« Intéressé par tout, bon à rien ? » Le syndrome d’illégitimité des généralistes

« Intéressé par tout, bon en rien ? » Le syndrome d’illégitimité
Un article de notre expert.e

Sonia Valente

Coach certifiée en reconversion professionnelle et auteure passionnée par l’évolution du monde du travail et les profils multipotentiels.

« Ils vont finir par se rendre compte que je ne suis pas expert.e », « J’ai touché à tout : un peu de droit, un peu de marketing, un peu de commercial… Finalement, je me sens spécialiste de rien ». Ces pensées vous sont familières ? Sachez que vous n’êtes pas seul·e. Les profils généralistes – que l’on reconnait par leur parcours hétéroclite aux expériences diverses et variées -, sont nombreux à ne pas toujours se sentir à la hauteur au travail. Et lorsque ce sentiment dure dans le temps, il peut devenir très paralysant…

Comment naît le syndrome d’illégitimité, voire d’imposture ? Quels sont les signes qui le caractérisent ? Et comment faire pour s’en libérer ? Moi-même concernée et en tant que coach, j’ai, au cours des deux dernières années, reçu beaucoup de témoignages des profils “touche-à-tout” qui en souffraient. Cela me tient donc à cœur de vous en parler !

La faute à qui ?

Entre éducation parentale, influence des professeurs, dictat de la société qui prône la spécialisation comme le modèle de carrière à suivre, les causes à l’origine de ce manque de légitimité sont nombreuses et interconnectées.

L’influence familiale et scolaire

Le lien entre estime de soi et éducation parentale n’est plus à prouver. Pour Diana Baumrind, psychologue à l’université de Berkeley, un enfant soumis à des remarques et injonctions familiales et/ou scolaires, comme “si l’on veut réussir, il faut choisir une voie et s’y tenir”, risque plus tard d’éprouver un manque de légitimité ou de douter de lui et de ses capacités.

S’il est facile de croire que pour qu’un tel sentiment d’illégitimité et d’imposture se développe, l’enfant doit être soumis à une humiliation et une pression permanentes, c’est faux. En réalité, il suffit de peu de choses et d’une simple remarque telle que « ton niveau scolaire en mathématique est excellent, mieux vaut te diriger vers une filière scientifique » pour que l’enfant - en pleine construction identitaire - l’érige en vérité absolue et que naisse la croyance qu’il n’est pas légitime à toucher et à réussir dans d’autres domaines.

L’influence de la société

L’environnement familial et scolaire joue un rôle clé dans le développement du sentiment d’illégitimité, mais ce n’est pas le seul. L’environnement social est tout aussi responsable, d’autant plus qu’il est souvent interconnecté aux sphères familiale et éducative. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les entreprises ont cruellement besoin de main-d’œuvre opérationnelle pour développer la productivité et la croissance économique du pays. Pour atteindre cet objectif, la société fait de la spécialisation un modèle de carrière à suivre.

Bien que cette course à la productivité s’étiole dans les années 1990, les entreprises continuent de rechercher des profils spécialistes. C’est ainsi que l’on a vu fleurir des noms de postes comme “juriste spécialisé en droit immobilier”, “comptable spécialisé dans le secteur du BTP”, ou encore “commercial spécialisé en assurances-vie”. Et, ceux qui se détournent de ce modèle, en s’intéressant à d’autres domaines ou métiers, peuvent faire face à l’incompréhension généralechanger de job alors que la crise de l’emploi est à son paroxysme ?! ») et aux idées reçues des recruteurs sur leur (in)compétence (« vous n’avez pas suffisamment d’expérience dans ce secteur ») et leur (in)stabilité (« vous changez de job tous les deux ans, pourquoi ? »).

De quoi amplifier le sentiment d’illégitimité et la dépréciation de soi s’il est déjà présent dans notre environnement familial et scolaire ! Résultat : nombreux sont ceux qui m’ont confié ne pas postuler à une offre d’emploi trop éloignée de leur expérience par peur de ne pas avoir le diplôme qui colle parfaitement à la spécialisation demandée, ou bien ne pas avoir assez d’années d’expérience dans le domaine ou encore toutes les compétences listées dans l’offre.

La comparaison dite “ascendante”

Mais nous sommes aussi nos propres ennemis ! Si se comparer aux autres est un comportement naturel permettant de se construire vis-à-vis des autres, elle peut accroître le sentiment d’illégitimité lorsque nous pratiquons ce que le sociologue américain Léon Festinger, créateur de la théorie de la comparaison sociale, appelle la comparaison ascendante. Il s’agit de se comparer à un ou plusieurs individu(s) que nous jugeons supérieur(s) à nous-même. Quelqu’un ayant un parcours hétéroclite se comparera alors à un profil spécialiste qu’il considère être un modèle à suivre et s’évaluera à l’aune de ce dernier.

En somme, les facteurs à l’origine du sentiment d’illégitimité sont aussi variés que le parcours professionnel de ceux qui aiment toucher à tout. Maintenant que vous en connaissez les origines, vous vous demandez surement : comment reconnaît-on le sentiment d’illégitimité du profil généraliste ?

Le signe qui ne trompe pas : le surinvestissement

On reconnaît une personne qui doute d’elle-même et de sa légitimité simplement parce qu’elle n’est pas spécialisée dans un domaine par son niveau d’auto-exigence élevé : « Je ne suis pas assez expert·e », « je ne suis pas capable de répondre à TOUTES les questions que l’on me pose… » En somme, son travail n’est jamais assez bien, assez parfait pour elle. Elle considère qu’avoir des compétences un peu partout, ni talent qui sort du lot, veut forcément dire qu’elle est “moyenne en tout”. Or, à ses yeux, être moyen en tout, c’est comme être bon nulle part.

Au quotidien, c’est comme si deux voix intérieures se disputaient la première place, sans jamais arriver à cohabiter : l’une la supplie de rester fidèle à sa nature touche-à-tout, à préférer des jobs polyvalents et à explorer sans cesse de nouveaux horizons. L’autre fait pression en lui répétant que l’unique moyen de se sentir légitime est de faire un choix de carrière fixe.

Quand un profil généraliste souffre d’imposture, il a peur que sa potentielle incompétence soit démasquée et il culpabilise, convaincu de prendre la place de quelqu’un de plus méritant, « de plus expert ». Pour ne pas être révélé au grand jour ou pour combler ce prétendu manque d’expertise, il choisira ainsi de se surinvestir en :

  • multipliant les formations et les diplômes ;
  • acceptant une faible rémunération considérant que c’est par chance ou sympathie, et non par mérite ou bien pour son potentiel, qu’elle a été recrutée ;
  • en s’infligeant des journées de travail à rallonge.

Or, bien sûr, le risque d’un tel comportement est l’épuisement mental et physique, voire le burn out.

Vous vous reconnaissez dans cette description ? Si c’est le cas, sachez que rien n’est gravé dans le marbre et que vous pouvez, si ce n’est faire disparaître le sentiment d’illégitimité et d’imposture, le diminuer. Voyons comment !

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Faire la peau au sentiment d’illégitimité

La carrière spécialisée en déclin ?

Déjà, rassurez-vous, le modèle de carrière dans lequel on doit forcément se spécialiser pourrait bien décliner au profit d’une carrière multi-expérientielle où l’on occupe plusieurs métiers au cours de sa vie. C’est en tout cas ce que laisse supposer l’étude de l’OCDE révélant que si en 1987 la durée de vie moyenne d’une compétence technique était de 30 ans, aujourd’hui celle-ci oscille entre 12 à 18 mois. Dès lors, cette idée reçue que seules l’expérience et la spécialisation confèrent la légitimité serait bientôt désuète. Une bonne nouvelle, n’est-ce pas ?

Par ailleurs, les entreprises prêtent de plus en plus attention aux savoir-être, les fameuses soft skills. Ces compétences comportementales sont précieuses dans la réussite professionnelle d’un collaborateur, et surtout, elles sont transposables dans n’importe quel secteur d’activité et métier. Et, bingo, en changeant régulièrement d’emploi, vous développez vos capacités d’apprentissage et d’adaptabilité à de nouveaux environnements, outils et méthodes de travail. À l’heure où entreprises et collaborateurs doivent se réinventer et se renouveler au rythme des changements incessants (la crise sanitaire qui a bousculé toute l’organisation traditionnelle du travail et le digital qui s’incruste toujours un peu plus dans nos façons de travailler…), l’apprentissage et l’adaptabilité sont des compétences clés, et que vous avez ! Pensez à les mettre en avant. Aussi, avant de fermer la porte à une voie qui vous plaît, prenez donc le temps de lister les soft skills requises et demandez à des personnes de confiance si vous les possédez (cela vous évitera de conclure à la hâte que vous n’en possédez aucune).

Célébrez et écrivez noir sur blanc vos réussites !

Non, vos réussites ne sont pas exclusivement dues à la chance, à votre travail acharné ou à la sympathie de votre réseau. Comme le recommande la psychologue Pauline Rose Clance à l’origine de l’expression « syndrome de l’imposteur », entraînez-vous à identifier les facteurs internes à celles-ci, à savoir vos compétences (savoir-faire et savoir-être) et vos potentiels. J’insiste sur ce deuxième point, ne sous-estimez pas vos potentiels ! Ce sont vos prédispositions à réussir et à exceller dans un métier, un domaine professionnel, et l’on reconnaît le potentiel d’un collaborateur lorsqu’il a des facilités, des aptitudes innées pour occuper un poste.

Pour, vous aussi, déceler vos potentiels, prenez le temps de réfléchir à ces petites choses qui vous paraissent simples à faire au quotidien, comme se mettre à la place des autres, avoir le sens de la négociation, être organisé ou manier les chiffres. Dites-vous bien que si elles sont simples pour vous, elles ne le sont pas forcément pour tout le monde ! Et si vous n’y arrivez vraiment pas, essayez de vous souvenir des fois où votre famille, vos amis, vos collègues, vous ont répété que vous étiez naturellement doué·e. Que faisiez-vous ?

De même, comme le suggèrent Anne de Montarlot et Élisabeth Cadoche, auteures du livre « Le syndrome de l’imposture », prenez l’habitude d’écrire vos succès et les objectifs atteints pour pouvoir les relire lorsque vous êtes en proie au doute et au manque de confiance.

Et s’il vous plaît, la seule personne auprès de qui vous devez vous comparer est vous-même. Regardez le chemin que vous avez parcouru. Par exemple, deux semaines en arrière, peut-être n’arriviez-vous pas à aligner deux lignes de codes, et aujourd’hui vous y arrivez les yeux fermés !

Re-formatez votre schéma de pensées

Confier à un proche ou se dire à soi-même « je suis illégitime à », ce n’est pas pareil que dire « je pense être illégitime à… pour le moment ». Dans la première expression, l’illégitimité est inhérente à votre identité, comme si rien ne pouvait la changer. Dans la seconde, le terme « penser » laisse entrevoir la perspective que ce ne soit pas immuable. Le sentiment d’illégitimité n’est alors pas une vérité absolue sur nous-même, mais davantage une opinion dans une situation donnée qui est susceptible d’évoluer. En « pensant que », vous acceptez l’idée qu’il est possible de modifier votre vision des choses et c’est une première étape indispensable pour amorcer le changement.

Mais alors comment reformater son schéma de pensées, définitivement ? Plusieurs approches sont possibles. En voici quelques-unes :

  • Trouvez de l’inspiration auprès de personnes que vous estimez compétentes dans leur domaine malgré le fait qu’elles aient un parcours hétéroclite, qui sorte des sentiers battus ;
  • Entourez-vous de personnes positives, qui connaissent bien ce sentiment d’illégitimité et qui ont réussi à s’en affranchir. Leurs conseils et retours d’expériences vous seront utiles ;
  • Identifiez ce que vous avez à perdre si vous laissez le doute et le sentiment d’illégitimité dicter vos choix de carrière ;

Si malgré les tentatives précédentes vous n’arrivez toujours pas à vous libérer du sentiment d’illégitimité propre aux généralistes, rapprochez-vous d’un professionnel (psychologue, coach) pour vous aider.

Vous enfermez dans une case en choisissant un poste ultra-spécialisé ne vous fait pas rêver, votre parcours hétéroclite le prouve, et c’est une très bonne chose. Dans le fond, les entreprises comme la société ont besoin de généralistes comme de spécialistes. Les généralistes résolvent des problèmes globaux, orchestrent des projets faisant intervenir plusieurs spécialités, sont polyvalents, et les spécialistes résolvent des problèmes précis et pointus qui relèvent de leur domaine de compétences. L’un n’est pas meilleur que l’autre, et vous avez de la valeur sur le marché du travail. Ne cherchez donc pas à ressembler à ce que vous n’êtes pas, et affirmez plutôt votre parcours hétéroclite et votre nature touche-à-tout. La spécialisation n’est pas l’unique voie pour réussir sa vie, vous pouvez aussi réussir en changeant régulièrement de domaine professionnel, en ciblant un poste polyvalent, ou bien en ayant plusieurs casquettes - si cela vous va bien au teint.

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Article édité par Eléa Foucher-Créteau

Sonia Valente

Coach certifiée en reconversion professionnelle et auteure passionnée par l’évolution du monde du travail et les profils multipotentiels.

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