Celle qui ne sait plus à quoi ressemble un afterwork

Parentalité : celle qui regrettait les afterworks
Un article de notre expert.e

FAMILY FRIENDLY - Vous l’avez entendu plus d’une fois, peut être même avez vous déjà prononcé cette phrase malheureuse : “On ne mélange pas pro et perso.” Mais difficile (vous en conviendrez) de mettre en mute sa vie privée simplement parce qu’on passe la porte de l’entreprise. La charge mentale qu’implique un ou plusieurs enfants, ou encore un proche en situation de dépendance ou de handicap a forcément des impacts sur la vie, tout court. Dans cette série, notre experte du Lab Pauline Rochart revient sur les nombreux enjeux de l’accompagnement de la parentalité, pour des entreprises (enfin) family friendly.

Cela fait des mois que je n’ai pas bu un verre avec des collègues après le boulot. À 19h, je m’ambiance sur « Les petits poissons dans l’eau ». À 20h, j’ai de la carotte dans les cheveux. À 21h30, je pique du nez. Autant vous dire que j’ai connu des périodes plus punk dans ma vie. Avant de devenir parent, je conspuais volontiers ce concept d’afterwork : trop artificiel, parfois gênant, je n’ai jamais apprécié l’idée de ces « rendez-vous censés stimuler la cohésion d’équipe ».

Mais après deux enfants et deux ans de télétravail, j’en viens presque à regretter ces soirées où l’essentiel de l’activité consiste à partager les potins du bureau autour de bières pas assez fraîches et beaucoup trop chères. Regard mi-critique, mi-nostalgique sur ce rituel quasi immuable de la vie de bureau : l’apéro entre collègues.

Comment l’afterwork met les parents sur la touche

L’idée de cette chronique m’est venue lors d’une discussion avec une amie, récemment promue manager. Anne est maman d’un petit garçon d’un an, et au bureau, elle est à la tête d’un service de 20 personnes. Dans son entreprise, les gens se retrouvent tous les jeudis soir au bar du coin. Pas d’injonction officielle à s’y rendre : celles et ceux qui peuvent viennent, celles et ceux qui ne veulent pas ou ont d’autres obligations passent leur tour. Depuis 1 an, Anne quitte le bureau à 17h30 pour récupérer son fils à la crèche. Récemment, elle a bousculé son agenda pour retrouver ses collègues autour d’un verre : « Cela m’a fait plaisir, mais je me suis sentie en décalage avec ce qui se raconte dans ces pots… Je vois bien que dans la tête des plus jeunes je suis “passée de l’autre côté”, je suis devenue celle qui parle de sa vie de famille et qui se plaint de ne pas assez dormir ! »

Dans ces soirées, on parle de travail - le plus souvent en critiquant les chef·fes -, on aborde parfois la politique et on partage volontiers des morceaux de soi. Bref, on se confie. « Devenir parent, c’est un tel bouleversement que ça occupe une place folle dans ta tête. J’oscille entre celle qui ne veut pas ennuyer les autres avec ses tracas liés à la parentalité et celle qui a besoin de décharger ! » Pas facile de trouver le juste équilibre dans ces moments où se mêlent les frontières entre vies professionnelle et personnelle. Car sous ses airs bon enfant, l’afterwork est une pratique, par nature, relativement excluante pour beaucoup de salarié·e·s.

En bonne place, les parents, les aidant·e·s, ou encore les plus introverti·e·s d’entre nous qui ne prennent pas un plaisir incommensurable à socialiser au bureau… Mais aussi pour celles et ceux qui habitent loin du travail, par choix ou par obligation. Je pense notamment aux assistantes de mon ancien job salarié, qui mettaient en moyenne 1h15 pour rentrer chez elles… Elles déclinaient poliment les invitations, nombreuses qui plus est, de la part de l’équipe. Bref, pour une pratique censée « renforcer le lien social et la cohésion », on y trouve en réalité souvent la même faune : des jeunes de moins de 30 ans et des hommes. Je caricature un poil, mais quand on se souvient que l’essentiel du travail domestique et parental est assuré par les femmes (qui y consacrent 4h38 par semaine en moyenne, contre 2h26 pour les hommes), c’est un peu plus facile d’aller « boire un canon » et réseauter après le boulot quand on est un homme bien payé et sans charge mentale.

Lorsque mes filles étaient bébés, je n’ai pas regretté une seconde ces pots improvisés après le travail. D’une part, j’étais bien trop occupée. Tous les parents le savent : le « tunnel 18h-20h » est un marathon duquel on ressort exsangue et avec une seule envie, celle de retrouver son lit. D’autre part, j’ai réalisé, avec le recul, à quel point la comédie sociale qui se joue lors de ces pots est, elle aussi, fatigante. Parler aux bonnes personnes, savoir valoriser ses projets avec l’air de ne pas y toucher, ne pas évoquer les sujets trop clivants… En vérité, la pratique de l’afterwork requiert une énergie folle !

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Quand l’afterwork change au gré des responsabilités

Pour Anne, nouvellement promue manager et jeune maman, c’est un apprentissage à tous les niveaux. « En ce moment, je dois apprendre à devenir parent et à devenir manager. À la maison, c’est un tsunami émotionnel. Au bureau, je me retrouve à devoir encadrer des gens avec qui je buvais des coups hier, ce n’est pas toujours simple de trouver la bonne posture… », me glisse-t-elle. Il y a tout de même un paradoxe dans nos vies : c’est généralement entre 30 et 40 ans qu’on te demande de t’investir le plus dans ta carrière, où tu te sens de plus en plus légitime, où tu prends des responsabilités, mais pour beaucoup, c’est aussi le moment où tu as le moins de temps à accorder à ton boulot !

Cette période, certes stimulante à bien des égards, est aussi extrêmement énergivore. Et le traditionnel pot d’équipe devient un exercice moins spontané qu’auparavant : « Avant, quand je partageais des moments informels avec les collègues, je ne réfléchissais pas à ce que je disais. Aujourd’hui, je pèse un peu plus mes mots, je n’ai pas envie qu’une parole lâchée autour d’un verre se retourne contre moi. » Pas simple en effet de critiquer ouvertement l’organisation ou de parler “rémunérations” quand on a une fonction managériale. Bref, là où à 25 ans, l’afterwork est vécu comme un moyen de “décompresser”, à 35 ans, c’est une pratique qui requiert davantage d’habileté et qu’on a, de fait, moins envie de s’imposer…

Pourtant, Anne et moi sommes légèrement nostalgiques de cette période. J’entends d’ici les grincheux : « Jamais contentes, mais il y a un temps pour tout dans la vie : un temps pour sa carrière et un temps pour sa famille. » Mais nous, justement, on n’a pas envie de choisir et surtout, les confinements successifs et le télétravail nous ont fait réaliser à quel point le relationnel et le lien social étaient des dimensions clés du travail.

Parler boulot au bistrot, une pratique sociale

Toutes les études l’ont montré : le télétravail n’entrave en rien la productivité des salarié·e·s. Bien au contraire, on aurait tendance à en faire plus chez nous… Les réunions s’enchaînent sans véritable pause - les fameux « tunnels zoom » - et le temps « gagné » sur les transports est surtout réinvesti… dans le travail. À titre personnel, j’apprécie énormément la souplesse d’organisation qu’offre le télétravail, mais les liens directs et les rencontres spontanées avec les collègues me manquent souvent. Car c’est aussi cela que l’on recherche quand on va boire un verre avec ses collègues. Si l’on met de côté la dimension artificielle de « l’afterwork » organisé - ne m’invitez jamais à un escape game ou à une murder party - et que l’on se concentre simplement sur l’intention de départ : parler boulot au bistrot, partager les galères et les succès, apprendre à mieux connaître ses collègues… alors cela peut devenir très plaisant. Et quand on passe beaucoup de temps en télétravail, le pot entre collègues peut devenir un moyen de retrouver des corps au travail. D’avoir de véritables conversations sans écran interposé.

Par ailleurs, j’ai tendance à penser que plus on essaie d’organiser la convivialité, plus on échoue. Si l’on cherche à faire en sorte que les collègues s’entendent bien dans le but de maximiser la productivité de l’organisation, et bien cela se voit ! Tout n’est pas qu’affaire de productivité dans la vie et dans le travail (à ce propos, je vous recommande l’excellent essai de Laetitia Vitaud : « En finir avec la productivité »), la dimension sociale est pour beaucoup, primordiale. Je ne crois pas que cela soit nécessairement aux entreprises d’imaginer de nouvelles façons d’organiser la convivialité pour répondre aux contraintes des parents. La volonté de se retrouver au bar, au café, au troquet est une pratique sociale vieille comme le monde ; et les parents salarié·e·s ne passeraient pas automatiquement dans une autre galaxie, qui les priveraient de tout intérêt pour la sociabilité informelle.

Désolée, donc pas de « fiche outils » pour cette fois. Certes, les entreprises doivent veiller à ne rien imposer, à respecter les limites de chacun·e, et à faire en sorte que le café ne soit pas le seul canal de communication interne (si vous en êtes là, posez-vous de sérieuses questions sur la capacité d’inclusion de votre organisation). Mais, je pense que la véritable révolution à mener est plutôt sur le terrain de la sphère domestique. Tant que les femmes se chargeront de l’essentiel du travail domestique et parental, et qu’il n’y aura pas un véritable partage des tâches au sein du foyer, difficile pour elles d’aller décompresser ou « réseauter » à l’heure de l’apéro. Pas d’égalité professionnelle donc, tant qu’il n’y aura pas d’égalité au sein de la famille ! Et si vous voulez, on peut en discuter autour d’un verre.

Article édité par Mélissa Darré, photo d’Hollie Santos - Unsplash

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Parce que vies pro et perso sont indissociables, notre experte Pauline Rochart décode les enjeux de l’accompagnement de la parentalité en entreprise.

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