Face à la crise, la bienveillance et la transparence sont mises à rude épreuve

Transparence en entreprise : comment a-t-elle été affectée ?

Baisse conséquente d’activité, travail à distance, fermeture imposée dans certains secteurs d’activité… depuis depuis quelques semaines maintenant, la situation est critique pour de nombreuses entreprises. Pour les aider à faire face, le gouvernement a voté le 22 mars un plan d’urgence sanitaire, prévoyant la mise en place de mesures exceptionnelles, comme le recours au chômage partiel, l’autorisation d’imposer des congés payés, ou encore la modification des durées légales de travail si l’activité de l’entreprise est reconnue comme nécessaire à la nation.

Si ces mesures ont initialement pour but d’atténuer au maximum les effets de la baisse d’activité en limitant les ruptures de contrat de travail, certains salariés dénoncent toutefois des abus de la part de leurs employeurs, qui détournent ces mesures pour profiter de la situation. À l’opposé, certaines entreprises essaient au contraire de protéger leurs salariés jusqu’au bout, et prônent la solidarité pour garder la tête hors de l’eau. Comment cette crise économique a affecté la transparence en entreprise ? Et quelles sont les répercussions sur les salariés ?

Un chômage partiel qui n’a pas la même signification pour tout le monde

Depuis le 22 mars, les entreprises les plus touchées par la crise ont le droit de recourir au chômage partiel, pour éviter d’avoir à licencier leurs employés. Cette mesure, qui peut concerner l’ensemble de l’activité du salarié ou juste une partie de ses heures, permet à l’employeur de lui verser une indemnité égale à 70% de son salaire brut (soit environ 84% du salaire net) sur ses horaires non-travaillés. Au 5 avril, c’était déjà 5 millions de salariés qui bénéficiaient de ce dispositif, la demande ayant été exprimée par 470 000 entreprises. Mais parmi elles, certains employeurs n’hésitent pas à se servir de ce dispositif pour faire travailler leurs employés à moindre frais.

Lola, 25 ans, travaille dans une concession automobile et a été mise au chômage partiel total dès le premier jour de confinement. Et pourtant, elle travaille aujourd’hui… à temps plein. « Une semaine après ma mise au chômage partiel, j’ai commencé à recevoir des appels de ma direction, qui me demandait de traiter mes mails. Or, je n’avais pas les éléments pour répondre, puisque tous mes dossiers étaient restés au bureau et vu que je n’étais pas censée travailler. Ils m’ont alors demandé de venir chercher mon ordinateur, ce que j’ai fait et, depuis deux semaines, je suis en télétravail à temps plein. Quand j’ai demandé à requalifier mes heures en télétravail, mon responsable m’a dit que le service qui gérait ça était fermé, et qu’il ne pouvait rien faire. J’ai insisté, mais j’ai très vite senti que si je refusais de coopérer, cela aurait des répercussions à mon retour. Donc pour l’instant je suis dans cette situation, où je travaille presque à temps plein, en étant payée à 84% de mon salaire. »

« J’ai très vite senti que si je refusais de coopérer, cela aurait des répercussions à mon retour. […] je travaille presque à temps plein, en étant payée à 84% de mon salaire. » Lola

Une situation qui ne serait pas si rare, puisque la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a dû rappeler fin mars qu’imposer le télétravail à des salariés placés en chômage partiel correspondait à du « travail illégal », passible de sanctions allant du remboursement des sommes touchées par l’employeur, à deux ans de prison et 30 000€ d’amende. Si des contrôles auront lieu à la mi-avril, Madame Pénicaud invite toutefois tous les salariés qui en seraient victime à signaler leur situation directement par le biais de la DIRECCTE.

Mais pour inciter leurs employés à télétravailler sur leurs heures normalement chômées, certains employeurs emploient la menace, faisant miroiter d’éventuelles répercussions suite au confinement, tandis que d’autres font plus subtilement appel à la “conscience professionnelle”, ou à la “solidarité”. Or, si la solidarité entre employeurs et employés peut s’entendre dans certains cas, celle-ci ne peut pas fonctionner si elle ne doit son existence qu’à la crise.

Alors comment faire la différence entre une entreprise qui demande un coup de pouce par solidarité et une entreprise qui tire profit de la situation ? Pour Nathalie Hutter, à la tête de deux start-up et d’une agence de conseil et communication scientifique : « La transparence et la bienveillance ne s’inventent pas. Si un employeur n’a jamais fait preuve de solidarité et de bienveillance envers ses employés avant, ce n’est pas au moment de la crise que cela arrivera. Les employeurs qui abusent de leurs employés en temps de crise ne sont pour moi que le révélateur de situations qui auraient dégénéré dans tous les cas. »

« Si un employeur n’a jamais fait preuve de solidarité et de bienveillance envers ses employés avant, ce n’est pas au moment de la crise que cela arrivera. » Nathalie, chef d’entreprise

Des abus qu’il ne faut toutefois pas généraliser

Si certains employés sont bien contraints de télétravailler alors qu’ils sont au chômage, d’autres, qui souhaitent en revanche soutenir leur entreprise, acceptent volontairement d’être moins regardants sur leurs horaires. C’est le cas de Jeanne, qui travaille pour une compagnie de box culinaires : « Je ne suis pas au chômage partiel, mais du fait de la crise j’ai une charge de travail beaucoup plus importante que d’habitude, et je dois régulièrement bosser les soirs, ou les week-ends. Mais je sais que c’est temporaire et l’entreprise a toujours été très réglo avec moi, donc j’accepte de faire ces horaires car c’est aussi le jeu quand on a certaines responsabilités, et que l’on souhaite soutenir sa boîte. »

Alors que les abus sont aujourd’hui fréquemment pointés du doigt par les médias, certains employeurs, à la vision plus humaine de l’entreprise, tentent au contraire de se maintenir à flot en impactant le moins possible leurs salariés. Julia Faure, à la tête de Loom, marque de vêtements éthique et responsable, a dû passer l’ensemble de son équipe au chômage partiel, mais la décision a été prise d’un commun accord. « On a tout de suite réuni l’équipe et on leur a dit que, dans ce contexte, l’idéal pour l’entreprise c’était le chômage partiel. On leur a alors expliqué que cela impacterait leurs salaires et on leur a demandé de prendre du temps pour réfléchir et nous dire s’ils étaient ok. Si l’un d’entre eux n’avaient pas pu être au chômage partiel, on aurait trouvé une autre solution. Pour moi en tant que fondateur d’une boîte on doit montrer l’exemple, on est une équipe, on est tous concernés. »

Des embauches fragilisées

Mais la baisse d’activité liée à la crise n’a malheureusement pas pour seule conséquence la mise au chômage partiel. En cette période incertaine, nombre d’entreprises n’ont en effet plus les moyens d’embaucher, et se voient contraintes de rompre les périodes d’essai de futurs salariés. Si la démarche peut se comprendre, elle n’en reste pas moins difficile à avaler pour les salariés : « Cela faisait six mois que j’étais en période d’essai, celle-ci devait prendre fin le 2 avril pour donner lieu à une embauche, raconte Marie, consultante en assurances. Or le 17 mars, on m’a annoncé que j’étais licenciée. Ils n’ont bien sûr pas dit que c’était lié à la crise du coronavirus, mais je sais très bien que sans ça, ils m’auraient gardé. Je n’avais que des compliments sur mon travail et la question de mon embauche était entendue. »

S’il est vrai que légalement un employeur peut rompre une période d’essai à tout moment, celle-ci ne peut néanmoins en aucun cas être liée à la crise sanitaire. Or, bien qu’aucun chiffre officiel ne soient encore sorti, les témoignages de rupture soudaine de période d’essai se multiplient sur les réseaux sociaux et dans les médias. Et si, là encore, il est compréhensible que les entreprises les plus fragiles ne puissent plus assurer les embauches futures, la clé semble encore une fois résider dans la transparence vis-à-vis des salariés. « Ça m’est tombé dessus comme ça, je ne m’y attendais pas du tout, reproche Marie. Ils m’ont annoncé ça de but en blanc, et sans faire référence une seule fois à d’éventuelles difficultés économiques, ne serait-ce qu’en face à face, ce qui rend la pilule encore plus dure à avaler. »

Des conditions de travail qui nécessitent d’être claires

Finalement, en cette période perturbée, la seule chose que semble réclamer les salariés, c’est un maximum de transparence, même si c’est pour annoncer que l’entreprise est en danger ou qu’on a pas toutes les informations en main. Rien de surprenant à ce que tout le monde soit perdu dans une situation comme celle-ci ! « Le 17 mars, on a juste reçu un mail du PDG nous annonçant qu’on allait être mis au chômage partiel. Nos managers respectifs devaient nous préciser individuellement les modalités, explique Arthur, consultant en RH. Or nous n’avons eu les infos que la semaine dernière, et encore on nous a dit que notre salaire « ne devrait pas être inférieur à 84% du salaire net », mais sans certitudes… En soit, le mécanisme du chômage partiel ne me pose pas de problèmes, je comprends que l’activité baisse et que ce soit nécessaire, mais on a très peu d’informations sur le nombre d’heures que l’on est censés faire, et en consulting l’activité fluctue beaucoup. Là je suis à 50% de mon activité, mais si demain je n’ai plus de missions comment cela se passe-t-il ? »

S’il est vrai qu’il apparaît nécessaire de souligner les abus des employeurs pour que ceux-ci soient sanctionnés, et qu’il faut rester vigilant en tant qu’employé (bien penser à conserver les mails qui vous demandent des rendus en dehors de vos horaires par exemple), il demeure impératif de raisonner en bonne intelligence pour se positionner de la meilleure manière qui soit face à la situation. « La leçon à tirer de cette crise il me semble, c’est de montrer qu’on est tous solidaires. Il ne doit pas y avoir les salariés d’un côté, et les patrons de l’autre », conclut Nathalie Hutter. Une bienveillance mutuelle que l’on ne peut qu’espérer voir émerger de plus en plus fortement au fil de l’avancée dans cette crise.

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Photo d’illustration by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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