Stagiaires et apprentis : le télétravail, l'occasion de se responsabiliser ?

Apprentis, stagiaires : quand le télétravail responsabilise

Quid des étudiants pendant la crise sanitaire du coronavirus ? Pour beaucoup, le confinement est synonyme de cours à distance, pour une durée encore indéterminée. Quant à ceux qui sont actuellement stagiaires ou alternants, la situation actuelle rime malheureusement souvent avec l’interruption de leur convention ou contrat, ou bien l’abandon de certaines missions. Pour d’autres, l’expérience a pris une toute autre tournure. Afin d’aider la boîte à surmonter cette période particulièrement compliquée, le travail s’intensifie et l’accompagnement se fait plus discret. En cause notamment, le télétravail mais aussi le manque de temps du boss.

Nous sommes allés à la rencontre de quatre étudiants qui effectuent leur stage ou alternance dans un nouveau contexte depuis le début du confinement. Ils nous ont raconté comment il s’adaptent à ces circonstances si particulières. Loin de s’ennuyer, ils décrivent une activité maintenue, un rythme de travail accru et des conditions souvent anxiogènes. Certains, délaissés au niveau de l’accompagnement, gagnent cependant en autonomie et font aussi de cette période une étape constructive dans leur parcours professionnel.

Avec moins de repères, la gestion du temps peut devenir chaotique

Lola a 24 ans. Dans le cadre de son Master II en Direction Artistique, elle est en alternance dans une agence de pub, au pôle branding, depuis septembre. À l’annonce du confinement, son entreprise a placé tous les employés en télétravail. Si la charge de travail confiée à l’étudiante ne varie pas, son rythme se voit en revanche chamboulé par les nouvelles conditions que la période induit : « Étant donné que mes responsables ne sont pas là pour apprécier mon investissement chaque jour, je me sens vraiment obligée d’en faire plus et de rendre compte quotidiennement du travail fourni. Avant le confinement, je ne leur envoyais mes projets qu’une fois terminés. Depuis que je passe mes journées chez moi, je leur envoie toutes les étapes de mon travail.” Derrière l’assiduité de Lola se cache un besoin de « faire ses preuves », face à la distance : « Je veux qu’on sache que je suis digne de confiance, que mon investissement n’a pas faibli, même sans chapeautage. » Même si les points avec le reste de l’équipe sont récurrents, son rythme dépend aussi de celui de ses tuteurs : « L’un de mes N+1 a des enfants. Le projet sur lequel on bosse ensemble repose donc davantage sur mes épaules : forcément, il est moins disponible. Je ne peux pas lui en vouloir ! C’est sûr qu’on ne vit pas le même confinement. »

Par ailleurs, Lola a beaucoup de mal à décrocher : « Puisque mon chez-moi est aussi devenu mon bureau, je n’arrive plus à couper. Avant, je terminais entre 18 et 19h. Désormais, ce sont les applaudissements de mes voisins, sur les coups de 20h, qui me sortent de ma bulle. Et même après, je suis souvent encore en attente de retours. Même en dînant, je pense au boulot. » Et lorsque les feedbacks tombent, il y a parfois des incompréhensions. Elle explique : « La semaine dernière, j’ai travaillé deux jours sur un projet, pour qu’on me dise au bout du compte que je m’étais trompée de direction. Ma tutrice n’avait pas pu vérifier toutes les étapes intermédiaires de mon travail au fur et à mesure. C’est frustrant, car en agence, il lui aurait suffit d’un coup d’oeil pour me guider. J’ai perdu du temps et ça m’a démoralisée. » Du temps gâché qui pèse sur sur les épaules de Lola, dont la formation continue une semaine par mois, en parallèle de son travail. « En plus de suivre les cours en visioconférence, on doit faire des projets d’équipe, toujours à distance, ce qui nous prend aussi beaucoup plus de temps. » Malheureusement, compliqué pour l’alternante de s’aérer l’esprit lorsqu’elle en ressent le besoin : « Je trouve qu’à force de rester enfermés, on devient vite parano. Personnellement, sans retours aussi fréquents qu’avant, j’ai souvent l’impression de ne pas bien faire mon travail ou de ne pas en faire assez. Et puis, ça n’est plus possible de sortir prendre un café avec un collègue pour souffler un peu et prendre du recul. Je me sens seule, même si l’accompagnement reste présent. »

« En plus de suivre les cours en visioconférence, on doit faire des projets d’équipe, toujours à distance » - Lola, alternante en agence de publicité

Pas si simple de trouver la motivation

Pour Marc, 22 ans, le travail à distance n’est pas simple non plus. En stage dans une entreprise de fusion-acquisition dans le secteur du luxe depuis mi-février, il n’est resté qu’un mois dans les bureaux, et non trois comme prévu dans sa convention : « Lorsque la situation a commencé à se compliquer, mes responsables m’ont autorisé à rentrer en Angleterre, auprès de ma famille, quelques jours avant l’annonce officielle du confinement. » Depuis, l’étudiant est en télétravail, et ce n’est pas toujours facile, notamment en raison de l’accompagnement qui a beaucoup baissé depuis le début de la crise : « Le marché financier subi un choc énorme. Alors forcément, surtout dans ce type d’entreprise, tous mes boss sont très occupés et je ne suis clairement pas une de leurs priorités. » Mais Marc reste investi comme lorsqu’il était encore à Paris, de 9h et 18h environ. Il affirme tout de même même que c’est plus difficile pour lui de bien travailler dans ces conditions : « Depuis que ma soeur est en chômage partiel et ne travaille plus en face de moi à la maison, c’est encore plus dur de rester motivé tout seul ! Et puis c’est bête, mais enfiler un costume et prendre le métro me met davantage dans des conditions qui favorisent la productivité, ce n’est pas pareil quand on reste bosser chez soi en pyjama. »

À contre-courant des critiques qui s’acharnent contre le bruit en open-space, lui semble plutôt vanter l’aspect stimulant des espaces partagés. Il ajoute que hors des murs du bureau, il est plus tentant de se laisser distraire : « Parfois, je checke Facebook en vitesse, et quinze minutes après, je me surprends à être toujours en train de scroller. C’est le genre de chose qui ne m’arriverait pas au bureau ».

« Enfiler un costume et prendre le métro me met davantage dans des conditions qui favorisent la productivité » - Marc, stagiaire dans une entreprise de fusion-acquisition

Sa communication avec ses supérieurs est elle aussi altérée. Il préfère « attendre le prochain point » que d’envoyer un e-mail à chaque fois qu’il a un doute : « Ce n’est pas simple de poser des questions à distance : j’ai plus l’impression de déranger qu’au bureau, où ça me prendrait cinq minutes chrono. Ça me semble plus intrusif d’envoyer plusieurs messages ou mails par jour que d’aller parler à un collègue directement. » Aussi, il se rend compte qu’il « apprend toujours mieux en vrai » que par e-mail ou téléphone. D’autant plus que les échanges écrits manquent parfois de clarté et peuvent sembler un peu froids : « Je n’arrive jamais à savoir comment interpréter les messages de mes managers : est-ce qu’ils sont énervés ? Confus ? »

Malgré tout, Marc a conscience que « l’objectif de toute boîte est de préserver sa santé. » Alors, bien que ses managers soient loin et sa tenue de travail au placard, il prend sur lui. Il se motive chaque jour, avec sa volonté pour seul garde-fou.

Des sacrifices, mais au bout, l’espoir d’être gardé

De son côté, Marine, 22 ans, est étudiante en Master Finance. Jusqu’au 26 juin, elle est en stage en tant que Junior Auditrice. Depuis le début du confinement, elle ne fait plus son travail de la même manière : « Normalement, nous nous déplaçons toujours chez le client afin de réaliser l’audit. Le contexte actuel, bien évidemment, nous empêche de le faire, ce qui rend notre mission beaucoup plus difficile à remplir ». Pourtant, l’ensemble de ses missions ont été maintenues. Mais elles sont difficiles à réaliser seule, à distance, alors qu’elle change d’équipe et de N+1 à chaque projet, toutes les une à deux semaines. D’autant plus que pour elle « la finance est loin de relever de l’inné ». La complexité est à son apogée lorsqu’elle s’occupe du “pointage” de document (vérification des transactions et des enregistrements comptables, ndlr), sans manager disponible pour la guider : « Ma première semaine de télétravail était très particulière. On m’a envoyé les documents et j’ai passé 4 jours à essayer de me débrouiller seule. Le mercredi un autre stagiaire est arrivé sur la mission. Il n’avait jamais pointé avant, c’est donc moi qui lui ai expliqué comment il devait travailler. »

« On m’a envoyé les documents et j’ai passé 4 jours à essayer de me débrouiller seule. » - Marine, stagiaire junior en audit

Une situation qui demande à l’étudiante un investissement conséquent : « Pendant cette mission, mes horaires ont considérablement changé. J’ai parfois travaillé assez tard pour passer le rush ». Heureusement, la semaine suivante, Marine a pu revenir à des horaires plus “classiques” . Aussi, elle a pu obtenir que quelqu’un soit plus disponible pour l’encadrer, ce qui ne l’empêche pas de « communiquer directement avec les clients par téléphone », chose qu’elle ne faisait pas avant en raison de son statut de stagiaire. Une confiance bien méritée suite à une première semaine de rush où elle prouvé qu’elle pouvait se débrouiller par elle-même. Marine sort grandie de cette expérience, qu’elle qualifie de « positive et constructive ». Elle continue de se challenger chaque jour, boostée par l’acquisition de plus grandes responsabilités et l’espoir d’être gardée à la fin de son stage.

Une opportunité unique de s’autoformer

Pour Arthur, 23 ans, cette période est presque une aubaine. Il a commencé son stage il y a trois mois, en tant que Chef de projet junior Etudes et Marketing. Depuis qu’il est passé en télétravail à 100%, il continue à travailler pour la start-up auprès de laquelle il s’est engagé pour encore trois mois. Au lieu de se laisser aller au vertige qu’il a ressenti au début de ces changements, il a très vite réalisé que pour éviter de perdre du temps, il lui serait plus bénéfique d’appréhender la situation avec optimisme.

Bien que ses missions aient varié suite à l’annulation de plusieurs projets sur lesquels ils était en train de travailler, il s’est rapidement adapté : « J’ai été placé ”sous l’aile” d’un autre employé que ma maître de stage, dans une partie plus marketing. Grâce à ça, j’ai la possibilité de m’auto-former à différents logiciels de production graphique (ce qui m’a toujours plu), et je sens que ce confinement est une opportunité à saisir : celle d’apprendre plus vite, et davantage par moi-même. » Une posture positive qui va au-delà des quelques perturbations ressenties par Arthur. Ce dernier décide de s’affranchir d’un travail d’équipe quelque peu bouleversé par la distance avec ses collègues, en gagnant en indépendance : « Il est vrai que l’on sent moins de communication et d’efficacité dans l’équipe. Je pense que c’est le cas dans toutes les entreprises en ce moment. Or, le fait d’avoir gagné en autonomie, fait que je ne suis pas trop gêné par la distance : je peux me responsabiliser et avancer le plus possible de mon côté ». Déterminé à ne pas subir la situation, l’étudiant en Management et Gestion des Entreprises est confiant. Il espère pouvoir dire à la fin du confinement : « Regardez, j’ai appris à faire ça, ça et ça » et ainsi « pouvoir faire gagner du temps à tout le monde », lorsque les choses seront revenues à la normale dans son entreprise.

Ces profils témoignent de grandes perturbations chez les stagiaires et alternants, qui se retrouvent souvent face à eux-même pour accomplir les missions qui leur sont assignées. Et même si certains s’estiment “heureux” de ne pas être concernés par les missions avortées ou les conventions et contrats annulés, leur expérience s’est considérablement compliquée depuis le début du confinement. Or, malgré les difficultés liées aux nouvelles conditions de travail, à de potentielles surcharges et à des horaires plus exigeants, ils font de leur mieux pour continuer d’apprendre en autonomie. Laisser une marque positive dans l’entreprise : voilà un objectif susceptible de les aider à garder le cap dans cette crise dont personne ne sait quand elle se terminera.

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Photo d’illustration by WTTJ

Anais Koopman

Journaliste indépendante

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