Celle qui voulait "remettre son costume" à son retour de congé mat

Retour de congé mternité : comment bien gérer
Un article de notre expert.e

FAMILY FRIENDLY - Vous l’avez entendu plus d’une fois, peut être même avez vous déjà prononcé cette phrase malheureuse : “On ne mélange pas pro et perso.” Mais difficile (vous en conviendrez) de mettre en mute sa vie privée simplement parce qu’on passe la porte de l’entreprise. La charge mentale qu’implique un ou plusieurs enfants, ou encore un proche en situation de dépendance ou de handicap a forcément des impacts sur la vie, tout court. Dans cette série, notre experte du Lab Pauline Rochart revient sur les nombreux enjeux de l’accompagnement de la parentalité, pour des entreprises (enfin) family friendly.

Après trois mois de congé maternité, j’étais, comme de nombreuses mères, ambivalente vis-à-vis de mon retour au travail. Partagée entre la peine de laisser mon bébé et la joie de retrouver une vie sociale digne de ce nom. Car le congé maternité n’a en effet rien d’un « congé », au sens où s’occuper d’un nourrisson H24 est épuisant (surtout lorsqu’on se retrouve seule après le retour du père au bureau), et où toute l’attention de la mère est concentrée sur un seul but : le bien-être du rejeton. Je me faisais donc une joie de retrouver des collègues pour mon retour de congé maternité avec qui discuter d’autre chose que de l’enfant (« et si on essayait les « bruits blancs » pour le sommeil ?), et accessoirement de délaisser l’uniforme parental que je trainais depuis des mois (tee shirt et legging informe).

Bref, je me réjouissais à l’idée de ressortir de chez moi et de retrouver mon identité professionnelle. Sauf qu’en cette rentrée 2021, j’avais omis quelques détails : entre temps, j’étais devenue freelance et un tiers du pays était toujours en télétravail. Je me suis retrouvée empêchée dans ma capacité à distinguer mes différents rôles sociaux : mère, freelance et en télétravail. Tout se confondait.

Le télétravail : coup de frein ou coup de boost pour les femmes ?

La dimension émancipatrice du télétravail a été largement expérimentée au cours de ces 18 derniers mois. En retrouvant une certaine autonomie dans l’organisation de notre temps, la conciliation des sphères privées et professionnelles s’en est trouvée facilitée. Pour autant, pour les femmes actives, le télétravail n’est pas toujours vécu comme une libération. Certes, travailler depuis la maison offre des avantages indéniables (temps de transport réduit, plus grande disponibilité pour les enfants…), mais le télétravail n’est pas en soi plus égalitaire. D’une part, les tâches domestiques sont toujours essentiellement prises en charge par les femmes, le télétravail n’a pas miraculeusement aboli le concept de la « double journée » (lancer une machine à 13h plutôt qu’à 18h n’est pas une avancée féministe considérable).

D’autre part, le télétravail éloigne physiquement les salarié.e.s du bureau et les prive en partie de la dimension sociale du travail. Cela ne serait pas forcément problématique si nous vivions dans un pays où les jeux de pouvoir et où le réseau n’étaient pas si décisifs dans la progression des carrières. Or, si l’on passe plus de temps en dehors du bureau qu’au bureau, le risque « d’invisibilisation » est bien réel. Dans notre culture où le présentéisme sévit encore et où de nombreuses informations circulent à l’oral, le télétravail peut présenter un risque de passer à côté d’une information capitale ou tout simplement de la possibilité de valoriser son travail. «Pendant longtemps, le combat féministe portait précisément sur le fait de sortir les femmes de la sphère domestique où elles n’avaient aucune chance de trouver de la reconnaissance sociale et de s’émanciper du rôle qui leur était assigné » rappelle la philosophe et chercheuse Fanny Lederlin. Puisque le travail - ou en tout cas ce qui était reconnu comme tel - s’opérait dans la sphère publique, il était facteur d’émancipation. Certes, les choses ont évolué depuis mais « le travail au bureau, à l’atelier, ou dans un tiers-lieu, nous donne encore accès à une sphère distincte de la sphère privée où on est amené.e à rencontrer d’autres personnes qui ne nous sont pas familières » précise Fanny Lederlin. Le travail est le lieu de l’altérité.

Après 3 mois de congé maternité, c’est donc de ça dont j’avais besoin : retrouver le plaisir des rencontres étrangères et non pas familières (même si j’aime beaucoup mon conjoint et mes enfants, cela n’est pas le sujet).

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Au travail, on théâtralise notre personnage

Le bureau est un espace codifié où l’on joue un rôle. On revêt le costume de madame-la-responsable marketing ou de monsieur-l’agent-comptable, bref on renoue avec notre identité professionnelle. Mais, aujourd’hui, à l’ère où l’individu prime sur le métier, on nous enjoint à nous engager au travail avec notre être total « venez comme vous êtes ! » nous dit la pub. L’injonction de l’époque est une injonction à l’authenticité, à être soi-même au travail. Cette évolution a du bon : il était en effet nécessaire de retrouver un espace de liberté dans un monde du travail bureaucratisé où les salarié.e.s étaient considéré.e.s comme des pions interchangeables. Ne pas devoir mettre sous cloche son style, ses convictions ou encore son identité sexuelle au travail est indéniablement une évolution souhaitable. Cependant, l’injonction à l’authenticité poussée à l’extrême comporte aussi des dangers. « La dimension critique du travail ne peut être explorée qu’en tant qu’être professionnel. Si l’on vient en tant qu’individu, on est juste soi avec ses forces et ses faiblesses. A force de parler de « potentialités » et non plus de « compétences », on nie la professionnalité des travailleur.ses » rappelle Fanny Lederlin qui s’appuie sur les travaux de la sociologue Danièle Linhart (experte du Lab Welcome to the Jungle). À force de vouloir fondre nos identités, on abolit toute forme de distance. Or, la distance peut faire office de protection.

Revendiquer de multiples casquettes et pouvoir jongler entre ses différents rôles sociaux (parent, ami.e, professionnel.le, élu.e…) est aussi une forme de liberté. « S’apprêter pour aller au travail n’est pas de la simple coquetterie, c’est chercher une forme de théâtralité qui correspond à son soi professionnel. On se fabrique un personnage pour se sortir de sa condition littérale » souligne Fanny Lederlin. Moi qui ne suis pas spécialement une fashion victime et qui consomme un mascara tous les 3 ans, je comprends mieux pourquoi j’avais furieusement envie de me remaquiller après 3 mois d’arrêt.
Lors des épisodes de confinement, certains ont glosé sur la fin de la fonction statutaire du vêtement au bureau ; à l’ère du télétravail généralisé, on serait enfin libre de s’habiller comme on veut, totalement affranchi des codes ! Mais, c’est méconnaître la fonction sociale du vêtement : « qu’on le veuille ou non, nous sommes exposé.e.s dans nos relations inter-professionnelles - même en visioconférence * personne ne s’habille sans y réfléchir pour aller au travail, la tenue que l’on porte envoie un tas de signaux » précise Jérémie Brucker, historien et spécialiste du vêtement de travail. De plus, le vêtement peut jouer un rôle de protection, en fonction de l’image que l’on veut renvoyer, de la place que l’on veut occuper, il peut être l’allié de l’estime de soi.

Télétravailler, à corps perdu

J’ai donc repris le travail, essentiellement depuis mon salon. J’étais officiellement « de retour » mais personne ne le voyait, puisque je passais 100% de mon temps derrière mon ordinateur. Cette expérience a été déroutante car je n’ai pas eu le sentiment d’une vraie rupture entre la fin et le retour de congé maternité et ma reprise. Pour certains membres de mon entourage c’était l’aubaine « tu as de la chance, la transition se fait en douceur ! », mais de mon point de vue, la transition ne s’est pas faite du tout. Un des avantages du retour au bureau lors du retour de congé maternité c’est qu’il ritualise le retour au travail. Lorsque l’on travaille essentiellement depuis son domicile, il est très difficile de séparer ses identités, la frontière entre la sphère professionnelle et la sphère personnelle se confond, voire s’efface, c’est le phénomène du « blurring » dont on a beaucoup parlé pendant les confinements successifs.

Il arrive même que télétravail étende considérablement les horaires de travail effectif. « Le télétravail nous a donné un sentiment de toute puissance, nous n’étions plus dérangés par personne, on pouvait se consacrer tout entier à notre tâche. Mais pour certains, cela a été synonyme de sur-engagement » précise Fanny Lederlin. En abolissant les frontières physiques et les routines, le temps s’est délité, on est devenu pur esprit.

Pendant longtemps, la routine a été assimilée à l’automatisation – on a tous en tête les images du film les Temps Modernes où l’ouvrier se confondait avec sa machine. Or, à l’ère du télétravail, la routine a du bon ! Un cadre routinier nous permet justement de nous rappeler à nos propres limites, et donc à notre propre corps : sortir de chez soi, prendre ses repas à heures fixes, rompre régulièrement avec la position assise sont autant de conseils à retenir. D’ailleurs, les travailleurs indépendants et les freelances le savent depuis longtemps, pour éviter de se perdre dans un « tunnel » de tâches à effectuer, il est essentiel de retrouver un rythme, de s’aérer le corps et l’esprit.
En cela, les tiers-lieux permettent de dissocier l’espace professionnel de l’espace domestique et surtout, d’aller à la rencontre de l’autre dans le travail, de se confronter à l’altérité. Pour sortir de soi, il faut bien sortir de chez soi. En jogging ou pas d’ailleurs, libre à chacun ! Mais pour ma part, je ne boude pas mon plaisir à l’idée d’endosser la veste des grands jours, elle m’avait presque manquée.

Article édité par Mélissa Darré. Photo par Thomas Decamps
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Parce que vies pro et perso sont indissociables, notre experte Pauline Rochart décode les enjeux de l’accompagnement de la parentalité en entreprise.

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