Retour à la case salariat : des ex-entrepreneurs témoignent

Redevenir salarié lorsqu'on a été entrepreneur : témoignages

Si beaucoup rêvent en secret de monter leur boîte, on aborde plus rarement le sujet de la fin du parcours entrepreneurial, et d’un retour parfois difficile à la vie de salarié. Une question d’actualité alors que selon un rapport de Station F, 91% des start-up dans le monde ont estimé que leur activité était impactée par la crise de ces derniers mois. De quoi inciter certains entrepreneurs à envisager une transition vers le salariat. Après avoir été son propre boss, comment compose-t-on avec une nouvelle hiérarchie ? Comment accepter un refus ou des remarques lorsque l’on a été seul maître de ses décisions ? Comment gérer un rythme parfois plus lent, avec des process alambiqués ou que l’on ne maîtrise plus ? Quatre ex-entrepreneurs racontent comment ils ont abordé ce retour à la case salariat.

Le soulagement de ne plus être seul maître à bord

Lancer une boîte n’est pas chose aisée, la fermer n’est pas beaucoup plus simple. Entre galères financières, lourdeurs administratives, et tensions entre associés, pour certains entrepreneurs, redevenir salarié après être passé par les montagnes russes d’une fermeture d’entreprise peut être vécu comme un véritable soulagement. « Si je dois repasser en indépendant un jour, je le ferai en freelance, je ne pourrai pas remonter une boîte », annonce d’entrée de jeu Charles, 32 ans, photographe et ex co-fondateur d’une agence média. « À la fin, c’était vraiment trop pour moi. Quand on t’enlève le poids de la responsabilité, qu’on te décharge de ce qui ne fait pas partie de ton taf, comme l’administratif ou le SAV, ça t’aide à te développer personnellement, à te concentrer sur ce que tu sais vraiment faire. Tu ne t’éparpilles plus sur des trucs qui ne te correspondent pas. »

« Quand on t’enlève le poids de la responsabilité, qu’on te décharge de ce qui ne fait pas partie de ton taf, ça t’aide à te développer personnellement » Charles, photographe

Un sentiment partagé par Laurent, qui a choisi de clôturer au bout de trois ans son entreprise montée avec deux associés. « Avec ma femme, on a eu notre premier enfant quand j’ai créé Twiztour. Sur les deux associés, l’un gérait une autre boîte en même temps, et l’autre vivait seul et n’avait aucun impératif familial. Cela a créé un gros déséquilibre entre nous. Au bout de trois ans, lorsque les problèmes financiers se sont ajoutés à la difficulté de jongler entre mon activité professionnelle et ma vie de famille, j’ai préféré arrêter. Sur le coup, ça a été dur, mais avec le recul ça a surtout été un énorme soulagement : les moments en famille étaient devenus de plus en plus rares, ça m’a vraiment enlevé un poids quand ça s’est terminé. »

Ne plus être en première ligne quand les choses se corsent, pouvoir se reposer derrière une hiérarchie, et ne plus avoir à porter seul des responsabilités parfois écrasantes sont des arguments de poids lorsqu’il s’agit de retrouver le salariat. Mais ce soulagement peut tourner court : « Quand l’un de mes plus gros clients m’a dit qu’il était intéressé pour m’embaucher en interne, je n’ai pas eu beaucoup de choix », raconte Léa, à ce moment-là encore à la tête d’une agence de communication. « On se séparait avec mes associés, j’étais prise à la gorge. J’ai pris le poste un peu par instinct de survie, même si à la base je n’avais pas du tout l’intention de redevenir salariée. Au début, j’ai trouvé cela reposant parce que j’avais moins de soucis en tête et que je pouvais gérer la clôture de ma société proprement. Mais très vite, j’ai commencé à m’ennuyer. »

Un besoin d’autonomie et d’indépendance exacerbé

Car là où la création d’entreprise apporte effectivement son lot de stress, elle offre aussi une liberté de mouvement qu’il peut être difficile de retrouver dans une vie de bureau classique. « Après la clôture de ma boîte, on me disait tu vas te relancer, tu vas créer autre chose, mais comme j’avais fait pas mal de sacrifices, j’avais besoin de retrouver de la stabilité, et c’est assez naturellement que je me suis tourné vers le salariat, explique Laurent. En revanche, j’avais des critères : ambiance start-up, prises de décision rapide, grande autonomie… Je ne me voyais pas revenir dans une grosse boîte très hiérarchisée. »

Pour Davide, qui avait co-fondé une start-up dans la tech avant d’accepter un poste chez Facebook, la définition de son nouvel emploi a aussi été cruciale dans sa décision de rebasculer dans le salariat. « J’avais envie de remonter une autre boîte, mais pas immédiatement. Je voulais passer du temps dans une structure plus établie, mais innovante, pour apprendre de personnes plus expérimentées. Ma start-up avait été un des premiers partenaires de Facebook Messenger et nous avions gardé une bonne relation avec les équipes. Alors ils m’ont naturellement proposé de les rejoindre. J’ai eu énormément de chance car Facebook est organisé en petites équipes qui travaillent en autonomie et la culture de l’entreprise est extrêmement ouverte. Finalement, cet environnement ressemble beaucoup à ma vie en start-up, mais avec tout le confort d’une grande entreprise. »

Habitués à être autonomes et à initier les prises de décisions, les anciens entrepreneurs qui trouvent leur bonheur dans le salariat occupent généralement des postes avec une latitude d’action assez large pour ne pas se sentir bridés. « Depuis septembre 2019, je suis dans une nouvelle boîte, et ça me convient parfaitement, confirme Laurent. Je suis arrivé quand ils étaient en pleine croissance, il y a un esprit interne très start-up, avec une forte croissance, ça bouge vite… Je m’éclate car on peut faire plein de choses, on est très libres, très autonomes. En plus, on m’a confié la gestion d’une nouvelle offre à destination d’entrepreneurs, donc j’ai l’impression que c’est presque une création de start-up dans la start-up : j’ai une équipe, des moyens, je suis en contact avec un écosystème que j’aime, c’est très enrichissant. » Mais si à l’image de Laurent certains vivent bien leur changement de statut, le retour à la vie “normale” n’est pas évident quand on a longtemps été seul à la barre. La transition demande souvent un temps d’adaptation… parfois long.

Se réhabituer à ne plus être le boss

« Les huit premiers mois ont été vraiment compliqués, se souvient Charles, le photographe. Au début il a fallu que j’apprenne à me taire et à retenir mes émotions. Moi j’apportais ce que je pensais être le mieux, mais en face j’avais d’autres personnes qui pensaient autre chose et il fallait composer avec les envies de chacun. Respecter des process, s’organiser… je n’avais plus vraiment l’habitude de devoir rendre des comptes à des supérieurs hiérarchiques, donc les débuts ont été assez difficiles. »

Pour Léa aussi la réadaptation à la vie d’entreprise n’a pas été simple. Au bout de deux ans, elle a fini par mettre un terme à son contrat : « Je ramenais chez moi les problèmes de la boîte et le poids qu’on me mettait sur les épaules était énorme. C’était une situation impossible à vivre surtout que ce n’était pas ma boîte et que je n’en étais même pas actionnaire ! Ce n’est pas ce que je recherchais en redevenant salariée. Ce qui m’a aussi dérangée dans le salariat, c’est qu’avec mon expérience j’avais perdu l’habitude de me justifier, de gérer des conflits avec des collègues. Avant, c’était moi qui décidais, on tranchait entre associés. C’était simple et efficace. »

« Je ramenais chez moi les problèmes de la boîte et le poids qu’on me mettait sur les épaules était énorme… Alors que ce n’était pas ma projet et que je n’en étais même pas actionnaire » Léa, à la tête d’une agence de communication

Voir son travail jugé ou composer avec une hiérarchie pas toujours bienveillante sont des situations difficiles à vivre, surtout quand on a pris l’habitude de fonctionner en indépendant. Mais l’expérience d’entrepreneur permet d’acquérir des compétences qui peuvent aider à mieux gérer le retour au salariat.

Capitaliser sur ses acquis

« Toute l’expérience que j’ai engrangée en montant mon agence me sert énormément dans mon travail aujourd’hui, souligne Charles. Je continue à fonctionner un peu comme un indépendant, même en étant salarié : je suis proactif, je propose des idées… J’ai beaucoup gagné en maturité en apprenant à gérer ma boîte. » Même son de cloche chez Laurent : « J’ai toujours eu un caractère plutôt réservé, et créer ma boîte m’a permis de changer, de m’endurcir, d’encaisser les coups. On avait fait une petite levée de fonds, donc j’ai été face à des investisseurs, cela m’a appris à avoir plus confiance en moi. Aujourd’hui, je me rends compte que je suis plus acteur et moteur qu’auparavant. Finalement, cela m’a permis de développer des soft-skills en termes d’implication, et ça m’aide lorsqu’il s’agit de prendre la parole en public. »

Pour Davide, l’enseignement principal réside dans le fait d’avoir appris à bien communiquer avec une équipe, et à ne pas s’attarder sur le superflu : « J’ai appris à m’entourer des bonnes personnes, à communiquer une vision et à entraîner les autres dans un projet. Je sais aussi désormais me débrouiller avec peu de ressources, aller à l’essentiel et prendre des risques calculés. » S’appuyer sur son expérience passée et ne surtout pas voir la fermeture d’une entreprise comme un échec, voilà qui constitue la clé pour bien rebondir, estime Léa : « Au niveau psychologique, je n’ai vu aucune défaite dans la fin de ma boîte, au contraire. Il faut parfois savoir prendre des décisions éclairées, et ne pas s’enfoncer inutilement. »
« Toute expérience de création d’entreprise nous apprend beaucoup sur nous, c’est un formidable accélérateur », abonde Laurent.

« Au niveau psychologique, je n’ai vu aucune défaite dans la fin de ma boîte, au contraire. Il faut parfois savoir prendre des décisions éclairées, et ne pas s’enfoncer inutilement » Léa

Quant à savoir si ces anciens entrepreneurs se voient continuer dans le salariat, tous ont des visions différentes. Si Charles compte encore profiter un peu de la stabilité du salariat avant de peut-être un jour se mettre en freelance, pour Laurent, l’expérience d’entrepreneur se cantonnera désormais à des “sides projects “. Quant à Léa, elle s’est déjà relancée dans l’entrepreneuriat et a retrouvé en un mois un salaire équivalent à celui qu’elle avait en tant qu’employée. Enfin, même si Davide apprécie son poste actuel, il garde toujours en tête l’envie de remonter un jour une boîte : « Après tout, la plupart des emplois stables d’aujourd’hui existent parce que quelqu’un, un jour, a créé une entreprise ! »

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Photo d’illustration by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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