Le travail, un bon refuge pour oublier ses problèmes persos ?

Le travail, un bon refuge pour oublier ses problèmes persos ?

Le travail, et ce qu’il représente pour chacun d’entre nous, a beaucoup été questionné pendant le premier confinement. Pour certains, il est simplement un moyen de gagner sa vie. Pour d’autres, il est une source de reconnaissance. D’aucuns y trouvent une façon de se rendre utile à la société quand d’autres, enfin, y trouvent refuge quand leur vie personnelle devient trop difficile à gérer. Et inutile de se mentir, entre le confinement bis et l’avalanche de mauvaises nouvelles, se réfugier dans le travail est parfois bienvenu.

Se “surinvestir” dans le boulot peut nous permettre d’oublier temporairement les galères quotidiennes, mais aussi nous procurer un certain épanouissement, un sentiment d’utilité parfois compliqué à trouver hors de la sphère professionnelle. De là, est-ce que trouver refuge dans son travail est forcément un mal ? À quel moment ce comportement peut-il devenir dangereux, et comment trouver un juste équilibre ? Pour le savoir, nous avons discuté avec des profils qui ont tendance à adopter cette attitude, momentanément ou de façon plus diffuse, ainsi qu’avec deux psychologues cliniciens du travail, qui nous ont permis d’éclaircir ces questions.

Une attitude qui peut être constructive…

Travailler plus pour ne pas ruminer

Quand nous rencontrons des problèmes personnels, se réfugier dans le travail pour s’occuper l’esprit et ne plus avoir à penser est assez tentant. Ce fut le cas pour Louison, qui, suite au décès de sa mère, a mis les bouchées doubles au boulot. « J’ai perdu ma mère alors que je ne m’y attendais pas du tout, en plein confinement. J’avais énormément de mal à accepter le deuil. Quand je suis revenue de ma semaine de congés, j’étais en mode bête de guerre, j’ai voulu occulter tout ce qui s’était passé, je ne voulais pas qu’on me parle de ça. On vivait une période charnière pour l’avenir économique de l’entreprise, donc m’investir à fond n’a pas été difficile. Je voyais le travail comme une solution pour masquer le problème : vu que mon esprit était occupé, je ne pensais plus à tout ce que le décès de ma mère impliquait. »

Travailler plus pour ne pas ruminer des pensées noires est une solution qui peut sembler bancale. Mais selon la psychologue clinicienne spécialisée Gabrielle le Gall, s’immerger dans le boulot temporairement pour oublier ses soucis peut parfois être salvateur, et n’est pas nécessairement négatif. « Sur le moment, s’investir dans le travail peut être constructif, cela peut aider à faire face à une difficulté », explique la praticienne. S’occuper l’esprit en travaillant deux fois plus qu’à la normale peut ainsi nous aider à surmonter un obstacle que nous n’arrivons pas à gérer frontalement. C’est une façon de se donner du temps, en attendant que notre mental soit prêt à digérer ce qui est arrivé.

C’est aussi la stratégie qu’a adoptée Philippine, avocate, suite à une rupture amoureuse qu’elle n’arrivait pas à surmonter. « Quand on s’est séparés avec mon copain, j’étais à temps partiel. J’ai immédiatement demandé à repasser à temps plein, et ça a été une véritable échappatoire, je me suis jetée corps et âme dans mon travail. C’était tout à fait assumé, j’ai même prévenu ma boss en lui demandant qu’elle me donne un maximum de boulot. »

Outre le fait qu’il occupe l’esprit, le travail a aussi comme vertu de nous raccrocher au concret, au pratico-pratique. « Souvent, on se réfugie dans quelque chose qui nous ancre dans le réel, analyse Lionel Leroi-Cagniart, psychologue et clinicien du travail. Il nous faut nous raccrocher à quelque chose de concret pour pallier une situation à laquelle on ne trouve pas de réponse. Il ne s’agit pas forcément de se réfugier, mais plutôt de se reconstruire. On est dans le ressenti : on se concentre sur la satisfaction qu’il y a à effectuer telle ou telle tâche, tandis que ce qui nous attend à côté, pour l’instant, on ne sait pas le gérer. » “Se donner” au travail quand on a besoin de s’aérer l’esprit permet de ne pas ruminer des pensées anxiogènes, pour ensuite analyser avec plus de sérénité nos problèmes personnels.

Travailler pour se sentir bien

Pour certains, se réfugier dans le travail n’est pas une réaction ponctuelle face à un événement inattendu, mais répond à des besoins plus profonds comme celui d’être reconnu ou de se sentir utile. C’est le cas pour Christine, fondatrice d’un salon de thé dans lequel elle travaille sept jours sur sept. La commerçante explique se sentir utile dès lors qu’elle passe le pas de sa boutique, un sentiment qu’elle ne parvient pas à éprouver aussi fortement hors de sa sphère professionnelle. « *J’échange tous les jours avec les gens, j’ai le sentiment de leur apporter un peu de légèreté dans un contexte plutôt morose. Le fait que mon entreprise marche bien est aussi très valorisant, car j’en suis seule responsable. Le fait que j’ai créé ma société au moment où mes enfants ont quitté la maison n’est probablement pas anodin, j’avais besoin de me sentir utile quelque part, de remplir tout ce temps qui s’offrait à moi de façon constructive. Et comme j’y trouve mon compte, j’avoue ne pas compter mes heures. »

Se réfugier dans le travail peut alors aussi être une façon de s’épanouir, en satisfaisant à des besoins nécessaires à notre bien-être, que l’on ne parvient pas à combler autrement. « Le travail, c’est aussi construire sa personnalité, c’est être reconnu, c’est se confronter à sa propre intelligence et apprendre à développer de la coopération », rappelle Lionel Leroi-Cagniart. Mais alors à quel moment passe-t-on du surinvestissement professionnel constructif, qui nous aide à digérer un événement difficile ou contribue à notre épanouissement, au surinvestissement dangereux, qui nous aliène et nous nuit ?

… À condition que cela soit temporaire

Des personnalités plus à risque

Selon Gabrielle le Gall, pour rester saine, cette attitude de compensation par le travail doit rester momentanée. « Le danger c’est quand cela devient pérenne. Quand le surinvestissement n’est plus récompensé, qu’on dépense son énergie à fonds perdu, et que cela devient un mode de fonctionnement, c’est là que les choses risquent de déraper. »

Face à ce risque, certaines personnalités sont plus susceptibles que d’autres de mettre le doigt dans l’engrenage. « Certains profils ont des tendances perfectionnistes, d’autres ont besoin de beaucoup de reconnaissance… quand ces traits de personnalité rencontrent un contexte professionnel où le surinvestissement est valorisé, ce qui est plutôt la tendance actuelle, ces personnes-là ne pensent pas à se protéger, car elles ne se rendent pas compte qu’elles donnent trop », indique Gabrielle le Gall. Être trop exigeant avec soi-même, avoir un fort besoin de reconnaissance, vouloir à tout prix faire les choses au mieux sont des caractéristiques qui peuvent conduire à travailler toujours plus, pour peu que le milieu professionnel valorise ces comportements. On se réfugie dans le travail parce qu’on s’y sent utile, valorisé, jusqu’à, parfois, tomber dans la démesure.

Rester attentif aux signaux d’alerte

« J’ai besoin de la reconnaissance des autres pour me sentir bien, reconnaît Philippine, la jeune avocate. Je me nourris de la reconnaissance de mes clients. Or, avocat est un métier intransigeant. Pour obtenir cette reconnaissance, il faut bosser. J’ai donc une charge de travail conséquente, et en plus, je suis quelqu’un qui a du mal à faire les choses en surface, ce qui fait que je m’investis beaucoup, dans tout ce que je fais… et a fortiori au sein de mon cabinet. » Savoir distinguer le surinvestissement temporaire, pour s’aider à surmonter une situation difficile par exemple, du surinvestissement permanent, devenu un mode de fonctionnement, n’est pas aisé. Encore faut-il pouvoir se rendre compte que l’on en « fait trop ». Pour cela, il faut rester vigilant, explique Gabrielle le Gall, et guetter les signaux d’alerte. « Il faut rester attentifs aux alertes du corps : les troubles psychosomatiques, le manque de sommeil… et prendre en compte les remarques de son entourage, car ce sont souvent les premiers à pointer du doigt un investissement professionnel excessif, qui peut conduire au burn-out. » Bien souvent, c’est quand le travail devient omniprésent, et que l’individu ne s’épanouit que par celui-ci, au détriment de sa vie personnelle, que le danger guette.

Un juste milieu entre vie personnelle et vie professionnelle

Car c’est souvent là que le bât blesse. « Mon boulot, c’est habituellement des semaines entre 60 et 70 heures, avec des jours d’astreinte, relate Alexandre, manager d’un petit groupe de restauration. J’aime ce que je fais, mais je n’ai pas le temps d’avoir une vie personnelle : pour rencontrer quelqu’un, avec de tels horaires, c’est compliqué… » Même son de cloche du côté de Philippine : si elle est en couple, elle reste consciente que son implication dans son travail ne pourra être compatible avec la construction d’une vie de famille. « J’ai bossé encore plus au moment de ma rupture, mais globalement ce rythme soutenu, c’est ma normalité, et je sais que sur le long terme, si je veux voir grandir mes enfants, ça ne peut pas tenir. »

« Tout est une question d’équilibre, rappelle Lionel Leroi-Cagniart. Il faut compenser l’intuitif et le normatif, l’intuitif c’est-à-dire ce que j’aime, ce que je ressens, et le normatif c’est-à-dire ce que les normes collectives m’imposent, ce que la société attend de moi. Si mon entreprise m’impose un rythme soutenu, je dois pouvoir compenser ailleurs en faisant quelque chose qui me ressource, je dois pouvoir trouver un équilibre pour bien vivre le fait que je travaille énormément. »

Lorsque cet équilibre est rompu, il faut parvenir à le verbaliser et trouver le moyen de s’offrir des moments de « respiration », en faisant d’autres activités, en se réservant des moments de déconnexion, seul ou avec ses proches. Et, si décrocher de votre boulot semble insurmontable, ne pas hésiter à consulter un psychologue spécialisé, qui pourrait vous aider à mettre le doigt sur l’origine du déséquilibre.

Le confinement, une incitation à se réfugier dans le travail ?

Pour autant, rétablir le juste équilibre entre vie perso et vie pro n’est pas si simple en période de confinement ! L’accès aux activités extérieures est pour le moins limité, les sorties sont réduites à leur strict minimum, et surtout le travail est entré de plain-pied dans l’espace domestique… « Je sais que mon rythme de travail rend les rencontres plus difficiles, concède Alexandre. J’occupe pourtant un poste où j’ai la liberté de décider quels jours je travaille ou pas, mais qu’est-ce que je ferais seul chez moi sans rien faire ? »

En isolant les individus les uns des autres et en rétrécissant le cercle des loisirs qui pourraient nous occuper l’esprit, le confinement a peu à peu fait du travail une échappatoire rêvée pour ceux qui supportent mal l’enfermement. « Le confinement est très dur pour moi, admet Philippine. J’ai un besoin de liberté énorme, donc je suis ravie d’avoir un travail qui m’occupe l’esprit toute la journée. »

« Prendre de la distance dans ce contexte va être plus compliqué, craint Gabrielle le Gall. On renonce plus facilement à la rencontre, on risque de s’isoler, on n’est plus en lien les uns avec les autres, donc le risque de compenser en se surinvestissant au travail est plus accentué. » Pour ne pas faire du boulot la solution à tous ses maux, maintenir le lien social est essentiel, même dans ce contexte peu favorable. Discuter les uns avec les autres, avoir des échanges avec ses collègues, avec ses proches… « Un plus grand isolement implique d’être plus vigilant sur les limites à mettre entre vie professionnelle et personnelle, d’autant plus que les frontières entre les deux sont de plus en plus poreuses. Il va falloir apprendre à trouver des ressources autres, et à garder des distances avec son travail dès lors qu’un déséquilibre se fait sentir », recommande la psychologue. Alors certes les distractions sont moindres, mais à chacun de recréer l’espace de déconnexion qui lui est nécessaire pour s’épanouir : en faisant une heure d’activité manuelle ou physique, en appelant ses proches, ou juste en ne faisant rien. Parfois, c’est aussi très bien.

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Photo d’illustration by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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