Ils travaillent 5h par jour : décryptage d’un fantasme devenu réalité

Travailler 5h par jour : décryptage et témoignages

Le 21 juin 2020, la Convention Citoyenne pour le Climat rendait publique les mesures qui seront soumises au gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique. Sur 150 propositions, seule une a été rejetée d’emblée par l’assemblée, non sans susciter de débats passionnés : la réduction du temps de travail de 35h à 28h par semaine.

Si l’idée de travailler moins n’est pas nouvelle, elle peine encore à se développer en France, où la plupart des salariés travaillent encore classiquement 8 heures par jour. Pourtant, si l’on en croit les études, notre capacité de concentration serait bien inférieure à cette durée. Forts de ce constat, certains dirigeants, notamment à l’étranger, ont fait le pari d’instaurer la journée de 5 heures dans leurs entreprises. Mais comment se déroule une journée de travail qui finit à 13 heures ? Cette stratégie permet-elle vraiment d’être plus productif ? Et quels sont les obstacles à surmonter pour arriver à faire en quelques heures ce qui nous prenait auparavant une journée ? Enquête auprès de celles et ceux qui ont expérimenté la journée de 5 heures, en tant qu’employeur, ou en tant qu’employé.

Une productivité accrue

Dans le cabinet de conseil Rheingans Digital Enabler, en Allemagne, comme dans la plupart des bureaux français, les bâtiments se vident à 13 heures. À la différence près que les employés ne reviendront pas de leur pause déjeuner. Et pour cause, leur journée de boulot est finie. Fervent défenseur de la journée de 5 heures, c’est d’abord en tant que salarié que Lasse Rheingans, CEO du cabinet et ancien consultant a expérimenté pour la première fois ce mode de fonctionnement. Alors qu’il avait demandé à avoir deux après-midis par semaine pour s’occuper de ses enfants, il s’est aperçu qu’il travaillait en fait autant que lorsqu’il était à temps plein. Une fois à la tête de sa propre entreprise il décide de généraliser le concept et de l’étendre à toute la semaine. « Je me suis rendu compte que l’on n’avait pas besoin d’avoir une journée qui dure 8 heures, pendant laquelle les gens s’asseyent sur une chaise et perdent leur temps sur Facebook, sur les réseaux sociaux ou sur leurs téléphones. Je me suis dit compressons tout ça en 5 heures, et profitons d’une grande pause l’après-midi, pour avoir du temps et se détendre. »

Derrière la philosophie de Lasse Rheingans, repose l’idée selon laquelle nous ne serions en fait vraiment productifs que quelques heures par jour. Une théorie déjà ancienne, puisqu’au XIXe siècle, l’économiste et sociologue Vilfredo Pareto observait déjà que 80% des résultats obtenus au travail (positifs comme négatifs) n’étaient issus que de 20% du travail fourni. Et si l’on en croit les dernières études parues à ce sujet, l’italien n’avait pas tort : au Royaume-Uni, la durée de productivité journalière moyenne a récemment été estimée à … 2h23.

Mais compresser la journée de travail pour ne garder que les heures où nous sommes les plus productifs implique nécessairement de s’imposer une certaine discipline, pas toujours des plus agréables.

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Des conditions de travail plus strictes…

Là où notre journée de travail classique s’entrecoupe habituellement de pauses café, de messages persos et de réunions, chez les partisans de la journée de 5 heures, toute distraction est à bannir. Ainsi, quand il a choisi de mettre cette stratégie en 2015, Stephan Aartsol, co-fondateur d’une entreprise californienne de paddle boards, a imposé des conditions drastiques pour optimiser la productivité de ses salariés : pas de pause déjeuner, pas de scrolls impromptus sur Facebook ou Instagram, pas de coups de téléphone persos. « Je leur ai dit que j’allais leur redonner du temps de vie personnelle, mais qu’en contrepartie, il allait falloir qu’à la minute où il passe la porte du bureau, ils soient 100% focus sur leur boulot », explique-t-il. Le CEO va même plus loin, puisqu’il reconnaît sans complexe avoir brandi la menace du licenciement pour ceux qui ne parviendraient pas à être au moins aussi productifs qu’avant. Un management extrême, mais qui semble porter ses fruits puisque dès la première année, la société a enregistré une hausse de 50% de son chiffre d’affaires.

Du côté de Lasse, si le discours est en apparence un peu plus souple, les conditions sont les mêmes : pas de réseaux sociaux, seulement deux visites sur sa boîte mail, une le matin, une le midi, pas de pause déjeuner, des réunions de 15 minutes maximum, et le moins de pauses café possible. « On essaie vraiment de se concentrer sur nos tâches, explique ce dernier. Et à 13h, bien souvent, nous avons terminé tout ce que nous avions à faire. » Une journée plus courte donc, qui laisse certes plus de temps pour s’adonner à ses hobbies, mais qui ne vient pas sans une certaine pression.

Qui forcent à mieux s’organiser

Toutefois, pour Allison, ancienne manager chez Tower Paddles, la pression ne se fait ressentir que si le sens de l’organisation fait défaut. « Quand Stephan a annoncé qu’il voulait passer à la journée de 5 heures, très vite, j’ai mis en place une routine de travail. J’ai commencé par prioriser ce qui devait impérativement être checké dans la journée, et qui pouvait influer sur le reste de mon travail, comme la livraison des paddles, ou les problèmes de commandes. Je commençais donc toutes mes journées par ces tâches, puis, je travaillais ensuite sur des projets dont l’échéance était plutôt hebdomadaire, ou mensuelle. » Pour éviter de trop s’éparpiller, la jeune femme s’est aussi imposée de ne regarder ses mails que deux fois par jour, même si les débuts ne furent pas évidents. « Je regardais une fois mes mails en arrivant, et une fois en partant, pour m’assurer qu’il n’y avait pas de grosse urgence qui était tombée entre temps. Au début, j’avais tendance à cliquer automatiquement sur ma boite mail, mais très vite on se rend compte qu’on perd en fait un temps fou à vérifier ses mails toutes les cinq minutes ». Une routine de travail plus efficace, dont Stephan affirme qu’elle peut être mise en place à tous les échelons : « quand j’ai institué la journée de 5 heures, nos employés côté logistique ont immédiatement réagi, en me disant qu’ils mettaient déjà 5 minutes à empaqueter chaque paddle, et qu’ils ne pourraient pas faire plus vite. On a réfléchi ensemble, on a priorisé certaines tâches, et on en a automatisé d’autres. Résultat, au bout d’un mois, ils mettaient moins de 3 minutes ».

Quand à ceux dont les postes veulent qu’ils interagissent directement avec des clients, il a suffit d’éduquer lesdits clients à ce nouvel emploi du temps. « Pour que personne ne soit lésé, on a communiqué sur nos nouveaux horaires, et nous avons remplacé les moments où nous n’étions pas joignables par un chatbot, explique Stephan. Au début j’avais très peur qu’en réduisant nos heures, on perde des clients, mais en fait c’est l’inverse qui s’est produit : on a eu plus de calls, sur une échelle de temps plus réduite. »

Une cadence quotidienne nécessairement plus élevée donc, puisque les moments de distractions sont supprimés, mais qui permet un gain de temps néanmoins inestimable selon Allison.

Un gain de temps précieux

« Au début, j’avais toujours un œil sur mes mails, même l’après-midi. Puis, au fur et à mesure du temps, nos clients se sont habitués à nos nouvelles horaires, et nous avons été de moins en moins sollicités en dehors des matinées. J’ai alors pleinement pu profiter de mon temps libre comme bon me semblait, puisqu’en plus la plupart de mes amis travaillaient l’après-midi. Moi qui adore lire, j’avais enfin le temps de le faire, sans être sollicitée ailleurs ». Un équilibre vie pro/vie perso qui est de plus en plus plébiscité, surtout suite à la pandémie, où la frontière entre les deux a parfois pu être fragilisée par le télétravail.

Chez Collaborative Campus, un accélérateur d’innovations australien, Steve Glaveski, le fondateur, est persuadé des bienfaits de la journée de 5 heures, pour les employeurs comme pour les employés : « En rendant l’environnement professionnel propice à la concentration et en réduisant la durée quotidienne de travail, vous mettez en place non seulement les conditions d’une augmentation de la productivité et d’une amélioration des résultats, mais vous favorisez aussi la motivation de vos subordonnés et diminuez leur niveau de stress. De plus, ceux-ci auront plus de temps à consacrer à toutes sortes de choses agréables en dehors du cadre professionnel : ce qu’on appelle la vie », résume-t-il dans une interview donnée à la Harvard Business Review.

Mais qu’en est-il quand le temps consacré à « la vie », comme le dit si bien Steve, prend le pas sur la vie professionnelle, au point de ne plus trouver d’intérêt à celle-ci ?

Un attachement à l’entreprise moindre ?

C’est ce qui s’est passé chez Tower Paddles, en 2015. Retour en arrière : alors que Stephan annonce à ses salariés qu’ils travailleront désormais moins d’heures tout en étant payés le même salaire - soit l’utopie de pas mal d’entre nous -, 4 salariés sur 9 décident pourtant de mettre les voiles. En cause ? La perte du lien social avec les collègues. « Nous sommes une start-up, nous vivons tous les hauts et les bas ensemble, et les employés forment des liens très forts entre eux. Nous avons créé une culture d’entreprise très ancrée, analyse le CEO. Donc quand tout d’un coup, vous quittez le travail à 13 heures, votre monde extérieur devient beaucoup plus grand, vous n’avez plus ces liens forts avec vos collègues. Et cela rend les départs beaucoup plus faciles. » Pour remédier à cela, Stephan a instauré des après-midis d’activités entre collègues, où chacun est libre de se rendre s’il le souhaite, ainsi que des « summer days » où l’équipe part quelques jours ensemble, une fois par an. Des moments de sociabilité indispensables au bon fonctionnement de l’entreprise, selon Allison. « J’ai de super souvenirs de ces moments passés ensemble, se remémore-t-elle. Et je suis intimement persuadée que ces pauses sont indispensables quand on bosse 5 heures par jour, car cela permet de recréer du lien avec ses collègues, que l’on n’a pas nécessairement le temps d’entretenir quand on doit être à fond le reste de la journée. »

Autre changement notable chez Tower Paddles depuis 2015, la journée de 5 heures n’est désormais appliquée que de mai à octobre, pendant l’été. « C’est à la fois la haute saison pour notre business, et le moment de l’année où on a le plus envie de profiter de son temps libre. Travailler 5 heures par jour pendant ces mois-là permet donc à la fois de booster notre productivité, puisqu’il a été prouvé que les salariés sont plus efficaces sur ce rythme, tout en profitant de notre temps libre pour aller surfer, se rendre à la plage… » avance Stephan.

Un modèle qui en ferait rêver plus d’un, et qui gagnerait à essaimer, selon Steve Glaveski : « *nous avons une seule vie, et la passer à travailler n’a aucun sens, surtout quand la science indique clairement que nous pouvons être deux fois plus productif en deux fois moins de temps, le tout juste en apprenant à mieux gérer nos ressources les plus précieuses : le temps et l’attention*. »

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Photo by WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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