Productivité au travail : 6 mythes à envoyer valser

Productivité au travail : 6 mythes qu’il est temps de briser
Un article de notre expert.e

La productivité est devenue une valeur refuge pour les entreprises – et la société tout entière. À la fois indicateur économique et injonction à la performance, elle engendre des effets pervers que notre experte du Lab Laetitia Vitaud se propose de décrypter dans son nouveau livre : En finir avec la productivité. Critique féministe d’une notion phare de l’économie et du travail. En guise d’avant-goût, elle s’attaque ici à 6 mythes autour de la productivité au boulot.

Le concept de productivité est omniprésent : rituels du matin par-ci, détox productive par-là. Nous l’avons intégré comme une raison d’être pour nous-mêmes et la société. Dans bien des cas, nous avons subordonné les sujets qui comptent le plus – le bien-être, la santé, l’environnement, la paix – à cet impératif-là. Être en bonne santé ou être heureux, cela rend plus productif… C’est comme si nous avions renversé l’ordre des priorités, l’ordre téléologique des choses : certain·es d’entre nous vivent pour travailler au lieu de travailler pour vivre.

La productivité est au cœur d’une science économique qui a façonné notre manière de distribuer les richesses et d’organiser le travail. Elle est à la fois un indicateur de l’économie et une injonction floue à la performance individuelle. Définie comme le « rapport du produit aux facteurs de production », elle est un ratio qui mesure l’efficacité du travail (ou du capital). Si l’on applique ce concept à la lettre, il y aurait des individus productifs qui créent des richesses et d’autres qui plombent l’économie. Si l’on en croit ces indicateurs que sont la productivité et le produit intérieur brut, on pourrait établir une échelle de valeur parmi les actifs et les secteurs de l’économie en fonction de leur contribution à la création de richesse dans l’économie.

Pour beaucoup d’économistes, le sujet ne semble pas souffrir de discussion. Qui ne voudrait pas augmenter la productivité du travail ? Puisqu’elle permet de produire plus de richesses avec moins de travail, comment peut-on être contre ? A priori, personne ! Mais dans un livre publié chez Payot, intitulé En finir avec la productivité. Critique féministe d’une notion phare de l’économie et du travail, j’exprime une position différente : la manière dont nous avons construit le concept de productivité est en fait délétère ; nous devrions apprendre à regarder et mesurer l’économie autrement.

La manière dont on a défini la productivité se fonde sur des oublis tragiques, des idées fausses et des angles morts qui font que cette mesure n’est en rien neutre. Au mieux, elle est à côté de la plaque. Au pire, elle sert à justifier des inégalités de richesse et des comportements destructeurs. À travers 6 mythes à briser, je vais tâcher d’illustrer pourquoi il est temps de remettre en question cet héritage sexiste et écocide qu’est la productivité.

Mythe n°1 : la productivité est facilement mesurable

Le premier mythe entretenu au sujet de la productivité est l’idée selon laquelle elle est facile à mesurer. Cette idée est certes convaincante dans l’univers des commodités : les matières premières agricoles et les biens standardisés issus des chaînes d’assemblage. Évidemment, tant qu’il s’agit de tonnes de blé ou de nombre de voitures produites en série à l’usine, la mesure paraît claire et indiscutable. Mais dès qu’on s’en éloigne, les choses deviennent nettement plus floues. Êtes-vous capable de mesurer la création de valeur (en euros) d’une heure passée à traiter des emails ? Comment mesurer la productivité dans le monde du soin, des services à la personne et des services publics ? Qu’est-ce que la productivité d’une infirmière ou d’un enseignant, par exemple ? Le nombre de patient·es reçu·es à l’heure ou le nombre d’heures de cours délivrés ne disent pas grand-chose sur la santé des patient·es ou les connaissances et savoir-être acquis par des enfants. Il faut dire que la productivité ignore la qualité des biens et services produits. Pour reprendre l’exemple de l’enseignement, elle met sur le même plan un professeur charismatique qui crée des vocations chez ses élèves et un autre qui recrache avec ennui des cours élaborés 20 ans auparavant. Elle ignore le niveau de confiance produit dans une relation de service. Dans l’économie de la connaissance, elle ignore la valeur que représente le niveau de connaissances non reflété par les prix. La réalité est que dans les services, les métiers créatifs, le soin et toute l’économie de la connaissance, c’est-à-dire l’essentiel de notre économie, on ne sait pas bien mesurer la productivité des travailleur·ses. On se repose sur des conventions arbitraires qui ont peu à voir avec la « valeur ».

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Mythe n°2 : le salaire reflète la productivité

Les économistes adorent les mathématiques et raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». Il existe toute une école appelée « marginaliste » qui explique la formation des prix et des salaires sur la base de calculs de dérivées. Pour ces économistes, la valeur économique résulterait de « l’utilité marginale » (l’utilité de la dernière unité consommée) et le salaire serait le résultat de la « productivité marginale » (ce qu’apporte une heure supplémentaire travaillée ou un·e travailleur·se embauché·e supplémentaire). Sauf que dans la pratique, on n’est pas plus capable de déterminer l’utilité marginale que la productivité marginale… Dans les services publics, par exemple, on calcule la productivité sur la base de ce que les gens sont payés, c’est-à-dire pas beaucoup. On postule que la valeur ajoutée par les administrations correspond à l’argent qu’on y met, puisqu’il n’y a pas de « client » qui paye le service. Autrement dit, si ces travailleur·euses sont mal payé·es, cela aura pour conséquence qu’ils / elles seront considéré·es comme peu productif·ves. Et leur faible productivité sera utilisée pour justifier leur faible paye. Un serpent qui se mord la queue ! Si les salaires reflétaient la productivité, cela voudrait aussi dire que les hommes sont forcément plus productifs que les femmes (puisqu’ils sont mieux payés dans tous les secteurs). En réalité, puisqu’on est bien incapable de mesurer précisément la contribution individuelle des gens dans un projet collectif, le niveau de salaire reflète davantage les rapports de force existants, le pouvoir de négociation et l’origine sociale que la seule productivité individuelle. Au mieux, cette dernière sert de « cache-caste », pour reprendre l’expression inventée par Nicolas Kayser-Bril dans son ouvrage Imposture à temps complet.

Mythe n°3 : la productivité est un sujet individuel

Si l’on en croit les discours sur la productivité, on ne devrait sa productivité qu’à soi-même. Mais en réalité, la productivité est un sujet sociétal et collectif. On n’est d’autant plus productif qu’on est bien nourri, en bonne santé, en situation de bien-être affectif et qu’on respire un air propre. Sans infrastructures collectives (routes, Internet, écoles, crèches, etc.), pas grand-chose n’est possible. Or tout cela requiert aussi du travail ! Ce dernier peut être faiblement rémunéré ou gratuit, mais il n’en est pas moins indispensable à toute productivité. C’est ainsi : pour chaque heure de travail réputé « productif », il y a un nombre inconnu d’heures de travail gratuit ou faiblement rémunéré qui rendent cette heure « productive » possible et la soutiennent. Il est temps de s’intéresser enfin à la partie immergée de l’iceberg productif en regardant l’ensemble du travail gratuit domestique et extra domestique. En effet, si la force de travail n’est pas « reproduite », la productivité s’arrête : se nourrir, prendre soin du foyer, garder les enfants, cela devrait être inclus dans le calcul ! Je rêve d’un ratio qui mesurerait la quantité de travail gratuit qu’incorpore chaque heure « productive ». En Allemagne, où j’habite, la grande majorité des mères travaillent à temps partiel parce que les services de la petite enfance et les horaires des écoles ne sont pas compatibles avec le travail à temps plein. Ces femmes, officiellement moins « productives » que la majorité des hommes, sacrifient donc leur indépendance économique au travail des autres. Mais si une heure productive allemande requiert davantage d’heures de travail gratuit, cette productivité n’est-elle pas artificiellement gonflée par ce travail gratuit plus massif ? Par ailleurs, alors qu’on parle de plus en plus d’intelligence collective, on évalue encore la performance à l’échelle des individus – ignorant la collaboration, l’influence des individus les uns sur les autres, la qualité des relations qu’ils / elles entretiennent et tout ce qu’ils / elles construisent ensemble grâce à des infrastructures et une culture partagées. Dans les entreprises aussi, il y a beaucoup de travail gratuit que la productivité ignore : le travail émotionnel, le ciment culturel et tout ce qui nourrit la collaboration, le plus souvent sans contrepartie financière. Non, vous ne devez pas votre productivité qu’à vous-même !

Mythe n°4 : la productivité n’a rien à voir avec l’égalité femmes / hommes

Quand j’ai parlé pour la première fois autour de moi de mon projet d’écrire une « critique féministe de la productivité », certaines personnes ont d’abord réagi avec surprise. Quel rapport entre la productivité, un concept économique « universel », et l’égalité femmes / hommes ? « Vous nous saoulez à vouloir mettre du féminisme partout ! », m’a même écrit quelqu’un (de manière plus insultante que ça… mais c’est un autre sujet). En fait, la productivité a énormément à voir avec les inégalités femmes / hommes ! On pourrait penser terminée cette division sexuée du travail qui associait autrefois la « production » au masculin et la « reproduction » au féminin – ne serait-ce que parce que beaucoup de tâches de « reproduction » comme faire à manger ou s’occuper des enfants sont entrées dans la sphère marchande et sont alors rémunérées. Mais cette division genrée perdure : l’essentiel des emplois dans les services à la personne sont occupés par des femmes. Partout où l’on dit la productivité « faible » (les métiers du care notamment), on ne trouve pratiquement que des femmes. C’est comme si la mesure de la productivité servait à mieux justifier qu’on les paye moins. En revanche, dès qu’un secteur connaît des gains de productivité, soit on n’y trouve que des hommes, soit les femmes en sont progressivement éjectées – comme cela a été le cas dans le monde de l’informatique. Dans les secteurs où femmes et hommes sont a priori davantage à égalité, la productivité ignore encore et toujours le travail gratuit des femmes, leur charge émotionnelle, tout ce qu’elles font pour le collectif sans être payées en retour. Là où la vie privée et la vie professionnelle se brouillent toujours plus sous l’effet de nos usages numériques, la productivité est particulièrement délétère pour leur santé mentale. Elles font plus de burn-out dans la course à la productivité parce que la moitié du travail qu’elles font n’est pas valorisé ou mesuré. C’est pour cela que la critique de la productivité que je fais dans mon livre est féministe.

Mythe n°5 : la productivité est neutre pour l’environnement

La productivité n’est pas écologique au sens étymologique du terme car elle ignore à la fois les interactions des êtres vivants avec leur environnement et celles des individus entre eux dans cet environnement. La grande boulette écologique de la productivité, c’est qu’elle se fiche totalement des externalités négatives. Une externalité, c’est un effet secondaire qui n’est pas la finalité principale de production. Il y a des externalités positives (quand votre activité a des effets bénéfiques sur la vie de quartier, par exemple) et négatives, comme dans le cas de la pollution atmosphérique provoquée par une usine. Les externalités négatives requièrent toujours du travail supplémentaire : lorsqu’on fait appel à des bénévoles pour nettoyer les lieux après une catastrophe industrielle (par exemple, des barils de pétrole déversés dans l’océan), ou s’il faut emmener des enfants chez le médecin parce que la pollution atmosphérique provoque des problèmes respiratoires. C’est bien commode de ne pas intégrer les externalités négatives dans le calcul de la productivité car cela permet de la gonfler artificiellement. Mais il est devenu impossible de défendre la neutralité environnementale de la productivité. Comme par hasard, ce sont les activités les plus polluantes qui affichent la productivité la plus élevée, tandis que les activités peu polluantes, comme les services à la personne par exemple, sont réputées peu « productives ». Comme en ce qui concerne la division genrée du travail, on constate un lien étroit entre les externalités négatives et le travail gratuit. Les acteurs les plus polluants sont rendus plus « productifs » en déléguant le travail de nettoyage des dégâts à la collectivité.

Mythe n°6 : être productif·ve, c’est savoir optimiser son temps

Les recettes de productivité génèrent d’innombrables clics sur les réseaux sociaux. Nous sommes nombreux·ses à chercher frénétiquement des routines du matin, routines du soir, rituels et méthodes en tout genre avec l’espoir de mieux optimiser notre temps et d’être plus efficace. La productivité a transformé notre rapport au temps en une affaire productiviste qui consiste à caser le plus de tâches possibles en un temps limité. Hélas, non seulement cela ne nous rend pas plus efficaces, mais cela rend notre rapport au temps franchement maladif. En ce qui me concerne, je constate un paradoxe troublant : plus je cherche à optimiser mon temps, moins j’ai l’impression d’en avoir ! Plus je veux maîtriser le temps, plus il m’échappe. C’est un piège infernal. Si tant est que je parvienne à devenir plus efficace, le fait de chercher à en faire toujours plus me rendra tout de même toujours plus occupée. Le fait d’être « sous l’eau » est aggravé par chacune de mes tentatives de « sortir la tête de l’eau ». De nouvelles tâches arrivent aussitôt que je me suis débarrassée des anciennes. Être plus productive, pour moi, cela revient à accélérer la cadence d’une chaîne de montage. Je constate souvent que mes tentatives d’être plus productive provoquent deux effets délétères : le premier est un sentiment de nullité, car malgré tous mes efforts, l’optimisation est décevante ; le second est la manie de vivre dans le futur plutôt que dans l’instant présent – quand j’arriverai au bout de ma to-do list, je pourrai enfin vivre. Or je n’arrive jamais au bout de cette liste. Et si j’essayais plutôt de vivre dès maintenant ? C’est ce à quoi je vous invite dans mon livre !

Photo par Thomas Decamps
Article édité par Mélissa Darré

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