Temps de travail : pourquoi le confinement bouleverse tout

Confinement : un rapport au temps de travail bouleversé

Vous aussi, depuis le début du confinement, vous avez l’impression que l’horloge est détraquée ? Que les jours (et les réunions en visio !) se ressemblent et que le temps est à l’arrêt ? Que tout se brouille ? Pour y voir un peu plus clair sur notre rapport au temps, nous avons posé quelques questions à Jean-Yves Boulin, chercheur associé en sociologie à Paris-Dauphine. Spécialisé dans les questions du temps de travail, il a notamment travaillé sur le travail du dimanche (Les batailles du dimanche, Puf, 2016, avec Laurent Lesnard), et l’organisation de nos temps tout au long de la vie.

Depuis trois semaines et demi, ceux qui subissent le confinement total ont l’impression que le temps ne s’écoule plus, est immobile. Pourquoi ?

Ce n’est pas le temps qui est devenu immobile, c’est nous qui sommes devenus immobiles ! Et c’est une remise en cause fondamentale de nos vies modernes, qui sont par nature hyper-mobiles : nous partons au travail, nous emmenons les enfants à l’école, nous nous déplaçons pour faire nos courses, nous partons en vacances… Mais si nous sommes devenus immobiles, Chronos, lui, continue : les heures, les journées et les semaines s’égrènent comme avant. Or, l’espace et le temps sont intimement liés, on ne peut pas les détacher : c’est ce qu’on nomme la dimension spatio-temporelle. Chacune de nos activités est liée à un lieu, et ce qui faisait le sel de la vie moderne c’était justement d’avoir beaucoup d’activités, dans des espaces dédiés (le bureau, les salles de spectacles, la salle de sport etc.) Sans ça, tout devient linéaire. Et aujourd’hui tout ça est arrêté, et c’est inédit.

« Ce n’est pas le temps qui est devenu immobile, c’est nous qui sommes devenus immobiles ! »

L’humanité n’a donc jamais vécu un tel arrêt ?

Je ne suis pas convaincu par la métaphore guerrière, mais on peut tout de même imaginer que lors de l’occupation, beaucoup de choses de la vie ordinaire étaient également à l’arrêt. Mais là, oui, c’est un choc inédit, à la fois sur le plan de l’espace (nous sommes contraints à notre seul espace domestique) et du point de vue du temps (il n’y a plus de diversité des temps). Alors, bien sûr, il y a encore le rythme du jour et de la nuit, mais les temps sociaux (caractérisés par l’activité qui l’occupe), se mêlent désormais.

Qui sont ceux qui subissent le plus ce temps à l’arrêt ?

Ceux pour qui le changement est le plus radical ce sont évidemment les employés qui, du jour au lendemain, se retrouvent en chômage partiel. Ils sont arrêtés “totalement” mais rémunérés “partiellement”, contraints chez eux, dans l’attente que la vie reprenne mais sans savoir quand… Et cela peut être très dur psychologiquement car vous ne pouvez pas travailler, mais en plus on vous répète que « vous n’êtes pas en vacances » ! Ce mardi, la ville de Paris a passé une nouvelle mesure de contrainte spatio-temporelle : vous ne pouvez plus sortir faire votre sport entre 10h et 19h… une sorte de couvre-feu dans la journée en quelque sorte ! Les chômeurs partiels, c’est-à-dire ceux qui ne peuvent pas télétravailler, contrairement à la majorité des cadres par exemple, vivent beaucoup plus violemment ces interdictions supplémentaires. Pour une raison : parce que la plupart de ces travailleurs ont des qualifications et des revenus plutôt bas donc des logements moins spacieux, et ne sont pas très équipés en capital social, culturel, et numérique.

On entend beaucoup que la situation ne fait que renforcer les inégalités sociales…

Bien sûr. De nombreuses études sont en cours, mais ce qui est probablement le plus dur à vivre pour ces personnes en chômage partiel (6,3 millions au 8 avril, ndlr) c’est la contrainte du lieu d’habitation. Pour combattre la linéarité du temps, il faut pouvoir mettre en place des activités différenciées et organiser son lieu de vie selon elles, mais comme l’espace est très contraint…

Quels risques psycho-sociaux encourent ceux qui supporteront le moins ce temps à l’arrêt ?

On peut imaginer des effets sur la santé en terme d’angoisses, de stress, des sortes de burn-out non pas liés au travail mais à l’enfermement, à l’absence d’horizon spatial et temporel. Vous savez, même pour ceux qui considèrent avoir ce que Graeber appelle un “boulot à la con” (ou “bullshit job”), le travail permet de sortir de son espace domestique, d’aller à la rencontre des autres, etc. Nous sommes des animaux sociaux !

« Le travail permet de sortir de son espace domestique, d’aller à la rencontre des autres. »

Allons-nous passer un cap et finir par nous adapter à ce “nouveau temps” linéaire ?

L’homme tente toujours de s’adapter. C’est ce que nous faisons tous au quotidien depuis trois semaines. Mais pour prendre la comparaison, c’est comme quand on est au chômage : les premiers jours, on peut se sentir libéré des contraintes du travail, en éprouver de la satisfaction, et puis au bout de deux ou trois semaines, selon la personne, les angoisses réapparaissent, notamment celle de retrouver un emploi. Aujourd’hui la difficulté pour nous qui sommes confinés, c’est que l’on a du mal à anticiper l’après… On vit dans une sorte de présent permanent, sans pouvoir y relier la situation antérieure ni celle qui adviendra. Alors, on tente de s’adapter, on réarrange le temps à notre manière. Mais non, l’homme ne considérera jamais ce temps linéaire et contraint comme une situation “normale”.

« On vit dans une sorte de présent permanent »

Pourquoi ?

Parce que l’homme est ainsi fait ! Nous avons besoin de rythmes différents dans nos vies, tantôt lents, tantôt rapides, nous avons également besoin d’une diversité d’activités et, surtout, de liens sociaux variés.

Mais parfois justement, en télétravail, tout se brouille ! Entre les enfants, les messages des proches et les mails à traiter… pas facile de séparer le perso du pro.

Ce brouillage des frontières n’est pas né avec le confinement, mais il l’accentue considérablement. La question de l’articulation vie pro-vie perso est apparue dans les années 80, lorsque les femmes ont réellement pris leur place dans le marché du travail, et n’a fait que prendre de l’ampleur avec les nouvelles technologies qui permettent de travailler n’importe où et n’importe quand. Avec le confinement, trouver des moments et des espaces à part pour le travail ou la vie familiale, dans un espace restreint, c’est très compliqué ! La taille du logement joue encore une fois un rôle central, ainsi que le nombre d’occupants et l’âge des enfants. La structuration du temps n’a plus rien d’évident : on doit travailler, devenir professeur l’espace d’une heure, faire davantage de ménage car tout le monde est à la maison… La conjonction de nombreuses tâches fait que tout se chevauche et s’entremêle. Et là, c’est à chacun de bricoler comme il peut, en fonction de ses biorythmes. Certains mettent des règles et des horaires très strictes en place, d’autres laissent un peu tomber le temps de travail au profit de celui de la vie familiale (ou inversement)…

« Avec le confinement, trouver des moments et des espaces à part pour le travail ou la vie familiale, dans un espace restreint, c’est très compliqué ! »

Certains télétravailleurs, surtout les plus isolés, se mettent aussi à travailler encore plus pour combler le vide…

C’est en effet un risque. Chaque jour ressemblant au précédent, avec un rythme hebdomadaire et un week-end clairement identifié qui disparaît, certains se mettent à travailler tous les jours, week-end compris, parce que leurs outils et leur temps “libre” le permet. Mais il y a des raisons très différentes à ce comportement, sur lesquelles il faudra mener des études : parce que ça les occupe, parce qu’ils perdent la notion du temps, parce qu’ils préparent l’avenir et la sortie de crise, parce que leurs employeurs sous-entendent qu’il faut le faire… Ce risque de tomber sans fin dans le travail peut se résoudre si le travailleur maintient un lien avec la communauté de travail, si des réunions entre collègues rythment la journée, si on se dit à la fin d’un Zoom le vendredi soir : « allez, bon week-end à lundi ! »

Cette difficulté à séparer le temps de vie perso et le temps de vie pro est-elle particulièrement prégnante en France, où le sentiment d’identité lié à notre travail y est plus fort qu’ailleurs ?

Les Français sont très ambivalents ! Ils sont à la fois très attachés à leur travail (pour des questions identitaires et de réalisation de soi), mais ils accordent également beaucoup d’importance à leur temps libre. Rappelons que c’est le pays où la durée légale du travail est la plus faible au monde ! Même si la durée effective se situe dans la moyenne européenne, d’ailleurs. La difficile articulation vie pro-vie perso en France tient davantage au mode de management français, encore très autoritaire. Les salariés ont peu d’autonomie, peu de décisions sont prises de manière collégiale et il y a peu de possibilité d’adapter ses heures de travail à ses moments de vie. Et cela est d’autant plus vrai que la qualification est basse.

Est-ce que cette “expérience forcée” peut modifier notre rapport au temps ?

C’est la grande question sociologique ! Ce confinement, selon sa durée, pourrait amener des modifications dans la perception de nos différents temps sociaux : temps de travail, familial, loisirs, domestique, temps de consommation… Est-ce que ceux qui travaillaient ou consommaient énormément avant la crise, continueront à y mettre la même valeurs par la suite ? Est-ce que j’aurais des frustrations si on me dit que tous les magasins sont désormais réellement fermés le dimanche, pour laisser les travailleurs se reposer ? Qu’est-ce qui est vraiment important pour moi ? On pourrait vivre une sorte de re-hiérarchisation de nos temps. Et c’est le changement de nos représentations personnelles, qui pourra induire des changements de comportements collectifs.

« Ce confinement, selon sa durée, pourrait amener des modifications dans la perception de nos différents temps sociaux : temps de travail, familial, loisirs, domestique, temps de consommation… »

Peut-on déjà en prédire quelques-uns sur notre perception du temps de travail ?

La chose qui apparaît déjà la plus probable est que certains nouveaux télétravailleurs vont s’apercevoir qu’une partie de leur temps de travail est réalisable à la maison. Et que les managers comprendront que ce n’est pas un mal ! La normalité sur cette question peut changer. L’autre chose, qui en découle d’une certaine manière et pour laquelle je milite depuis longtemps, serait que cela amène à une réflexion collective sur l’autonomie de chacun. Que cela devienne la norme que chaque travailleur puisse négocier son temps de travail et de repos, selon son propre biorythme mais également son moment de vie. Nous devrions pouvoir répartir notre temps de travail tout au long de notre vie, en l’alternant avec des temps de formations longues, de congés parentaux conséquents, de congés sabbatiques… L’Homme est porteur et acteur de plusieurs sociabilités, et il faut qu’il puisse les exprimer toutes. La société et l’entreprise devraient laisser la latitude aux gens de les organiser, avec des limites bien sûr. C’est ce que j’appelle la régulation collective des choix individuels. Et ce n’est pas si utopique : en Allemagne, dans le secteur de la métallurgie, les travailleurs peuvent désormais choisir de passer de 35h à 28h pendant deux ans, et pour des raisons qui leurs appartiennent !

« L’Homme est porteur et acteur de plusieurs sociabilités, et il faut qu’il puisse les exprimer toutes. »

Vous militez également pour un temps de travail partagé entre tous…

Evidemment ! Après une telle expérience de non-activité pour certains, de ralentissement pour tous, nous poserons-nous enfin la question : pourquoi y a-t-il des gens qui ne travaillent pas, quand certains travaillent 60 heures et plus par semaine ?

Le gouvernement vient d’ailleurs d’autoriser le passage théorique aux 60 heures dans certains secteurs. Est-ce que vous craignez que les acquis sociaux sur le temps de travail soient en danger en France et dans le Monde ?

En temps de crise, on voit toujours des lois exceptionnelles advenir. Il faut voir si elles perdureront dans le temps, mais je ne pense pas. Je pense plutôt qu’à la fin de cette crise on va se demander : on sort comment, avec quels objectifs ? Notamment au regard du changement climatique. Est-ce qu’on repart de la même manière, à fond dans le capitalisme et la consommation, pour rattraper “le temps perdu” ? Ou est-ce qu’on repense tout ? D’une certaine manière, cette crise, cet arrêt quasi-total, est une opportunité pour nous poser des questions sur notre mode de développement.

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Photo d’illustration by WTTJ

Clémence Lesacq

Editorial Manager - Modern Work @ Welcome to the Jungle

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