« Finissons-en avec le concept de vocation professionnelle ! »

Vocation professionnelle : est-il nécessaire d'en avoir une ?
Un article de notre expert.e

Sonia Valente

Coach certifiée en reconversion professionnelle et auteure passionnée par l’évolution du monde du travail et les profils multipotentiels.

« Pour quoi suis-je fait ?, « quelle est ma voie ? ». Vous aussi vous êtes obsédé.e à l’idée de trouver votre vocation professionnelle ? Il faut dire qu’entre les portraits de reconversion à succès qui alimentent la toile du web et la montagne d’outils qui promettent de nous aider à trouver ce pour quoi nous sommes faits, la vocation professionnelle a comme un goût d’Eldorado. Trouver et faire de sa vocation un métier apparaît comme le chemin à suivre pour atteindre la pleine réalisation de soi - le besoin le plus élevé de la pyramide de Maslow. En tout cas, personnellement, c’est ce que j’ai toujours cru, pas vous ?

Mais depuis maintenant 3 ans que je baigne dans l’univers du développement personnel et de la reconversion, mon regard sur la vocation a changé. À travers mes échanges et mes coachings, je constate que le concept de vocation fait bien plus de dégâts qu’il n’apporte de bienfaits. Sous ce concept séduisant se cachent des injonctions, sources de sentiments (très) désagréables. Alors, pourquoi la vocation est un piège envoûtant ? Voyons ça de plus près.

La vocation, de la religion au développement personnel

Pour comprendre comment la vocation est devenue un concept puissant dans la sphère professionnelle, il faut effectuer un petit retour en arrière. À l’origine, la vocation est religieuse. Elle est décrite par les religieux comme un appel, une mission de vie qui s’abat sur un individu sans qu’il l’ait vraiment cherché. Les prophètes choisis par le tout-puissant ont alors le devoir de la suivre, de la concrétiser en consacrant leur vie à prêcher la parole de Dieu.

Puis, avec Voltaire, la vocation est certes plus volontariste, mais elle n’en reste pas moins empreinte de la même injonction. En effet, selon le philosophe, pour accéder à la paix et au bonheur, nous avons le devoir et la responsabilité de chercher dans notre for intérieur les réponses aux questions comme « qui suis-je ? que puis-je faire de ma vie ? que vais-je faire ? » À chacun ensuite de choisir une activité, un travail qui correspond à sa nature profonde, à ses goûts.

Mais combien ont exercé un métier-vocation ? Si l’on interroge les générations précédentes, comme celle de nos grands-parents, on comprend que le travail était davantage perçu comme un moyen de subvenir à ses besoins primaires que comme un moyen de se réaliser et de trouver du sens à sa vie. Il faudra attendre l’arrivée de la génération Y sur le marché du travail à partir des années 2000, pour que la notion de travail change réellement. Le travail doit désormais rimer avec sens, épanouissement, équilibre, plaisir. Et bien sûr, avec vocation. En quelques dizaines d’années, la quête de la vocation professionnelle est devenue l’affaire de tous.

Mais qu’entendons-nous par vocation ? La réponse est loin d’être simple. J’ai donc décidé d’interroger les membres de mon groupe privé Facebook, et j’ai eu des réponses sensiblement différentes. Certains en ont une définition émotionnelle et sensorielle (quelque chose que l’on ressent dans le ventre, le cœur qui parle, faire quelque chose qui a du sens…) quand d’autres en ont une vision plus pragmatique et intellectuelle (l’engagement, l’intérêt, le talent). Mais à force de recherches et de retours, je suis arrivée à la conclusion que la vocation se situe quelque part entre le talent et la passion.

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Tout le monde n’a pas de vocation

L’idée communément véhiculée par les acteurs du développement personnel est que nous avons tous un talent, une passion ou un intérêt qui sort du lot, et que c’est en le/la transformant en métier que l’on atteindrait enfin réussite et épanouissement durables. Pour appuyer cet argument, les témoignages de gens qui font un métier-vocation vont bon train : « J’ai trouvé ma place », « ma vie a du sens », « j’ai toujours été doué pour écouter les gens, être psy était une évidence ». Or, que se passe-t-il quand nous n’avons pas de talent particulier ni de passion qui transcendent toutes les autres ? Que nous ne sommes pas « appelés » par une voie, que l’on ne ressent aucune évidence jusque dans les tripes ? On a raté sa vie ? On est rangé dans la case des éternels paumés ?

Et s’il n’y avait que ces témoignages… Malheureusement, la frustration est devenue chronique parce que nous sommes constamment encouragés directement et/ou indirectement à trouver notre vocation professionnelle.

Directement, par l’entourage familial et éducatif. « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », « qu’est-ce que tu aimes faire ? ». Et si les parents ou les grands-parents exercent un métier-vocation, il arrive que cette frustration se transforme en désespoir pour leurs descendants. Aussi, dans mon métier, j’ai fait un triste constat : les recruteurs sont (encore) méfiants vis-à-vis des profils qui vont de job en job, de secteur d’activité en secteur d’activité. Ainsi, ne pas suivre de vocation, ne pas vouloir s’enfermer dans une voie, est trop souvent vu comme un signe d’instabilité.

Puis, indirectement. Allez donc faire un tour dans votre librairie de quartier. Je parie que parmi les livres en tête de gondole se trouve au moins un livre de développement personnel qui vous invite à trouver votre voie sans plus tarder. En somme, la quête de la vocation professionnelle est si présente qu’elle crée une nouvelle forme de polarisation des actifs : d’un côté, il y a ceux qui ont trouvé leur vocation et en font leur métier. Ils sont mis sur un piédestal parce que compétents, courageux et alignés avec ce qui les anime : cela fait d’eux des exemples à suivre. De l’autre côté, il y a tous les autres : ceux qui n’ont pas trouvé ce pour quoi ils sont faits, les paumés, ou bien ceux qui n’ont pas eu « le cran » de consacrer leur vie professionnelle à leur vocation.

La vocation nous enferme dans une spécialisation

Et que dire de ceux qui décident de quitter leur métier-vocation ? Bien souvent, l’entourage ne les comprend pas : « quel dommage, tu étais si doué ! Pourquoi changer ? », et leurs réactions font naître de la culpabilité chez celui/celle qui ose s’écouter. Et cette culpabilité peut même le/la freiner dans son changement de voie.

Or, contrairement à la vocation, le travail ne s’arrête pas aux notions de talent et de passion ! C’est un tout qui englobe non seulement « le faire » (soit le cœur du métier que l’on exerce), mais aussi tout ce qu’il y a autour : les relations que l’on entretient avec ses collègues ou ses clients, les conditions et l’environnement dans lesquelles on l’exerce, l’équilibre de vie qu’il implique, le salaire qu’il nous procure… Toutes ces choses participent - elles aussi ! - à notre épanouissement.

Ainsi, s’il était, par exemple, évident pour une personne de devenir infirmière parce que sa vocation est d’aider et de prendre soin des autres, rien ne lui garantit qu’elle sera durablement épanouie. Elle pourra vouloir quitter ce métier parce que les horaires ne conviennent plus à ses contraintes familiales, parce qu’elle n’est plus en phase avec la vision du soin fourni à l’hôpital. Ou tout simplement parce qu’en tant qu’être complexe et multiple, elle souhaite explorer de nouveaux horizons et, pourquoi pas, travailler dans un autre domaine.

Au-delà de créer de la culpabilité, je crois que le concept de vocation dans le sens de “talent” peut aller jusqu’à compromettre l’employabilité de quelqu’un. Je m’explique. Derrière ce concept se trouve l’idée d’être enfermé dans une spécialisation où l’on met en pratique une compétence principale. Mais que se passe-t-il si le métier évolue ou disparaît ? Dans une époque où de plus en plus de métiers se digitalisent puis se robotisent, c’est une question à prendre au sérieux ! Car oui, la façon dont nous exerçons nos métiers évolue au rythme des nouvelles technologies. Ainsi, sur le marché de l’emploi, le coup de crayon d’un dessinateur a nettement moins de poids que la maîtrise de logiciels de graphisme et d’outils numériques de dessin. C’est un fait, nous n’avons pas d’autre choix que de s’adapter à ces changements voire de se réinventer en développant de nouvelles compétences pour pouvoir maintenir notre employabilité. Ainsi, une vocation a une durée de vie limitée. Et nous inciter à la trouver pour en vivre - coûte que coûte - le restant de notre vie n’est pas toujours réaliste

La vocation peut aussi s’exprimer en dehors du travail

Heureusement, face à cette injonction à vivre d’une passion ou d’un talent, des « résistants » prouvent qu’il est possible d’être très heureux dans sa vie professionnelle sans avoir un métier-vocation. Et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense ! Réfléchissez un instant et faites le tour de votre entourage : combien n’ont pas un métier-vocation et sont tout de même épanouis et satisfaits ? Beaucoup trouvent du sens dans leur vie en exprimant leurs talents et ce qui les anime… durant votre temps libre, n’est-ce pas ?

J’irai même plus loin. Ne pas faire de sa vocation un métier peut même s’avérer être un choix judicieux. Imaginons ensemble une femme passionnée par l’univers cinématographique et l’écriture. Depuis toujours, elle a une imagination débordante, et adore écrire des histoires. Elle aurait pu suivre cette voie. Mais elle aspirait à un travail plus stable, plus sécurisé financièrement. Aujourd’hui conseillère clientèle dans une banque, elle peut sereinement et sans pression exprimer sa passion et son talent le soir et le week-end, ce qui est loin d’être négligeable !

Car il arrive que suivre une vocation produise tout l’inverse de l’effet escompté : on finit par être dégoûté tout simplement parce que le rapport à la passion change. Il ne s’agit plus de s’y adonner de temps en temps, mais tout le temps, et d’en vivre. Quand c’est une passion « passe-temps », il n’y a pas de stress. On y va à son rythme, et la passion est comme une échappatoire dans laquelle on se ressource. Mais quand il s’agit d’en faire une activité rémunératrice, c’est tout de suite plus angoissant.

Alors, non, vous n’êtes pas obligé·e d’avoir une vocation et d’en faire un métier pour vous sentir bien dans votre job ni dans votre vie ! Si ce concept de vocation peut être utile à certains - et tant mieux ! -, je crois que pour la grande majorité d’entre nous, c’est un piège séduisant qui nous empêche d’entrevoir la possibilité qu’il existe d’autres chemins pour s’exprimer et se réaliser !

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Article édité par Elea Foucher-Créteau ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

Sonia Valente

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