Celle qui était épuisée de tout « concilier »

Celle qui était épuisée de tout « concilier »
Un article de notre expert.e

Depuis mars 2020, je ne compte plus les articles ni les reportages sur le désarroi des mères d’enfants en bas âge. Pas une semaine sans que je ne lise un papier ou une étude qui confirme que ce sont les mères qui ont le plus pâti des confinements successifs. Ce sont elles qui ont eu le plus recours au chômage partiel, ce sont elles qui se sont majoritairement occupées des enfants la journée, ce sont elles qui télétravaillaient dans la cuisine plutôt que dans le bureau
La crise aura au moins eu le mérite de mettre en lumière ces inégalités persistantes, mais au fond je m’interroge. J’ai le sentiment que la France entière découvre le pot aux roses ! Depuis que le télétravail avec enfants fait les gros titres, c’est comme si les politiques et les employeurs tombaient de leurs chaises : « Ah bon, c’est si difficile de travailler et d’être parent en même temps ? » J’ai un scoop : oui ! Et ça n’est pas la faute du COVID.

Le piège de la « conciliation vie pro-vie perso »

L’autre jour, j’écoutais une interview d’Illana Weizman, l’autrice de l’excellent livre Ceci est notre post-partum, et elle eût cette formule choc : « Aujourd’hui, on devrait être mère comme si on n’avait pas de travail et être au travail comme si on n’avait pas d’enfant. » C’est tellement juste. Si dans les années 80, on poussait nos mères à s’émanciper et à faire carrière, aujourd’hui, il faudrait afficher son ambition professionnelle, trouver du sens dans son travail tout en étant experte des jeux Montessori et laisser son enfant faire l’expérience de la « diversification alimentaire en toute autonomie » (la bonne blague). Les mères d’aujourd’hui subissent des injonctions contradictoires à longueur de journée : il faudrait continuer à surperformer au travail tout en étant une maman stylée, mince et adepte de l’éducation positive.

Alors, on va être honnête, c’est impossible. En tout cas moi, j’ai renoncé. Et je ne semble pas être la seule. Nombreuses sont mes amies à faire un choix après la naissance de leur premier enfant : compte tenu de la difficulté à concilier la vie en entreprise (son rythme effréné, la culture du présentéisme…) et leur nouvelle maternité, elles cherchent des alternatives. Certaines deviennent indépendantes car elles souhaitent être davantage maîtresses de leur temps, d’autres songent à passer aux 4/5ème. « C’est le bon moment, je n’ai plus envie de bosser 5 jours sur 5 comme une acharnée », me confiait récemment une amie. Oui, sauf qu’un 4/5ème, c’est 20% de salaire en moins et pas toujours 20% de temps libre en plus.
J’ai moi-même décidé de devenir freelance après la naissance de ma première fille. Si je ne regrette pas mon choix – je savoure au quotidien la liberté d’organisation que m’octroie ce statut –, j’ai bien conscience que ce n’est pas le graal pour un jeune parent. Pas de crèche co-financée par l’entreprise, pas de congés payés, pas forcément de collègues sur qui s’appuyer après plusieurs nuits sans sommeil… la vie de parent freelance n’a pas que des avantages.

Dans les années 2000, on a porté aux nues le concept de « mom-preneures » (personnellement, je honnis ce terme) et on ne comptait plus les programmes promouvant l’entrepreneuriat féminin. Certes, il fallait – et il faut continuer – à valoriser les femmes entrepreneures mais, de mon point de vue, nous n’avons pas réglé le problème, nous l’avons seulement déplacé. En glorifiant la figure de l’entrepreneure qui « réussit sur tous les fronts », nous ne nous sommes pas suffisamment penchés sur les difficultés que connaissent la majorité des parents au travail. Encore une fois, tout se passe comme si on demandait aux femmes de faire un choix : privilégier leur carrière au détriment du temps passé avec leurs enfants, ou l’inverse. Alors bien sûr, c’est insidieux, ce n’est jamais énoncé aussi clairement, mais au fond on fait comme si la maternité au travail relevait d’un choix individuel aux conséquences qu’il faudrait assumer et en aucun cas d’un sujet systémique auquel il faudrait s’attaquer.

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« Le privé est politique »

Malgré les chartes de la parentalité et les actions RSE liées à la « mixité », a-t-on vraiment avancé sur le sujet en entreprise ? Il suffit de tendre l’oreille auprès de mères d’enfants en bas-âge pour se rendre compte que non. Emma, responsable RH dans un grand groupe est formelle : « Les gens qui prennent les décisions, les membres du COMEX ou des CODIR sont majoritairement des hommes de plus de 50 ans, soit ils n’ont jamais connu ce que c’était de devoir s’occuper d’un bébé tout en travaillant, soit ils ont oublié […] En outre, il y a assez peu de solidarité parmi les femmes en entreprise. Les mères d’enfants plus âgées nous rappellent qu’elles sont “toutes passées par là” comme si c’était simplement un mauvais moment à passer. » Les jeunes mères actives de mon entourage témoignent toutes d’un sentiment de culpabilité permanent, dont il est difficile de s’extirper : « Quand j’envoie un sms à la nounou sur les heures de travail, je m’en veux de ne pas être à fond dans le boulot et quand je joue avec ma fille aux legos tout en pensant à la réunion du lendemain, je m’en veux de ne pas être concentrée sur les tours. »

Avoir un enfant de moins de 3 ans, c’est devoir gérer la fameuse « charge mentale » dont on parle tant. Et pas seulement en temps de pandémie. Planifier les entretiens avec les assistantes maternelles parce qu’il n’y a pas de place en crèche, aller chercher un bébé qui a 39° de fièvre à 15h, somnoler en réunion parce que cela fait des mois que le petit fait des angoisses nocturnes… Tous ces tracas du quotidien sont bien connus des jeunes parents, mais personne n’en parle ouvertement. En entreprise, c’est l’omerta. « On gère comme on peut, discrètement, on évite d’étaler ce qui relève de nos “petits problèmes personnels”. Un midi j’ai décliné un déj avec un collègue pour aller chronométrer le temps de trajet entre la future crèche et le bureau », me confiait Justine, 35 ans, mère de 2 enfants. Il y a une fausse bienveillance autour de la parentalité en entreprise, d’un côté on se cotise pour vous offrir un cadeau de naissance, de l’autre, on vous fait bien comprendre qu’il ne faudrait pas que votre productivité diminue.

Ayla, 32 ans et maman d’une petite fille de 18 mois, a décidé de créer le compte Instagram Les mères travaillent aussi en décembre 2020. Pour elle, la maternité a été l’occasion d’une prise de conscience plus large sur son rapport au travail : « Il faudrait sortir de cette course à la performance. Aujourd’hui, l’accomplissement personnel passe avant tout par le travail, c’est excessif. Pour moi, le travail est un outil vers plus de liberté, d’indépendance financière mais ce n’est pas une fin en soi. » Sur ce compte, des dizaines de mères témoignent de discriminations liées à la maternité, et malheureusement, en 2021, les exemples ne manquent pas. « Le propos n’est pas de dire que les femmes devraient s’arrêter de travailler pour se consacrer à leurs enfants, ce serait un retour en arrière, mais les entreprises doivent clairement progresser », précise Ayla.
Le combat féministe pour l’égalité au travail ne passera pas uniquement par la question des salaires. Oui, se battre pour avoir accès aux postes à responsabilité et pour l’équité salariale est nécessaire, mais il faudrait également mettre davantage sur la table ces questions liées à l’intime et à la gestion du « quotidien ». On a trop longtemps considéré que ce qui relevait de la sphère domestique ne devait pas franchir la porte du bureau, que les sphères privées et professionnelles étaient étanches. Or, comme le scandaient les féministes des années 70, « le privé est politique ».

Alors je vous vois venir. Et les jeunes pères dans tout ça ? Ne vivrait-on pas dans une nouvelle ère ? Celle où les pères changent les couches d’une seule main et se retrouvent au square le mercredi après-midi ? Peut-être est-ce le cas dans certaines familles – et tant mieux ! – mais cette image d’Epinal ne résiste pas aux statistiques. Certes, les aspirations des jeunes pères évoluent et ils sont de plus en plus nombreux à plébisciter le congé paternité, mais la réalité nationale des chiffres sur le partage des tâches domestiques est implacable : la « double journée » incombe principalement aux mères. Ce sont elles qui subissent le plus les inégalités professionnelles liées à la parentalité. Les biais de genre sont même particulièrement cruels. Il arrive souvent qu’un salarié qui devient père soit promu, c’est ce qu’on nomme la « prime à la parentalité », on considère sans doute qu’il gagne en maturité ou que « sa femme prendra le relais » ; tandis qu’une jeune maman se voit destituée de certains dossiers à son retour de congés car on présuppose qu’elle sera moins fiable et moins investie dans le travail…

Enfin, un autre point me semble encore « hors des radars » des politiques d’entreprise : les mères solos. Personnellement, j’ai grandi dans une famille monoparentale et je sais à quel point il est d’autant plus difficile pour les mères célibataires de jongler entre impératifs domestiques et activité professionnelle. Pour elles, impossible d’envisager une réunion à 18h, les soirées « networking » ou un séminaire qui déborde le samedi… Alors que faire ?

Une politique parentalité ambitieuse et inclusive

En septembre 2020, les pouvoirs publics ont lancé une réflexion sur cette période cruciale que constitue les 1000 premiers jours de l’enfant. Dans ce cadre, le « label 1000 jours » aurait pour objectif de reconnaître les entreprises qui mènent des démarches concrètes en faveur de la parentalité. Françoise Cardoso, responsable du projet chez Danone, explique : « Les 3 premières années de l’enfant sont décisives en matière de santé et de développement. Pendant cette période, les parents sont très sollicités, la question du travail ne peut donc pas rester hors-champ. »

Chez Danone, tous les salarié.e.s du groupe bénéficient déjà de 18 semaines de congé maternité payé, de 2 semaines de congé naissance payé pour le second parent et de 14 semaines de congé d’adoption payé. Le retour au travail post-congé peut se faire de manière progressive : « Le parent est libre de faire du télétravail et il/elle peut choisir de reprendre à 2 ou 3 jours par semaine payés à 100%. »
Cela peut paraître anodin, mais le fait que cette possibilité soit inscrite clairement dans la politique parentalité autorise les salarié.e.s à ouvrir la discussion avec leur manager, ils/elles ne sentent pas « coupables de demander ». L’entreprise facilite aussi le quotidien des mères qui allaitent en équipant les sites (sièges et usines) de salles d’allaitement dédiées. Enfin – et il faut le souligner – cette politique parentalité est neutre en genre : « On parle de “premier et de second parents” dans une logique d’inclusion, on envoie un message fort : ce dispositif n’est pas une “faveur faite aux mères”. Cela me semble particulièrement décisif au sens où, dans de nombreuses entreprises, la parentalité est encore perçue comme un “sujet de femmes”. »

On ne le dira jamais assez, l’entreprise a un rôle à jouer en admettant que la parentalité n’est pas sans impact sur la vie d’un.e salarié.e. On aurait tort de penser que le combat est gagné. En attendant d’éradiquer, et le virus, et les comportements sexistes du monde du travail, je retourne télétravailler. Ah les crocrocros, les crocrocros, les crocodiles…

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