Le CAP est-il le nouveau diplôme HEC ? Rencontre avec Jean-Laurent Cassely

La reconversion des néo-artisans, par Jean-Laurent Cassely

Cet article est issu du quatrième numéro du magazine print de Welcome to the Jungle, sorti en décembre 2019. Abonnez-vous ou retrouvez le dernier numéro en kiosque dans toute la France !


Mais pourquoi une partie des diplômés de grandes écoles ont soudainement décidé de se lancer dans la boulangerie ou l’ébénisterie ? Jean-Laurent Cassely, auteur de La révolte des premiers de la classe, répond. En citant David Graber et Michael Douglas.

Pourquoi raffole-t-on autant des histoires de reconversion dans l’artisanat ?

C’est un peu comme lire les histoires de mariages princiers dans la presse people : les gens adorent se projeter dans une vie idéale. Et dans une vie professionnelle idéale, ils ne sont pas en chemisette et en cravate mais en tablier de boucher ou en habits de fleuriste. La question que je me suis posée c’est pourquoi dans nos sociétés modernes le néo-artisan était-il devenu un héros ?

Ces histoires de reconversion, cela fait longtemps qu’on nous les raconte…

Dans les années 1990, la génération des baby boomers en fin de carrière a créé un premier phénomène dit des « chambres d’hôtes ». Il désignait des gens d’une cinquantaine d’années, cadres supérieurs de la mondialisation, qui allaient ouvrir une chambre d’hôtes en Provence ou dans le Perche. Aujourd’hui, ces reconversions concernent plutôt des jeunes gens diplômés qui travaillaient dans les open space de grosses boîtes ou des cabinets de conseil. Quand j’ai commencé mon enquête il y a trois ans ans, un petit contingent partait au bout de trois ans monter leur fromagerie ou leur micro-brasserie.

Aujourd’hui, ces reconversions concernent plutôt des jeunes gens diplômés qui travaillaient dans les open space de grosses boîtes ou des cabinets de conseil.

Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Déjà, j’ai l’impression qu’on a changé de métier-type. Maintenant, on trouve davantage de personnes qui se lancent dans la boulangerie. Ensuite, les reconversions artisanes se font désormais directement à la fin des études. On ne parle plus de reconversions, mais carrément de réorientations ! HEC vient d’ouvrir un incubateur de restaurant au sein de son école cette année où les étudiants peuvent passer un CAP. Dans Paris intra-muros, les bac+5 qui ouvrent un commerce après une école de commerce, d’ingénieur ou de communication ne sont plus une curiosité, mais presque une banalité ! Bref, les néo-artisans sont de plus en plus jeunes et de plus en plus diplômés.

À quel moment est-on passé de l’image adorée de ce que tu appelles « le salarié d’IBM », cadre supérieur de la mondialisation des années 1990, à celle de l’artisan en tablier ?

Quand les références pop-culture ont changé. Cela paraît anecdotique, et pourtant, c’est déterminant. Dans les années 1990, la représentation du travailleur qui a réussi, ce sont les personnages incarnés par Michael Douglas : un type qui bosse à Wall Street, en costume 3 pièces avec son attaché-case et qui prend des avions tout le temps. Le cinéma des années 1990 est farci de ce genre de personnages. Au début des années 2000, on commence doucement à voir se développer un imaginaire lié à la proximité, au local, au mignon, au gentil. C’est Amélie Poulain ou le cinéma de Wes Anderson. Tout un système de valeurs s’est progressivement inversé et ce qui est lié à une certaine forme de capitalisme ancestral, comme le fait d’aller signer des contrats avec des gens à l’autre bout du monde, ne parle plus à une partie des classes supérieures. Ce n’est pas que ce système de valeurs a disparu, c’est qu’il s’est ringardisé au profit d’un autre qui valorise la proximité, notre quartier, nos voisins.

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Tu l’expliques comment ?

C’est lié au déclassement à la fois réel et symbolique du type incarné par Michael Douglas. Il y a 20 ans, l’image du trader dans un bureau était réservé à des privilégiés. Aujourd’hui, 20 à 25% d’une génération de diplômés termine en open space. Ce n’est plus intéressant d’y être ! D’autant plus quand tu exécutes des tâches qui pour toi n’ont plus aucun sens. Quand David Graeber sort son article sur les bullshit jobs (jobs à la con, NDLR) en 2013, il devient un lanceur d’alerte. Il met le doigt sur la plaie et ce faisant, permet à tout un tas de gens de se sentir libre de quitter un monde qui ne leur correspond plus.

Aujourd’hui, 20 à 25% d’une génération de diplômés termine en open space.

Dans ces reconversions, assiste-t-on toujours à une quête de sens ?

C’est indéniablement le cas pour la partie la plus diplômée. Ceux que j’appelle « les premiers de la classe » veulent un travail qui leur ressemble en termes de valeurs, un boulot qui soit le prolongement d’eux-mêmes, dans lequel ils peuvent s’épanouir et qui leur permette d’être fiers de ce qu’ils font. Cette exigence de sens signifie qu’une partie de la population est prête à renoncer à un niveau de bien-être matériel pour son épanouissement. Ici, il réside aussi une forme de distinction qui dit : « Je suis moins payé que mes potes de la finance mais moi, j’ai un boulot dont je peux parler ». Désormais, devenir artisan est devenu cool. Celles et ceux qui passent le cap le savent très bien et organisent donc un storytelling très pointu autour de leurs trajectoires personnelles. On assiste à une vraie compétition pour le sens.

Comment s’exprime-t-elle ?

La chose qui motive le plus ces reconvertis, c’est la volonté d’être utile. Quand j’ai commencé à m’intéresser au sujet, un de mes interviewés m’a dit : « Quand je présente ma prez de 32 slides que j’ai finie à 2h du mat’, tout le monde s’en fout. Et aujourd’hui je fais des tartes et les gens me remercient ». C’est le genre de satisfactions simples qui naissent du regard des autres. Ce qui manque cruellement aux travailleurs en open space, c’est le contact avec le client final. Quand on est artisan, on le voit tous les jours ! « Reconnecter », est un des mots que j’ai le plus entendu. Récemment, on observe aussi toute une vague de gens qui se destinent à des métiers d’enseignant, alors même que la profession est de plus en plus difficile. Il y a indéniablement une envie de servir à quelque chose.

« Quand je présente ma prez de 32 slides que j’ai finie à 2h du mat’, tout le monde s’en fout. Et aujourd’hui je fais des tartes et les gens me remercient »

Quelle trace laisseront ces néo-artisans ?

J’ai plutôt l’impression que la tendance va se développer. Déjà parce que le revirement des super-diplômés suscite finalement des vocations pour d’autres catégories de population. Le modèle se diffuse. Et d’autre part, c’est peut-être de la prospective, mais je pense qu’on va peu à peu remonter la chaîne de production. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout original de monter une fromagerie de quartier. Tout le monde le fait ! Les gens les plus “cools”, ceux qui sont les plus à la pointe, sont déjà passés à autre chose. Ils s’installent désormais en dehors des villes : dans le Morvan, les Cévennes… On commence à assister à un nouveau phénomène de retour à la terre où les super-diplômés se mettent au maraîchage, à l’agriculture, avec la même différenciation : une montée en gamme et un souci de bien faire. J’ai l’impression que le phénomène, qui est encore un signal faible, va conduire à une transformation profonde de la société.

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Photo d’illustration by WTTJ

Matthieu Amaré

Coordinateur éditorial de Welcome to the Jungle France.

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