Travailleurs sur le front : cesseront-ils d'être applaudis et valorisés ?

Coronavirus : les travailleurs au front revalorisés ?

Pendant les 8 semaines du confinement, 10 millions de travailleurs ont continué à se rendre quotidiennement sur leurs lieux de travail. Parce que leur activité n’est pas télétravaillable, et que, sans eux, la société toute entière aurait été à l’arrêt : pas de nourriture, pas de soins, pas de transports essentiels… Ces travailleurs du front - infirmiers, caissiers, facteurs etc. - sont ceux que Denis Maillard, spécialiste des relations sociales, a nommés le “back office” de notre société de services. Après des années d’invisibilité, on a soudain vu plus qu’eux dans les rues, on les remercie, on les applaudit à 20h… Mais jusqu’à quand ?

Que s’est-il passé pour que, à 20h chaque soir, le pays tout entier se mette à applaudir les soignants, puis au fil du confinement l’ensemble des travailleurs encore sur le terrain ?

Déjà, il faudrait bien vérifier que tout le monde applaudit bien toutes ces personnes, et pas que les soignants ! Mais en tout cas oui, chronologiquement ce sont bien les soignants qui ont été tout de suite applaudis. Et c’est presque naturel : face à une crise sanitaire, à la peur d’une maladie, ce sont ceux qui nous sauvent directement que nous voyons d’abord comme courageux et que nous voulons remercier. Puis, une fois que les télétravailleurs et les gens en chômage partiel se sont retirés de l’espace public, on a pris conscience que d’autres restaient également sur le terrain. Il suffisait d’aller faire ses courses dans les magasins réglementaires pour les voir derrière les caisses ! Les applaudissements se sont donc aussi tournés vers eux, en signe de gratitude.

Tous ces travailleurs au front, soignants compris, vous les décrivez comme la société du “back-office”, pourquoi ?

Ici, le terme “back-office” fait référence à notre société de services, clivée entre les invisibles qui rendent service aux autres - le « back office » – et ceux qui s’épanouissent dans la lumière du travail visible et reconnu comme tel - le “front-office” -. Ces travailleurs de l’ombre sont ceux qui nous permettent de nous nourrir, de nous loger, de nous éduquer. Sans eux, nos services les plus essentiels ne fonctionnent pas, et pourtant nous ne faisions jamais attention à eux ! Aujourd’hui, alors qu’ils ont risqué leurs vies pendant ce moment de crise, leur utilité sociale nous saute aux yeux.

Sans eux, nos services les plus essentiels ne fonctionnent pas, et pourtant nous ne faisions jamais attention à eux !

Vous parlez de quatre “mondes” composant ce back-office, quels sont-ils ?

Il y a d’abord l’infrastructure logistique, qui comporte des métiers comme le transport, la livraison, la propreté urbaine, etc. Ensuite l’infrastructure du commerce, c’est-à-dire tous les métiers autour de la vente : caissiers·ères, vigiles, hôtes·esses, serveurs·euses et plongeurs·euses… Le troisième monde est celui du sanitaire et du domestique, qui comprend les soignants·es mais également les assistants·es maternelles, les femmes et hommes de ménage, etc. Enfin, il y a un quatrième monde, plus invisible encore : le monde du bureau fracturé (les métiers des centres d’appel, les travailleurs du clic, etc.)

Ces mondes regroupent 10 millions de travailleurs, dans des secteurs et métiers très variés, en quoi sont-ils si proches ? On a du mal à voir le point commun entre une infirmière et un livreur à vélo…

Pourtant, ce back-office a une réelle unité sociale. La première chose, c’est que ces hommes et ces femmes vivent la même expérience de la relation de travail : une relation de service par rapport à un consommateur, un usager ou à un patient, que ça soit de manière directe ou indirecte. Le plus souvent, ce sont des populations qui ne peuvent pas télétravailler, qui sont mal payées, ont de longs trajets quotidiens, ou encore une pénibilité du travail assez importante et sont peu ou mal représentés… Finalement, du magasinier chez Amazon à l’aide soignante, la réalité laborale est assez homogène ! Et le fait de ne pas percevoir cette unité, c’est s’empêcher d’avoir une réflexion politique globale qui permettrait une réelle revalorisation de tous ces métiers.

Finalement, du magasinier chez Amazon à l’aide soignante, la réalité laborale est assez homogène !

Dans votre note pour la Fondation Jean Jaurès, vous expliquez également que ce sont souvent des métiers peu qualifiés et peu sujets à la passion ?

En effet, puisqu’ils demandent peu de diplômes sur le marché du travail, ces métiers ne sont pas jugés comme très qualifiés dans nos grilles traditionnelles, ce qui explique que la rémunération ne suit pas. Pourtant, ce sont des métiers qui demandent beaucoup plus de compétences et de savoir-faire que ce que l’on imagine ! Déjà, ils sont souvent en relation avec une clientèle (en vente, nettoyage, care…), et cela nécessite une intelligence relationnelle. Ensuite, le niveau d’expérience exigée augmente chaque année car ce sont des métiers qui évoluent beaucoup. Prenons l’exemple d’un caissier ou d’une caissière : aujourd’hui on leur demande d’être polyvalents, de connaître les coupons de réduction et les produits qui sont en vitrine derrière eux, de mettre en rayon, etc.

Concernant la passion, ce sont effectivement des métiers dans lesquels beaucoup rentrent sans forcément en avoir fait un réel choix, et desquels il est ensuite très difficile de sortir. Si vous êtes aide-soignant(e) ou cariste, vous le resterez probablement toute votre vie. Et même si l’envie pouvait être là au départ, elle peut s’émousser au fil des années… Ceci étant dit, certains de ces travailleurs (surtout dans le soin mais aussi la vente) peuvent avoir une adhésion très forte au métier lui-même, à ses règles et valeurs. Mais c’est sûr que nous sommes loin de la notion de “passion” qui est prônée aujourd’hui dans la société !

Concernant la passion, ce sont effectivement des métiers dans lesquels beaucoup rentrent sans forcément en avoir fait un réel choix, et desquels il est ensuite très difficile de sortir.

Malgré leurs ressemblances, vous rappelez que ce n’est pas une classe sociale à part entière, pourquoi ?

En fait, c’est une classe de services qui a une unité sociale, mais une fragmentation culturelle et identitaire énorme. Elle est composée de modes de vies et d’identités très différentes, et chaque travailleur - comme chacun d’entre nous d’ailleurs ! - ne se pense qu’avec sa réalité personnelle. À aucun moment ils ne peuvent ou veulent dépasser leur situation et se dire : on se reconnaît, on vit tous la même chose et donc on peut se regrouper derrière des organisations syndicales, un mouvement politique ou des représentants pour être entendus. Sans conscience sociale, on ne peut pas se penser comme faisant partie d’un groupe. Si on veut qu’une infirmière s’identifie à la vie d’un facteur, d’une caissière, ou d’un magasinier, c’est tout un travail politique et syndical qui doit être mené.

Finalement, jusqu’à quand va-t-on applaudire à 20h, ou même sourire à la caissière et au vigile ? Cette revalorisation n’est-elle pas éphémère ?

Oui, je pense qu’elle est éphémère. D’ailleurs, les applaudissements se sont déjà presque taris… Il faut bien comprendre ce que l’on vit aujourd’hui : la crise nous a permis de prendre conscience de l’utilité de ces travailleurs, mais rien ne garantit qu’il y aura pour eux de vraies améliorations matérielles ou politiques ! Pourtant, il est possible d’aller plus loin qu’une simple reconnaissance morale. Se contenter de dire bonjour à la caissière, ça ne peut pas suffire…

Il faut bien comprendre ce que l’on vit aujourd’hui : la crise nous a permis de prendre conscience de l’utilité de ces travailleurs, mais rien ne garantit qu’il y aura pour eux de vraies améliorations matérielles ou politiques !

Comment réussir une vraie revalorisation ?

Avant tout, par un sentiment d’appartenance à un monde commun. C’est primordial parce qu’une fois que chacun perçoit une réelle unité sociale, il peut y avoir un discours politique : sur le travail de ces gens, mais aussi pour réaffirmer qu’ils ne sont pas invisibles, qu’ils appartiennent à la société et lui sont essentiels. Et cela passe par deux autres composantes : la dignité au travail (c’est la question du salaire mais aussi de la reconnaissance de la pénibilité) et l’émancipation, c’est-à-dire la fluidité sociale, le fait de ne pas être condamné à vivre éternellement dans le même métier mais pouvoir évoluer dans notre monde commun.

Le Ségur de la santé, dont le but est de revaloriser les métiers des soignants, s’est ouvert lundi 25 mai. C’est un bon signe pour le back-office non ?

C’est un bon signe pour le secteur de la santé, mais pas pour l’ensemble du back-office ! Pour moi, isoler les métiers de la santé par rapport aux autres n’est pas une bonne solution… Comment avance-t-on pour tous les autres métiers ? C’est très compliqué, déjà parce qu’ils peuvent très rapidement retomber dans l’anonymat, puisque personne ne les représente, mais qu’en plus avec le choc économique que les entreprises vivent, il y a peu d’espoir pour eux concernant une augmentation des salaires…

Pour moi, isoler les métiers de la santé par rapport aux autres n’est pas une bonne solution… Comment avance-t-on pour tous les autres métiers ?

Il y a t-il eu des précédents dans l’Histoire, quant à des revalorisations soudaines de métiers ?

Disons qu’il y a eu des transformations du monde du travail, tout aussi “soudaines” liées à des crises, même si très différentes. Par exemple avec la première guerre mondiale où, l’ensemble des hommes étant au front, les femmes se sont mises à travailler massivement, notamment dans les usines, et cela a entraîné un développement naturel du travail féminin. Mais encore une fois, il faut bien comprendre ce que nous vivons aujourd’hui : s’il y a une vraie prise de conscience de ces métiers et de leur utilité, derrière on ne sait pas si cela modifiera les choses. À mon avis, la transformation la plus radicale que nous vivons sur le travail avec cette crise sera tout de même celle du télétravail, pas de la soudaine visibilité du back-office.

À mon avis, la transformation la plus radicale que nous vivons sur le travail avec cette crise sera tout de même celle du télétravail, pas de la soudaine visibilité du back-office.

Le fait de se rendre compte de l’utilité incroyable de tous ces métiers, ne relance-t-il pas le débat sur les bullshit jobs ? Pourrait-on voir des reconversions massives en aide-soignant(e)s ou facteurs ?

Je ne pense pas… Car celui qui se reconvertit pour échapper aux bullshit jobs, cherche dans son futur métier une utilité directe, avec une forte dimension personnelle, et non pas une utilité sociale. Si l’on parle de la révolte des premiers de la classe (expression tirée du livre éponyme de Jean-Laurent Cassely, sur les surdiplômés qui se reconvertissent dans l’artisanat, ndlr), il y a une quête de mise en scène de soi. Montrer que j’ai échappé au salariat et aux métiers qui ne me rendaient pas heureux, c’est mettre en avant que je peux consommer du travail sur le mode de la passion. Je ne crois donc pas qu’un ancien cadre HEC se reconvertira en livreur Deliveroo…

Montrer que j’ai échappé au salariat et aux métiers qui ne me rendaient pas heureux, c’est mettre en avant que je peux consommer du travail sur le mode de la passion

Finalement quels seront les métiers qui sont et seront les plus valorisés socialement dans les années à venir ?

Plus que des métiers en particulier, c’est une finalité qui est désormais valorisée. Celle de mettre en avant son autonomie, jusqu’à atteindre une singularité irréductible aux autres. Je pense à ceux qui font de leur personne une marque et qui deviennent leur propre média. On atteint là ce qu’il y a de “mieux” dans le travail, c’est-à-dire une dimension artistique. Ça va du pâtissier hipster à l’écrivain, en passant par ébéniste, et bien sûr les artistes eux-mêmes… Des individus singuliers, autonomes ne devant rien à personne d’autre qu’à eux-mêmes. Mais j’ai peur qu’il y ait peu d’élus pour beaucoup d’envieux…

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Photo d’illustration by WTTJ

Clémence Lesacq

Rédactrice en chef du magazine print de Welcome to the Jungle

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