Entre quête de sens et stabilité : la crise nous force-t-elle à choisir ?

Aspirations professionnelles : la prudence est-elle de mise ?

56 jours, voilà qui laisse du temps pour réfléchir à l’intérêt de son boulot. Face à l’implication du personnel soignant et à l’utilité sociale des métiers de première ligne, beaucoup ont profité de ce temps de crise pour remettre en question le sens de leur travail, en arrivant, parfois, à la conclusion qu’il n’en avait plus vraiment. Alors que le « déconfinement » vient de commencer, de nombreux travailleurs reprennent ainsi le chemin du boulot, des envies d’ailleurs plein la tête. D’autres, dont les emplois n’ont pas survécu à la pandémie ou qui se trouvaient déjà en recherche de travail avant la crise, vont devoir concilier leurs aspirations avec les exigences des secteurs qui recrutent encore. Mais ces envies tiendront-elles face à la réalité d’un marché de l’emploi en crise ? Entre quête de sens, crainte de perdre son emploi et impératifs financiers, comment s’y retrouver ? Sera-t-on prêts à mettre entre parenthèses ses projets, et à faire plus de concessions, par peur de ne pas trouver mieux ailleurs ? Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons interviewé des experts du monde du travail, et sondé des salariés, souvent tiraillés entre aspirations professionnelles et sentiment d’insécurité.

Une quête de sens qui se heurte à la réalité du marché

Si les tentations d’opérer une reconversion professionnelle sont nombreuses après avoir pu bénéficier d’un temps inédit pour réfléchir à la question, il semblerait toutefois que la réalité du marché de l’emploi reste un facteur limitant pour beaucoup de travailleurs. Selon une étude du site de recherche d’emploi Glassdoor, menée auprès de plus de 1000 salariés français, 39% des répondants craignent en effet de perdre leur emploi à cause de la crise sanitaire. Une insécurité qui touche en premier lieu les plus vulnérables, à savoir les jeunes, avec 50% des 16-24 ans qui redoutent de perdre leur job.

Face à cette crainte, il semblerait que la plupart revoit leurs objectifs et privilégie la pérennisation de leur emploi, quitte à remettre à plus tard d’éventuels projets de changements. C’est le constat que fait Evelyne Stawicki, coach certifiée et psychologue du travail : « Les premiers retours que j’ai sont plutôt autour de la prudence : les gens se disent que ce n’est peut-être pas le moment de changer, tous les CDD sont annulés, les intérims aussi… les options se réduisent, ils préfèrent attendre de voir comment le marché va évoluer ».

Guillaume, data analyst de 32 ans, partage cet avis : « Cela fait un bout de temps que j’ai envie de changer de boulot, mais je ne me vois pas quitter mon poste actuel maintenant, je sais que j’aurai trop de mal à trouver ailleurs… Sans la crise, je serais probablement déjà parti, mais là, avec le contexte, les offres se font rares et je préfère partir en étant sûr d’avoir autre chose ». Une situation qui peut être génératrice de mal-être selon Koorosh Massoudi, maître de conférences à l’Université de Lausanne et à l’Institut de Psychologie, surtout si elle n’a pas de durée déterminée : « En situation de crise, on tient le coup seulement si on sait qu’il va y avoir une issue, si on sait combien de temps la situation va durer. Or, aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et cette perte de repères peut mener à l’épuisement ».

« En situation de crise, on tient le coup seulement si on sait qu’il va y avoir une issue » - Koorosh Massoudi, chercheur en psychologie

Des renoncements qui peuvent provoquer des risques psycho-sociaux plus élevés

Parce que la sortie de crise est encore difficilement prévisible, ceux qui feront le choix de “tenir” dans des emplois qui ne leur conviennent plus risquent donc d’être mis à rude épreuve. « Ce que l’on observe actuellement dans nos études, c’est que la sous-stimulation au travail mène aux mêmes effets que la sur-stimulation, c’est-à-dire que le burn-out. Les salariés vont vers une sorte d’épuisement, explique le chercheur. Cela passe par un cynisme sur leur travail, sur leurs compétences, un désengagement… ». Ainsi, pour ceux chez qui le confinement aurait fait germer des idées de reconversion, mais qui se voient obligés de mettre entre parenthèses leurs aspirations, le retour à la réalité peut s’avérer bien difficile. « Ce qui sauve l’être humain de la souffrance, c’est l’action, analyse Evelyne Stawicki. Ceux qui se mettront en mouvement vont s’en sortir, mais celles et ceux qui vont se paralyser vont rentrer dans un système de risques psycho-sociaux plus élevés. »

Cependant, agir n’est pas donné à tout le monde. Encore faut-il avoir les ressources financières et psychologiques pour se lancer. « Ceux qui arrivaient avant la crise à avoir la confiance en soi, le capital social et financier nécessaires pour aborder une reconversion continueront à avoir cette possibilité, et les autres le pourront encore moins, prédit Koorosh Massoudi. La pression va se concentrer sur les groupes de travailleurs les plus précaires ».

Ainsi, selon les profils, la prudence n’aura pas le même goût pour tout le monde. Tandis qu’elle sera un choix mesuré pour certains, qui en profiteront peut-être malgré tout pour faire des bilans de compétences, ou affiner leurs envies pour postuler ailleurs plus tard, elle sera une contrainte pour d’autres, qui se verront dans l’obligation non seulement de patienter, mais aussi de faire des concessions sur leurs conditions de travail afin de pérenniser leur emploi.

« Ce qui sauve l’être humain de la souffrance, c’est l’action » - Evelyne Stawicki, coach et psychologue du travail

Une précarisation des conditions de travail

Selon l’étude de Glassdoor, 59% des répondants se disent en effet prêts à renoncer aux augmentations, et 55% aux primes pour préserver leur emploi. Plus alarmant encore, 38% se déclarent prêts à accepter un salaire plus bas pour conserver leur emploi. Une statistique qui grimpe à 45% chez les 16-24 ans. Des résultats inquiétants, qui montrent les risques d’une précarisation des conditions de travail suite à la pandémie.

Pour Alexander, 26 ans, les concessions passeront en premier lieu par la mise en sommeil de ses rêves de freelance : « Je venais de me lancer, à la fin de mes études, en freelance dans le monde de la voile. Cela fait plusieurs années que je fais de la production de contenus dans ce secteur en parallèle de mes études, mais avec la crise je vais devoir revoir mes priorités. Tout le secteur du sport est à l’arrêt pour l’instant, et je ne peux pas me permettre de faire une année blanche, aussi j’ai décidé de postuler pour des boulots en agence de com, plus classiques. Il y a une certaine forme de désillusion car je vois mon idéal s’éloigner ».

Si lui n’a pour l’instant pas l’intention de revoir ses prétentions salariales à la baisse, plus les mois vont passer plus cette situation risque néanmoins de se généraliser, chez ceux qui cherchent un emploi comme chez ceux qui craignent de le perdre. Selon Evelyne Stawicki, « à partir du moment où il y a une recrudescence du chômage et un gel des embauches, les gens seront plus à même d’accepter tout et n’importe quoi pour conserver leur emploi ». Et pourtant, jouer sur cette crainte pour faire passer des mesures restrictives serait loin d’être une bonne stratégie sur le long terme de la part des employeurs. « Dans beaucoup de cas, on pense que l’insécurité sert à l’entreprise parce que les travailleurs acceptent plus de choses, explique Koorosh Massoudi, or on sait désormais que l’insécurité diminue l’engagement, et nuit au contrat de loyauté employé/employeur. »
Ainsi, une entreprise qui aura utilisé le climat d’insécurité pour dégrader les conditions de travail de ses employés aura bien du mal à conserver une bonne image sur le long terme.

« Il y a une certaine forme de désillusion car je vois mon idéal s’éloigner » Alexander, freelance dans le monde de la voile

Aux employeurs, au contraire, d’aider à une reprise en douceur, de comprendre comment soutenir les employés qui auront perdu de vue le sens de leur travail, et de leur en redonner. Sur ce point, Denis Pennel, auteur expert du marché du travail, est assez optimiste : « J’espère que suite à cette crise les entreprises vont mieux se rendre compte de la nécessité pour leurs employés de pouvoir concilier vie professionnelle et vie personnelle, et que cette crise aura changé la culture de management des entreprises, en les rendant plus souples ».

Mais si la crainte de perdre son emploi pourrait amener dans certains cas à accepter des conditions de travail plus précaires, celle-ci peut aussi permettre de s’émanciper d’une forme de prudence, et à tenter le tout pour le tout. C’est le cas de Pablo, 27 ans, qui, suite au confinement, a décidé de lâcher son boulot de commercial dans une régie publicitaire pour devenir professeur de Lettres.

La crainte de perdre son emploi comme moteur de changement

« Je suis commercial dans le secteur culturel, et clairement nous avons été impactés de plein fouet par la crise, raconte-t-il. Ce revirement forcé m’a fait prendre conscience que je ne m’épanouissais plus dans mon travail, et que je n’avais pas besoin de gagner autant d’argent. J’ai donc décidé de demander une rupture conventionnelle d’ici juin, pour pouvoir reprendre des études en septembre et passer le CAPES l’année prochaine. De toute façon, ce n’est pas du tout dit que ma boîte se relève de la crise, donc autant prendre les devants… »

Ainsi, si la prudence est synonyme d’immobilisme ou de patience pour la majorité des travailleurs, pour d’autres, dont les emplois risquent de ne pas se remettre de la crise, elle peut être au contraire être motrice d’actions immédiates. Il s’agit alors d’anticiper de futurs licenciements en prenant les devants, et si possible en se réinventant dans un travail qui a du sens. Et pour ceux qui privilégieraient la patience, il n’est pas question pour autant de renoncer à ses aspirations.

« Ce n’est pas du tout dit que ma boîte se relève de la crise, donc autant prendre les devants… » - Pablo, professeur de Lettres reconverti

Trouver du sens ailleurs que dans son travail

Si ces celles-ci peuvent être remises à plus tard, une autre tendance émerge : celle de s’épanouir ailleurs que dans le travail, comme c’est le cas pour Géraldine, chef de projet éditorial. « Ce confinement m’a fait prendre conscience que mon travail ne m’épanouissait plus, je ne me sens pas utile aux autres. Mais je sais que le secteur de l’édition est en crise, et je ne peux pas me permettre de perdre mon salaire maintenant, donc j’ai décidé de trouver du sens ailleurs, en m’investissant dans des associations, et en effectuant des missions de bénévolat sur mon temps libre ».

Pour Evelyne Stawicki, prendre des décisions mesurées est de toute façon recommandé dès que l’on remet en question le sens de son travail : « je crois beaucoup à la politique des petits pas, explique la coach. Il faut commencer par faire le pas suivant, et, si possible, ne pas agir de façon inconsidérée, en plaquant tout du jour au lendemain ». Les bouleversements du monde du travail pourraient donc ainsi donner l’occasion d’amorcer des changements en douceur, en utilisant le temps libéré par le télétravail pour faire un bilan de compétences par exemple, ou en testant une autre activité. Selon Mathilde Forget, coach spécialisée dans les changements de carrière, « la crise peut aussi être une opportunité, parce qu’il y aura plus de jobs à temps partiel, ce qui permettra à certains de garder un revenu stable tout en ayant le temps de tester en parallèle une autre activité ». Quand à ceux qui, comme Géraldine, retrouvent des emplois qui ne les satisfont plus vraiment, cela peut être l’occasion de réfléchir à ce qui pourrait donner du sens à leurs vies ailleurs que dans le travail.

« J’aime imaginer que les gens, à travers cette crise, seront sortis grandis aussi parce qu’ils auront pris conscience que d’autres sources que le travail peuvent amener du bien-être : contrairement à ce que la culture occidentale a voulu nous faire croire, l’épanouissement ne passe pas nécessairement par le travail », philosophe Koorosh Massoudi. Être prudent, oui, mais en utilisant tous les outils à sa disposition pour rester épanouis, voilà un bel objectif pour ces mois qui s’annoncent incertains !

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Photo d’illustration by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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