Pouvoir(s) : au travail, les jeunes renversent (partiellement) le rapport de force

19 sept. 2022 - mis à jour le 19 sept. 2022 6min

Pouvoir(s) : au travail, les jeunes renversent (partiellement) le rapport de force

auteur

Pauline Rochart

Consultante indépendante sur le futur du travail

POUVOIR(S): L’entreprise moderne se voudrait être le lieu du partage des pouvoirs. Horizontalité, collaboratif, inclusion et égalité. Ces termes qui peuplent les “chartes de valeur” sont-ils des vœux pieux ? Si l’on observe le monde du travail et qu’on lit les travaux des chercheurs.euses, on réalise surtout que les formes de pouvoir se renouvellent… pour mieux se maintenir. Alors, rien ne se perd, tout se transforme ?
Dans notre nouvelle mini-série “Pouvoir(s)”, notre experte du LAB Pauline Rochart propose d’explorer trois situations où se jouent et se rejouent les rapports de force. Après un premier épisode sur l’égalité professionnelle, elle nous amène cette fois sur le terrain de la jeunesse : ou comment les jeunes et leurs aspirations redéfinissent (ou non) le rapport de force en entreprise.

On entend ce refrain depuis plusieurs mois : la France manque de bras. Selon une note de la Banque de France de juin dernier, plus de la moitié des recruteurs peinent à recruter. On le sait : la crise du COVID a agi comme un catalyseur. De nombreux travailleurs·euses ont repensé leur rapport au travail. Pour les moins de 35 ans, l’idée de se sacrifier pour son boulot ou pour sa boîte a vécu. En plus d’un salaire décent, de bonnes conditions de travail et d’un emploi qui a du sens, les jeunes générations veulent du temps pour leur vie privée. Si la quête de sens apparaît parfois comme l’apanage des plus privilégié·e·s, l’aspiration à un meilleur équilibre des temps de vie traverse toutes les jeunesses. Les employeurs, surtout dans les secteurs pénuriques comme l’hôtellerie, le retail ou encore le “care”, n’ont d’autre choix que de se remettre en question pour attirer et fidéliser ces travailleurs·euses.

Les rémunérations et les horaires : le nerf de la guerre

Dans le secteur des services, l’hôtellerie-restauration est un des secteurs les plus en tension. Il faut dire qu’il y avait de sacrés progrès à faire en matière de conditions de travail. Plusieurs enquêtes ont montré que les leviers les plus importants pour attirer les candidats étaient la revalorisation salariale, le paiement des heures supplémentaires et le fait de ne pas travailler en coupures. Les jeunes générations aspirent à une meilleure qualité de vie, ce qui passe notamment par plus de visibilité et de stabilité dans l’organisation du travail. Stéphanie Dayan, secrétaire nationale de la CFDT Services confie : « nous avons vu beaucoup de jeunes de moins de 30 ans quitter l’hôtellerie-restauration et se reconvertir, voire aller travailler chez Amazon. Cela peut paraître déroutant de prime abord, mais les jeunes constatent que chez Amazon, les horaires sont stables et le planning est délivré 6 mois à l’avance. » Amazon n’est certainement pas un exemple en matière d’éthique du travail et de préoccupation environnementale, mais l’entreprise américaine attire une partie des jeunes candidats en quête de stabilité, et d’un travail… tout court. « Les entrepôts Amazon sont situés dans des bassins d’emploi à fort taux de chômage » rappelle Stéphanie Dayan.

Si les services sont confrontés à des difficultés de recrutement, c’est en partie car la nature même de l’activité demande aux salarié·e·s une disponibilité extensive souvent en horaires décalés, le soir et le week-end. C’est vrai pour le tourisme, la grande distribution, le médico-social ou encore le retail. Coline, 27 ans, travaille dans la vente depuis qu’elle est dans la vie active. A 19 ans, elle entre en tant que vendeuse chez Camaïeu, dans une galerie commerciale d’Auchan. Même si elle aimait la mode et le contact direct avec les clientes, elle a quitté ce job au bout de cinq ans. « Je n’avais pas mes week-ends et bien souvent on me donnait mon planning la veille voire le jour même ! On m’appelait un matin pour me dire d’être là à 14H et si je disais non, on me faisait comprendre que c’était un scandale…» Aujourd’hui, elle est attachée commerciale dans une enseigne d’aménagement extérieur et elle est ravie d’avoir « un bien meilleur salaire et des horaires normaux » qui lui permettent de concilier sa vie de maman et de professionnelle.

Sébastien Darrigrand, directeur de l’UDES (l’Union des Employeurs de l’Économie Sociale et Solidaire) rappelle que si son secteur n’a pas de mal à attirer les candidats sur les métiers qualifiés, - l’ESS a le vent en poupe chez les jeunes diplômés -, les métiers de l’accompagnement et du soin, qui sont des métiers exigeants et peu rémunérateurs, peinent à recruter. « La notion de “prendre soin” n’a jamais été aussi forte, il y a une vraie aspiration à se sentir utile, mais pas à n’importe quel prix » souligne-t-il.

De nombreux employeurs sont donc confrontés à cette question : comment concilier l’envie des jeunes générations d’avoir du temps pour leur vie personnelle et des activités qui nécessitent de travailler le samedi et en horaires décalés ? Stéphanie Dayan de la CFDT Services constate que les employeurs qui ont pris conscience de cette nouvelle aspiration s’en sortent mieux : « les entreprises qui garantissent deux jours de repos consécutifs aux salarié·e·s ont moins de difficultés à recruter. » Adèle Février, responsable RH dans l’hôtellerie-restauration confirme : « pour attirer les candidats, nous avons passé l’ensemble du personnel en CDI pour lutter contre la précarisation du secteur et nous leur offrons la possibilité de prendre huit week-ends off par an ». Les jeunes ne sont pas contre l’idée de travailler le week-end, ils veulent avoir de la visibilité et pouvoir s’organiser. « Il faut arrêter avec les raccourcis de mauvaise foi, non les jeunes serveurs ou les jeunes vendeurs ne demandent pas à faire du télétravail ! » s’insurge Stéphanie Dayan.

La syndicaliste constate que les jeunes entrant sur le marché du travail sont en effet plus exigeants en matière d’équilibre des temps de vie et insistent beaucoup plus sur la transparence des pratiques. Dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, - connu pour pratiquer le “travail gris” (la moitié du temps de travail est déclaré, le reste est payé “au black”…) -, les jeunes sont beaucoup plus soucieux de l’équité des salaires. « Quand on ne vous paie pas vos heures supplémentaires mais que votre patron roule en Porsche, oui ça fait grincer des dents » illustre Stéphanie Dayan. Ce qui était considéré comme “normal” ou comme “faisant partie de la culture du secteur” ne passe plus aujourd’hui. En cela, les jeunes candidat·e·s affirment une forme de limite, ils·elles posent le cadre. Mieux informé·e·s, plus confiant·e·s aussi peut-être, ils·elles osent expliciter ce qui compte pour eux, et le respect du droit du travail en fait partie.

Un rejet des pratiques managériales toxiques

Au-delà des conditions de travail (les salaires, les horaires, les jours de repos…), c’est toute une forme de culture d’entreprise qui est rejetée en bloc par les jeunes générations. Dans les métiers où la dimension “passion” est forte, - pensons à la cuisine mais aussi aux métiers de la culture -, ou encore dans les secteurs où l’on pouvait “grimper les échelons à la force du poignet” (la grande distribution, le BTP…), on retrouve des cultures d’organisation assez militaires. Et qui dit militaire dit “bizutage”. Il n’est pas rare d’entendre certains managers qui ont connu brimades physiques et psychologiques dans leurs premières années, relativiser les problèmes : « on est tous·tes passer par là, tu vas t’en remettre » ou encore « j’en ai bavé, il n’y a pas de raison que cela soit différent pour vous ! ». Mais les jeunes sont de moins en moins tolérants face aux violences ou aux pratiques toxiques (sexisme, discriminations…) que l’on perpétue sous prétexte que “cela a toujours été comme ça”.

De manière générale, les jeunes qui entrent sur le monde du travail sont beaucoup plus conscients des enjeux de bien-être au travail, ils·elles sont beaucoup plus vigilant·e·s. Celles et ceux qui s’en sentent la force sont d’ailleurs prompts à dénoncer publiquement le management défaillant de leurs organisations, voire de quitter leur job, s’ils·elles le peuvent.

#quietquitting : ne pas se tuer à la tâche

Celles et ceux qui n’ont pas forcément les moyens de claquer la porte avec fracas imaginent d’autres manières de marquer leur opposition à la culture du “sur-travail”. Cet été, le mouvement quiet quitting, - démission silencieuse -, a fait grand bruit sur la plateforme TikTok. Une vidéo ultra-populaire, - visionnée des millions de fois -, invite les jeunes non pas à quitter leur job mais à se défaire de la “hustle culture” (culture du burn-out). La génération Z n’a rien inventé puisque les ouvriere·s du début du XXème siècle manifestaient déjà leur mécontentement en ralentissant volontairement les cadences. En 2022, le mouvement “quiet quitting” incite les jeunes à faire le “strict minimum”, c’est-à-dire ce qui est écrit dans leur fiche de poste, rien de plus. Pas d’heure supplémentaire, pas d’envoi de mail le week-end, bref, pas d’excès de zèle. Une invitation à ne pas faire du travail le centre de leurs vies.

Pour l’instant, le rapport de force dans le monde du travail ne s’est pas complètement inversé. Certes, le taux de chômage des jeunes diminue, mais rappelons que les 15-24 ans sont deux fois plus touchés par le chômage que la population générale. Néanmoins, on assiste à une forme de ré-équilibrage. Non les jeunes n’ont pas “pris le pouvoir”, mais ils·elles reprennent du pouvoir, notamment sur la place qu’il·elles accordent au travail dans leurs vies. Là où pendant des années, les excès et les abus étaient tolérés voire passés sous silence, aujourd’hui, les jeunes osent dire qu’ils·elles ne sont pas prêt·e·s à tout accepter. Les entreprises doivent donc composer avec les nouvelles attentes des candidat·e·s, ce qui nécessite de se poser des questions sur les conditions de travail, les rémunérations et leurs pratiques managériales. Grande démission, petite révolution, on l’appelle comme on veut mais la situation nous incite à une forme d’introspection collective, et c’est plutôt sain.

Article édité par Clémence Lesacq ; photo de Thomas Decamps

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