Travailler pour une ONG : mythes et réalités

Clichés et préjugés sur le travail en ONG et en association
Un article de notre expert.e

Marcela Ospina Lopez

Consultante en communication et développement durable, co-fondatrice et associée de Wise Work, directrice du développement durable chez Both People and Comms

EXPERTISE - Lorsqu’on évoque le sujet auprès de personnes qui connaissent mal le secteur, on obtient tous types de remarques sur le travail en association / ONG. La plupart sont fausses ou reposent sur des clichés. Il est néanmoins intéressant d’observer à la loupe ces idées reçues. Pourquoi ? Car elles nous permettent de mieux (re)découvrir un secteur dynamique, impliqué dans des causes très diverses. Prometteur aussi, pour celles et ceux qui aspirent à apporter leur pierre à l’édifice, à créer des sociétés plus justes, plus vertes et plus égalitaires.

Je m’appelle Marcela Opina Lopez et j’ai travaillé dans le secteur associatif pendant plus de 15 ans. J’ai commencé en tant que bénévole pour une initiative en faveur de la paix et du développement en Colombie et j’ai fini responsable de la communication et des collectes de fonds pour une ONG internationale en Espagne. Je suis toujours bénévole aujourd’hui. Dans mon travail, j’aide les entreprises à passer au développement durable. J’ai envie de revenir sur des clichés que j’entends souvent autour des associations et ONG. Si le secteur vous tente pour la suite de votre carrière, ce serait dommage d’y renoncer à cause d’idées préconçues – et généralement infondées !

Cliché #1 : « Le salaire ne paiera pas mes factures »

Le fait qu’elles soient « à but non lucratif » ne signifie pas que ces structures paient leurs salariés au lance-pierre. Cette expression veut simplement dire que leur but n’est pas de dégager des bénéfices à des fins privées. Les fonds récoltés (dons, adhésions, aides de l’État et des collectivités, vente de biens et services, sponsors, mécénat…) sont réinjectés dans la structure. Ils servent à financer sa mission et les programmes en cours, en faveur des droits humains, de la lutte contre la famine, de l’environnement, par exemple.

Les associations, tout comme les grandes ONG, s’appuient sur le travail de bénévoles au quotidien et à tous les niveaux. Il peut s’agir de fonctions de management aussi bien que d’actions sur le terrain. C’est un moyen de réduire les coûts, certes, mais c’est avant tout lié à leur rôle : être des acteurs sociaux, rassembler les gens autour d’un objectif commun, offrir des opportunités à des personnes potentiellement exclues du marché. Être bénévole est aussi, pour certain·e·s, une manière de se lancer dans le secteur, en y consacrant d’abord du temps libre. Pour ma part, j’ai été bénévole dans une petite fondation espagnole, à Barcelone : Photographic Social Vision. J’intervenais quelques heures par semaine sur la partie médias. Quelques mois plus tard, j’ai été embauchée à mi-temps pour gérer la communication.

À côté des bénévoles, les ONG sont constamment à la recherche de bons profils. Ce sont des organisations professionnelles avant tout : à ce titre, elles ont besoin de personnes à même de porter leurs ambitions sur le long terme et de réussir au sein de l’organisation. Les équipes sont payées sur les fonds dont dispose l’association, ce sont des coûts d’exploitation à part entière. « C’est un secteur qui s’engage à payer dignement ses salariés, assure Pilar Orenes, à la tête d’EDUCO-ChilddFund Alliance et qui a plus de 20 ans d’expérience dans l’associatif. Nous luttons contre la précarité de l’emploi au sein même de la structure, avec des conditions de travail convenables pour les équipes. Nous agissons à notre niveau pour éradiquer la pauvreté et lutter contre l’inégalité. Ce n’est pas là que les salaires sont les plus élevés, mais vous pouvez en vivre et avoir d’autres compensations, ne serait-ce que le fait de vous sentir en accord avec les projets portés par votre association. »

Les salariés sont payés selon une grille interne, qui dépend généralement de la taille et des fonds dont dispose l’organisation. En 2021 par exemple, au sein des 100 plus grandes associations du Royaume-uni, seuls 84 salarié·e·s ont gagné plus de 70 000 € par an (le revenu minimum britannique est au même niveau que le SMIC français), d’après une étude de “The Third sector”, sur les salaires locaux dans le secteur tertiaire.

Evidemment, plus le poste occupé est à un niveau élevé dans l’organisation, plus le salaire est important. Les directeurs·trices gagnent moins que les cadres supérieurs du privé, mais donner du sens à leur travail constitue une autre forme de rémunération.

Cliché #2 : « Je passerai le plus clair de mon temps sur le terrain ou sur des missions concrètes »

Nous avons tous soupé de ces photos d’humanitaires partis des pays développés pour venir en aide aux populations d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, en coopération avec des collectivités locales. Aux États-Unis, les plus visibles sont souvent les personnes qui servent des repas, distribuent des vêtements ou assistent les plus démunis. Depuis quelques années en Europe, on entend beaucoup parler des actions menées en Méditerranée pour secourir les migrants qui risquent leur vie dans l’espoir d’un avenir meilleur.

La plupart des personnes qui travaillent dans l’associatif ne sont cependant pas sur le terrain ou au contact direct des personnes qu’elles soutiennent. Elles occupent des fonctions supports : RH, technologie de l’information, comptabilité, collecte de fonds, management. Comme dans tout job, il faut avoir les compétences, les aptitudes et de l’intérêt pour ce qui est demandé. « Vous pouvez travailler pour de nombreuses organisations et contribuer à aider les personnes qui en ont le plus besoin sans avoir à faire vos bagages, explique Aida Vinyes de Médecins sans frontières (MSF). Ça peut être rédiger un article pour la presse, faire du community management, envoyer des e-mails, recruter des gens, etc. Le but est que l’association obtienne le plus de ressources possibles pour financer ses actions. »

Les associations humanitaires, celles qui se démènent pour sauver des vies dans les pays où il y a des conflits armés par exemple, ont davantage de monde sur le terrain. En 2020, MSF – l’une des plus grosses ONG mondiales, qui intervient dans plus de 85 pays – avait 83 % (soit 37 763 personnes) de salariés embauchés sur place, 9 % (4 088 personnes) de salariés au siège / dans les bureaux et 8 % (3 409) sur des programmes internationaux.

J’ai croisé beaucoup de gens qui rêvaient de partir sur le terrain. Il faut pourtant savoir que tout le monde n’est pas fait pour ça. Quand une mission touche à des sujets sensibles, elle réclame beaucoup de maturité et d’investissement. Il faut être assez blindé pour pouvoir venir en aide aux autres alors qu’on est face à tant de souffrance et de désespoir.

Travailler pour soutenir les efforts de celles et ceux qui sont en première ligne peut s’avérer tout aussi épanouissant. C’est du carburant pour toute une carrière. Une fois qu’on a compris que chaque poste est utile et nécessaire à la réussite des projets, c’est une grande fierté de savoir qu’on y participe activement.

Cliché #3 : « Youpi, c’est le monde des Bisounours »

La coopération et la collaboration sont au cœur de nombreuses associations non lucratives. Les structures dont les missions sont complémentaires collaborent souvent pour mener des actions plus globales auprès des bénéficiaires. D’autres se rapprochent des gouvernements et/ou du secteur privé pour financer des opérations coûteuses. Certaines allient leurs forces pour faire bouger les lois ou en inspirer de nouvelles, quand d’autres ont des positions opposées, notamment dans le cas de sujets clivants, comme le droit à l’avortement ou la légalisation de la prostitution.

Certaines ONG internationales œuvrent en faveur de la paix : leurs membres sont spécifiquement formés pour résoudre des conflits de manière pacifique. C’est un fait. Mais il faut bien garder en tête que les associations sont composées de gens comme vous et moi, des êtres humains avec leurs peurs et leurs manquements. Cela veut dire de l’ego, des luttes de pouvoir, des conflits latents et des comportements répréhensibles, comme dans tout type d’environnement professionnel.

Depuis dix ans, de nombreuses ONG s’emparent du sujet : elles œuvrent pour offrir des cadres de travail sécurisants, où la violence, la discrimination, la fraude, la corruption et l’exercice abusif du pouvoir n’ont pas leur place. Oxfam a par exemple adopté une politique interne visant à protéger les personnes avec qui elle travaille (salariés, bénévoles, partenaires) de toute forme d’abus, d’exploitation ou de maltraitance.

« J’ai été agréablement surprise de découvrir des modèles de leadership basés sur la transparence et l’attention constante portée aux équipes », témoigne pour sa part Lula Gomez, journaliste et spécialiste en communication, qui a travaillé dans plusieurs ONG. « J’ai aussi observé des efforts pour se débarrasser du modèle patriarcal, qui a la vie dure. »

Notre société évolue, les acteurs du secteur associatif aussi. Les personnes à sa tête ont dû balayer devant leur propre porte face à des sujets comme la diversité et l’inclusion ou l’égalité des genres. Certaines organisations opèrent une vraie mue en interne, pour incarner les valeurs qu’elles attendent finalement aussi des autres.

Cliché #4 : « Pas ou peu de budget, des ressources limitées, et je vais devoir faire avec »

De nombreuses associations pilotent des budgets à plusieurs millions d’euros. D’après un rapport publié en 2019 aux États-Unis par le National Center for Charitable Statistics et baptisé « Le secteur associatif en bref » (The Nonprofit Sector in Brief, non traduit, NDLR), le secteur a contribué à hauteur de 1 045 billions de dollars à l’économie américaine en 2016, soit 5,6 % du PIB.

Des fondations privées telles que Novo Nordisk Fonden, la Bill & Melinda Gates Foundation, Wellcome Trust ou Open Society Foundations comptent parmi les grands fonds mondiaux dédiés à des actes de philanthropie. Elles soutiennent depuis longtemps le monde associatif, y compris des petites structures locales un peu partout sur la planète. Chacune de ses fondations dispose d’une dotation dépassant les 20 milliards de dollars.

Toutes les structures caritatives n’ont pas le budget et la dimension des gros acteurs associatifs. Elles sont même nombreuses dans le monde, qu’elles soient internationales, nationales ou très locales, à devoir aller chercher des financements avec les dents. Travailler avec des ressources limitées peut cependant avoir un côté positif. On apprend à prioriser les missions, les tâches et les objectifs. Cela contraint à optimiser les ressources, dans le temps et selon le budget dont on dispose. En d’autres termes, cela contraint à une efficacité optimale. « Il faut observer ce secteur avec curiosité et ouverture d’esprit, pour découvrir des gens qui, au-delà de leur aspiration à une plus grande justice sociale, au-delà de leur grosse dose de passion, sont des modèles de professionnalisme et d’efficacité », résume Ricardo Magan, directeur des programmes chez Greenpeace Espagne.

Travailler avec moins de ressources – humaines, financières ou matérielles – ne veut pas forcément dire avoir un travail précaire ni devoir faire des horaires de dingue ou toucher à tout à la fois. Comme dans tout secteur, il y a toujours une stratégie derrière les projets, des décisions managériales pour organiser la charge de travail, se concentrer sur les résultats, aider les équipes à faire du bon boulot et à s’épanouir. Les associations ont besoin de professionnel·les compétent·e·s et d’expert·e·s, des meilleurs profils du marché pour garantir le niveau de qualité de leurs services, de leurs programmes d’action et de l’aide qu’elles apportent sur le terrain.

Cliché #5 : « Je vais travailler avec des héros et ensemble nous sauverons le monde »

Les gens qui travaillent dans l’associatif sont, de manière générale, portés par un désir de construire des sociétés plus justes et de préserver notre planète. Ce désir agit comme un moteur. Cela ne signifie par pour autant que ces personnes aient envie d’être décrites comme des héros et héroïnes, ni que tous les autres s’en lavent les mains.

Beaucoup de personnes qui travaillent dans le privé œuvrent à leur manière – à travers le bénévolat, des dons à des associations, en militant auprès de leur direction pour que les choses bougent. Ce faisant, elles rendent possibles les actions de nombreuses ONG. « Dans l’humanitaire, l’expérience nous montre qu’il n’est peut-être pas possible de sauver le monde, mais que nos actions contribuent à des changements pour le mieux, estime Melanie Gallant, directrice communication et relations gouvernementales au sein du Haut-Commissariat des Nations Unies au Canada. Les vrais héros ne sont pas uniquement les gros bras qui interviennent dans l’urgence, mais aussi toutes celles et ceux qui gardent leur humanité et leur humilité, qui se mouillent face à l’injustice et qui se démènent jour après jour pour aider les autres. »

Certain·e·s, sur le terrain, accomplissent effectivement des tâches qu’on peut qualifier d’héroïques, notamment quand les conditions sont particulièrement difficiles. Ils et elles sacrifient leur confort, une vie aux côtés de leurs proches et parfois même leur propre sécurité au profit de leur mission. Ces personnes qui sauvent des vies après des catastrophes naturelles ou lors de conflits armés méritent toute notre reconnaissance. Mais pour changer un système qui produit toujours plus d’inégalités, voit 700 millions de personnes (10 % de la population mondiale) vivre sous le seuil de pauvreté et exploite sauvagement la nature pour nourrir un insatiable besoin de consommation, nous avons besoin de tout le monde.

Les ONG font indéniablement un travail précieux. Pour faire face aux défis sociaux et environnementaux qui sont les nôtres aujourd’hui, nous avons besoin de coordonner tous ces efforts à l’échelle planétaire. Les structures associatives doivent unir leurs forces, rassembler différents types de profils et des équipes multidisciplinaires. Nous vivons dans un monde d’interdépendance : rien ne se fera sans une prise de conscience et un investissement collectifs. Donc oui, nous avons besoin de personnes pour accomplir des tâches héroïques dans les endroits les plus reculés du monde, mais aussi de bonnes âmes pour rendre possible le changement, répandre autour d’elles l’espoir et l’énergie. On ne sauvera pas le monde d’un claquement de doigts.

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Traduit de l’anglais par Sophie Lecoq ;
Photos de Thomas Decamps

Marcela Ospina Lopez

Consultante en communication et développement durable, co-fondatrice et associée de Wise Work, directrice du développement durable chez Both People and Comms

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