Covid-19 : les étudiants refusent d’être la “génération sacrifiée”

Ces étudiants qui refusent d'être "la génération sacrifiée"

Je me présente, je m’appelle Aaron. À tout juste 21 ans et à peine diplômé d’une licence de droit, j’ai dû traverser la jungle hostile du travail pendant plusieurs semaines espérant trouver un « simple » job d’été, en vain. C’est là que j’ai pris conscience de l’ampleur des dégâts. Et, je ne suis pas le seul : tous les jeunes de mon âge subissent la crise liée à la covid-19 de plein fouet. Entre stages annulés, alternances difficiles à trouver, décrochage scolaire en confinement et le chômage qui monte en flèche, ma génération peine à faire son entrée dans le monde professionnel. Ce constat inquiétant nous a d’ailleurs valu un surnom peu flatteur et un brin victimaire, déjà utilisé après la crise de 2008, celui de “génération sacrifiée”.

Nous nous retrouvons à devoir porter une étiquette, celle d’une “génération professionnellement perdue” avant même d’avoir démarré nos carrières, ce qui ne nous donne pas foi en l’avenir. Si le terme a d’ores et déjà été employé par une ribambelle de médias, peu d’entre eux ont interrogé le ressenti des principaux concernés, à savoir nous ! En tant qu’étudiant, comment comprenons-nous le terme de “génération sacrifiée” ? Comment sommes-nous censés réagir à cette crise ? Doit-on prolonger nos études ? Tout arrêter pour travailler ? Abandonner nos rêves ? Garder espoir ou bien baisser les bras en espérant des jours meilleurs ? En retrouvant mon entourage étudiant - amis et simples connaissances - après le confinement, j’ai décidé de récolter différents ressentis, m’intéresser à différentes visions de la situation et ainsi deviner l’état d’esprit de ma génération dite “sacrifiée”.

Le chômage à la fin des études : « tout ça pour ça ? »

« Parfois, je me dis qu’on se lance dans des projets avec trop de “mais” », me confie Barbara, une fidèle camarade de promo devenue une amie, dès le début de notre échange. Ces petits “mais”, ce sont les obstacles qui s’accumulent et se hissent entre elle et ses rêves professionnels. Son “manque d’expérience”, le chômage croissant des jeunes - elle a d’ailleurs eu autant de mal que moi à trouver un job d’été -, les places en stage qui se font rares…

Pour Barbara, le chemin à parcourir pour faire carrière ressemble davantage à une succession de montagnes à gravir qu’à un long fleuve tranquille. Imane, elle aussi diplômée d’une licence de droit cette année, considère quant à elle avoir fait beaucoup trop de sacrifices pour ses études. Si jamais elle ne parvient pas à décrocher un poste à la hauteur de ses attentes, elle juge que celles-ci auront été une perte de temps considérable et cette optique crée déjà chez elle beaucoup de frustration. Thomas, étudiant d’école de commerce qui termine un master en alternance, la rejoint en estimant qu’il aura « perdu du temps et de l’argent » s’il ne trouve pas une place en entreprise à la rentrée.

Les deux étudiants dressent un tableau plus pessimiste que Barbara, qui préfère retenir le positif et ne se laisse pas aller aux regrets : « Quand tu apprends dans un domaine que tu aimes, quelle que soit la suite de ta carrière ou de ta vie, ça ne peut pas être du temps perdu ». Elle se réconforte en gardant le souvenir de trois années qui lui auront permis d’enrichir ses connaissances et d’apprendre à se dépasser. Personnellement, je partage sa vision car je la trouve moins encline au désespoir. Quoi qu’il advienne, quelque soit le poste que je serai amené à occuper, je considère que ces années ne seront jamais vaines au regard de tout ce que celles-ci ont pu m’apporter.

« Quand tu apprends dans un domaine que tu aimes, quelle que soit la suite de ta carrière ou de ta vie, ça ne peut pas être du temps perdu » - Barbara, étudiante en droit

Plutôt “délaissés” que “sacrifiés”

Quand vient le sujet de l’étiquette de “génération sacrifiée” que les médias nous ont unanimement collé sur le front, Axelle, en fin d’études de psychologie, me fait part de son incompréhension : « Je ne me sens pas sacrifiée. À chaque époque, son histoire et ses contraintes ».

De son point de vue, chaque génération - passée et à venir - connaît ses propres crises. Elle ne pense donc naturellement pas avoir moins de chances que ses aînés. Imane, qui rejette aussi l’expression avec force, lui reconnaît tout de même une part de vérité. Si pour elle le mot “sacrifiée” est trop sévère, elle préfère celui de “délaissée”. Le premier suggère que notre sort est le fruit d’une volonté et que notre perte est une nécessité pour sauver le reste du monde. Or, l’ensemble de la population est touché, bien que que la crise affecte certains groupes - dont les étudiants - plus violemment que d’autres. Ainsi, pour elle, la jeune génération est tout de même beaucoup moins avantagée que celle qui l’a précédée. C’est un sentiment dans lequel je me retrouve, avec la nette impression qu’autrefois, quel que soit le niveau de diplôme, nos parents avaient bien moins de difficultés à trouver du travail.

La vérité, c’est que l’offre d’emploi diminue alors que la demande ne cesse d’augmenter, et pas uniquement depuis le début de la pandémie. De plus en plus de jeunes se lancent dans de longues études dans le but d’exercer un métier qui les passionne et qui a du sens à leurs yeux. Mais en fin de parcours, la seule certitude que l’on ait, moi, Imane et tous les autres, est qu’une longue recherche d’emploi nous attend. Elle déplore, et je la rejoins, le fait que le diplôme ne soit toujours pas un bouclier anti-chômage et se sent par ailleurs victime d’une injustice, celle de devoir subir une crise dont sa génération n’est pas responsable : « Devrais-je m’excuser d’être née en 1998 ? » Un agacement qui se conjugue avec une inquiétude sur son avenir…

« Je ne me sens pas sacrifiée. À chaque époque, son histoire et ses contraintes » - Axelle, étudiante en psychologie.

Vers un changement du niveau de vie et des mentalités ?

Justement, l’inquiétude, est semble-t-il - au vu de mes discussions - un sentiment général qui pèse sur les étudiants. Beaucoup, comme Axelle, sont inquiets quant à leurs chances de trouver l’emploi qu’ils espèrent tant. Certes, c’est une inquiétude classique d’étudiant, indépendante de l’époque et du contexte, mais on ne peut pas nier qu’elle s’accentue aujourd’hui. Et si ce n’est pas l’entrée dans le monde du travail qui nous inquiète, d’autres craintes prennent le relais.

Thomas estime avoir acquis suffisamment d’expérience grâce à son alternance pour convaincre des recruteurs de l’embaucher. Malgré tout, ce qu’il redoute, c’est de voir sa fiche de paie pâtir de ce ralentissement économique. Plutôt qu’un chômage de masse qui ne sera peut-être que temporaire, n’est-ce pas la baisse des salaires sur le long terme - et donc du niveau de vie - qui serait le véritable fardeau de la génération “sacrifiée” ou “délaissée” que nous sommes ? La perspective d’un début de carrière longue et poussive semble aussi insupportable que l’incertitude qui plane pour le moment…

Autre conséquence fortuite de la crise à laquelle Imane se prépare : un renfermement de chacun sur soi, qu’elle définit comme un « changement de tempérament subi ». En d’autres termes, dans un contexte où les places en entreprise sont minutieusement comptées, elle craint que la concurrence se renforce et se mue en une rivalité malsaine, où chacun se focaliserait uniquement sur ses intérêts et où la solidarité se perdrait. La jeune femme, qui se considère plus “généreuse” que “compétitive”, ne souhaite pas être obligée d’aller contre sa nature pour réussir.

Barbara, quant à elle, avec le positivisme qui lui est propre, ne voit pas l’avenir aussi sombre. Elle prédit et espère au contraire un sursaut de solidarité de la part des jeunes de sa génération. Une vision qui me réconforte, je dois l’avouer : je pense que quelles que soient les circonstances, entre “sacrifiés”, on se comprend et cela pousse à l’union. Et puis, je suis agréablement surpris de voir, depuis le début de la crise, naître de nombreuses initiatives qui visent à soutenir les jeunes en recherche d’emploi. Sur les réseaux sociaux, on échange, on s’entraide, on partage des offres d’emploi et des bons plans. Alors oui, quand il s’agit d’obtenir un poste, il faut se battre mais, à côté de ça, partageant tous la même crainte de l’avenir, je perçois aussi un soutien moral mutuel et un esprit d’entraide.

Bref, alors que la situation n’était déjà pas facile avant cette crise économique, notre génération fait indéniablement partie, malgré elle, de ses principales victimes. Mais, malgré toutes les difficultés et l’incertitude qui hantent en ce moment l’esprit de toutes les personnes de mon âge, le terme de “génération sacrifiée” ne nous convient pas. Et selon les diplômes, les secteurs, et même la personnalité de chacun, la peur, l’inquiétude et l’appréhension varient. Pour ma part, en ce début de carrière loin d’être idéal, je garde espoir et me persuade qu’avec un peu de persévérance et un esprit de solidarité, nous enterrerons l’inquiétante et pesante expression “génération sacrifiée”, loin d’être aussi forte que l’ambition qui nous anime.

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Photo d’illustration by WTTJ

Aaron Raymond ATTAL

Étudiant en droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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