes/femmes.

En plus, ce congé de 28 jours n’a pas été rendu obligatoire hormis les sept premiers jours, au risque de voir seulement les pères bénéficiant d’un environnement professionnel favorable en bénéficier. Tous ceux qui craignent une répercussion sur leur carrière s’abstiendront donc de le prendre. Dans cette perspective, on ne va pas changer les rapports de force.

Et puis, cela n’incitera pas à opter pour un congé parental qui devrait être lui aussi réformé sur deux points : une meilleure indemnisation et une partie de ce congé réservée aux pères. Il suffit d’observer ce qui se passe à l’international : tous les pays qui ont une proportion plus favorable de pères au foyer - comme la Suède ou l’Allemagne - ont un congé parental qui réunit ces deux critères.

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Photo by WTTJ

Aurélie Cerffond

Journaliste @Welcome to the jungle

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