Ils travaillent à ne plus travailler ! Rencontres avec des frugalistes

Arrêter de travailler : le mode de vie des frugalistes

Cet article a été initialement publié dans le magazine n°5 de Welcome to the Jungle, paru en mars 2020. Pour vous le procurer, rendez-vous sur notre e-shop.


Moins d’heures sup’ ? Un temps partiel ? Non : le travail, on arrête. Partout dans le monde occidental, et bien avant le début d’une crise sanitaire qui bouleverse toutes nos vies professionnelles, des personnes décident de ne plus dépendre de leur salaire et de mener une vie sobre. Matthieu Fleurance et Victor Lora sont de ceux·celles-là, des frugalistes. Décroissant·es ou capitalistes, ils·elles travaillent avec acharnement à ne plus travailler.

Paresseux, tire-au-flanc, oisif, flemmard, bon à rien. Parasite. Autant de sobriquets bien sentis dont pourrait être affublé Matthieu Fleurance, 28 ans. Le garçon ne travaille plus et touche des allocations chômage. D’ailleurs, il le vit bien. Il ne veut plus travailler. Jamais. Marre du boulot aliénant, de dépendre d’un salaire. Matthieu veut prendre du bon temps. « J’ai pris ma retraite il y a huit mois », place-t-il, comme il faut.

Victor Lora, aussi, en a assez. Un matin, il y a quelques années, alors en banque d’affaires et diplômé d’une grosse école de commerce, ce Parisien de 31 ans observe dans le métro la tête d’une quadra : mine grise et fatiguée, cernes bleutées. Là, dans ce wagon de la ligne 1 qui mène à la Défense, soudain, il comprend : non, sa vie ne sera pas une accumulation de fardeaux à porter. « J’ai connu des jobs trop prenants, en banque, en finance. Et je ne me vois pas dedans plus tard ! », martèle-t-il, convaincu, et pourtant encore cadre sup’ d’une start-up de la capitale.

Reprendre le contrôle de sa vie

Les deux hommes fustigent un monde du travail dont les aiguilles ne tournent plus rond, un système qui détruit les individus, une quête de productivité qui massacre la planète. Alors, ils rejettent toute activité rémunérée contrainte. Et assument : leur volume horaire hebdomadaire de travail imposé sera réduit au maximum, jusqu’à disparaître s’il le faut. L’objectif ? Reprendre le contrôle de leur vie.

Matthieu Fleurance et Victor Lora, même combat ? Pas vraiment…

Matthieu, le blond aux yeux clairs et visage sec, mène une vie sobre pour gérer sa consommation, ses dépenses et évidemment, à l’avenir, son temps. La paire de Caterpillar en bon état qui chausse ce Nantais lui a coûté 10 € sur un marché et l’ensemble de ce qu’il possède rentre dans un gros sac de sport. Victor, le brun aux yeux sombres et aux bonnes joues, ne s’intéresse pas plus que ça aux chaussures. Pour lui, « les trois paires vitales : sport, ville, travail ». Pourtant, les deux regardent le monde à travers un prisme bien différent.

Victor gagne 5 000 € par mois. Mais s’il consomme peu, le jeune homme possède beaucoup. Endetté à hauteur de 4 millions d’euros, il est propriétaire de nombreux groupes d’actions en bourse et d’un patrimoine immobilier composé d’une dizaine de biens. Dont un immeuble, récemment acquis en banlieue parisienne, destiné à devenir un gigantesque espace de coworking de plusieurs centaines de mètres carrés, d’une valeur de 2,3 millions d’euros. « Si ça marche, ça pourrait être celui qui me fera quitter le travail…», brigue Victor. L’ex-analyste financier n’a jamais eu besoin d’un apport. Il boursicote et place savamment son argent. Le mode de vie de Victor Lora et les stratégies qu’il déploie méticuleusement pour l’assurer font de lui la figure de proue nationale d’un mouvement encore méconnu en France : “le frugalisme”.

Le terme ne figure pas dans le Larousse, mais frugal y est défini ainsi : “Qui se nourrit de peu, qui vit d’une manière simple”. Le frugalisme est un néologisme et un phénomène de société qui trouve ses racines dans le mouvement FIRE – Financial independancy retire early – né aux États-Unis il y a une dizaine d’années. Ses adeptes mènent une vie quasi-ascétique afin de prendre une retraite (très) anticipée. Comprendre : avant 40 ans. Les représentant·e·s de la tendance mettent tout en œuvre pour économiser le moindre centime, à investir dans la foulée, pour s’échapper au plus vite du monde du travail. Et vivre d’une rente. Fanny Parise, anthropologue de la consommation à Lausanne, suit ces nouveaux·elles rentier·ères depuis plusieurs années. « Je ne sais pas comment le terme frugal est venu se plugger au concept d’indépendance financière, pose la chercheuse. Avec le terme frugal, il y a eu une volonté de rendre acceptable cette démarche de profit dans une société qui tend vers la déconsommation. »

« Une démarche qui nourrit le système spéculatif », critique Matthieu Fleurance, qui, à l’inverse, cherche à se déposséder de tout. Lui, assume pour l’instant de se reposer sur le chômage qu’il lui reste. 800 € par mois environ. « C’est un droit. » C’est-à-dire que Matthieu n’a rien de la figure fantasmée du·de la chômeur·se hirsute et mal réveillé·e.

« Avec le terme frugal, il y a eu une volonté de rendre acceptable cette démarche de profit dans une société qui tend vers la déconsommation », Fanny Parise, anthropologue de la consommation.

Des superactifs acharnés

Matthieu est un freeworker, un slasheur associatif, un pluri-actif dont l’agenda, scrupuleusement tenu à jour, est bien plus rempli que celui d’un·e patron·ne surmené·e de PME. Son cheval de bataille : le “détravail”. Sortir d’un monde du travail sclérosé, névrosé, inégalitaire, violent. « En fait, je n’arrive pas à travailler moins », s’étonne-t-il. Il court partout, pour participer à l’action militante de différentes associations qu’il a montées ou aide à gérer : CoJob qui permet aux demandeur·se·s d’emploi de mieux vivre la transition, Les Charlatans, qui promeut le tissu associatif auprès de personnes qui auraient le temps de s’engager, ou Les Têtes Chercheuses, qui oriente des jeunes dans leur volonté d’engagement. Il a aussi activement participé à une liste citoyenne, Nantes en commun·e·s, pour les municipales. Matthieu s’amuse de cette implication effrénée dans de multiples projets : « En fait, je suis bénévole à temps plein ! »

Victor, pour quelqu’un qui ne veut plus travailler, travaille également plus que beaucoup. Quinze heures par jour, à peu près, tous les jours sauf le samedi. Son activité salariée lui prend dix heures par jour en semaine. Le reste, cinq heures le soir et tout le dimanche, est consacré à la gestion de ses biens immobiliers et de ses entreprises. Un rapport au temps qui le hante depuis près de 20 ans. À 12 ans, il a créé un site Internet qui permettait de connaître le nombre de secondes qu’il restait à vivre à l’utilisateur… « C’est obsessionnel, ils ont une calculette dans la tête », s’amuse Fanny Parise, qui connaît bien Victor.

Victor profite de ces quelques heures de libre pour diffuser ses connaissances (placements financiers, gestions des comptes…) et ses idées. « Mes amis m’en veulent, je n’ai plus jamais le temps de les voir », déplore-t-il, sans perdre la conviction et la détermination qui habitent son regard.

Toutes les semaines, une trentaine de personnes assistent à ses meetings gratuits autour de l’indépendance financière. L’épisode de ce mercredi soir est axé autour de l’investissement immobilier. Fabien est venu pour la première fois. « Je ne veux pas arrêter de travailler, admet le participant de 25 ans. Mais je réfléchis à l’avenir. Victor est convaincant. » Et compte bien recruter : « Je cherche à étoffer la communauté, pour ne plus être le seul à porter le message. »

« Les médias en ont fait un phénomène de société, ausculte Fanny Parise. Mais les frugalistes capitalistes tels que Victor ne représentent que quelques individualités qui se sont créés un récit d’eux-mêmes. »

Du côté de Nantes, l’une des activités principales de Matthieu, c’est aussi la diffusion de sa pensée par la gestion du site travaillermoins.fr. Une initiative qu’il a mise en place il y a deux ans avec un ami, Yohann, pour apprendre à “détravailler” : « C’est une porte d’entrée pour trouver un meilleur équilibre entre les différentes sphères de nos vies. » Pour l’instant, on y trouve surtout un manifeste dont les grandes lignes “Travailler tous”, “Travailler mieux”, “Gagner moins”, “Agir plus”, “Vivre mieux”, dessinent la philosophie de Matthieu et ses acolytes.

« C’est une porte d’entrée pour trouver un meilleur équilibre entre les différentes sphères de nos vies », Matthieu, militant associatif, frugaliste et co-créateur du site Internet travaillermoins.fr

Si en deux ans, il apparaît désormais en troisième position des résultats Google lorsque l’on tape les mots “travailler” et “moins”, le collectif espère développer ainsi sa visibilité. « On a dû aider, en face-à-face, une cinquantaine de personnes à démissionner ou à passer à temps partiel », estime Matthieu. L’idée : pousser les volontaires à évaluer les besoins indispensables à leur bonheur pour minimiser l’importance de leur revenu et « utiliser le temps de travail en moins à d’autres activités. » Le·la militant·e détravailleur·se, « enfin plutôt dans le non-travail désormais », observe un contexte sociétal propice à l’appropriation de ces problématiques par tous : « Le terreau est incroyablement fertile en ce moment parce que de plus en plus de gens se questionnent sur ce rapport intime que l’on entretient avec le travail. »

Rêve, embrigadement, nouvelle société

L’économiste Baptiste Mylondo scrute depuis de nombreuses années cette relation au travail. Mais doute encore de la tendance en question : « Le sentiment que l’on est un petit rouage d’une machinerie énorme et absurde s’amplifie. Sortir du monde du travail tente beaucoup de candidats, mais peu le font… Car le coût économique et social est énorme. »

Pour “embrigader”, Matthieu se rend régulièrement aux Apéros paumés : toute personne qui se pose des questions peut s’y rendre et discuter avec d’autres. Ce soir-là, les faits parlent pour Matthieu. Clothilde, bientôt quarante ans, mère de deux enfants, acheteuse dans une grosse boite, raconte sa démission, actée récemment, à Camille et Jeanne. « Je déconstruis tout pour reconstruire », annonce-t-elle fièrement. Ses deux jeunes auditrices se félicitent d’être venues : « On n’a pas dit à nos collègues qu’on venait ce soir. Mais c’est agréable de voir que l’on peut partager une réflexion habituellement isolée, se réjouit Camille. Arrêter de travailler, je ne sais pas, mais donner moins de temps à une activité qui a perdu de son sens, je le veux. »

Les journées de Matthieu sont ainsi rythmées par ces rencontres et les ateliers au cours desquels il décrypte en public une pensée qui fédère de plus en plus. « Je ne suis qu’un relais et on a besoin de plus de gens pour porter la tendance, consacrer du temps à des sphères d’activités non contraintes dans lesquelles on s’épanouit, où l’on est socialement reconnus et tout aussi, sinon plus utiles que dans le “travail”. »

« On a besoin de plus de gens pour porter la tendance, consacrer du temps à des sphères d’activités non contraintes dans lesquelles on s’épanouit, où l’on est socialement reconnus et tout aussi, sinon plus utiles que dans le “travail”. », Matthieu, militant associatif, frugaliste et co-créateur du site Internet travaillermoins.fr

Sans concession, Matthieu assume l’ambition qu’il partage avec ce réseau dense de connaissances, partenaires, ami·e·s qui œuvrent ensemble : « On essaye de créer un monde parallèle… Ça prend du temps ! » Une nouvelle organisation sociétale qui repose sur un système d’entraide, d’échange de services, en dehors de toute activité rémunérée contrainte et donc de l’argent.

La chercheuse Fanny Parise retrouve là une démarche qu’elle a déjà observée à différents endroits : « C’est ce que l’on appelle la société de projets, portée notamment en France par un manifeste fondé sur une ode au détournement des prestations sociales. Les utiliser pour ne plus être contraint par la dynamique travail-argent et créer du mieux-vivre, des projets culturels, à l’échelle du territoire. Le rapport de l’individu à lui-même et à son environnement pourrait alors changer. » Tout comme les clichés dont font l’objet celles et ceux qui ont décidé, de ne (presque ?) plus travailler.

Cet article a été initialement publié dans le magazine n°5 de Welcome to the Jungle, paru en mars 2020. Pour vous le procurer, rendez-vous sur notre e-shop.

Magazine Trimestriel N°5 - Mars 2020

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Photos by WTTJ

Thomas Laborde

Journaliste - Welcome to the Jungle

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