Chômage partiel : pourquoi ressent-on le besoin de rester productifs ?

Chômage partiel : pourquoi veut-on rester productifs ?

9,6 millions de Français étaient au chômage partiel le 21 avril. Si certains savourent cette pause forcée, d’autres remplissent leurs journées d’activités sorties de nulle part ou continuent malgré tout de bosser sans décrocher. Pourquoi le chômage partiel peut-il être source d’angoisse chez certains travailleurs ? Qu’est-ce que cette situation dit de notre rapport à notre métier, et du rôle social qu’il remplit ? Et pourquoi a-t-on tant besoin de s’occuper quand on ne travaille pas ? On a mené l’enquête.

Chômeur à durée limitée

Légalement, le chômage partiel est prévu pour assister les entreprises pendant 6 mois. Crise oblige, l’État a étendu ce droit à 12 mois. Pour les entreprises, ce dispositif peut être une aubaine pour maintenir les postes et les équipes, et limiter le choc de sortie de crise. « Il est indispensable que l’employeur soit transparent et communique un maximum avec les équipes, explique Lucile, Responsable RH. Si le chômage partiel, appelé aussi activité partielle, est mis en place c’est pour que l’on se protège ensemble ! Le mieux étant alors d’essayer de faire confiance à sa direction et à son CSE. Les décisions sont souvent prises de manière collégiale pour le bien général. Être patient et solidaire est devenu une nouvelle norme entrepreneuriale : l’effort national est l’addition des efforts de chacun. » De nombreux abus ont néanmoins été pointés du doigt depuis par des salariés contraints de travailler malgré la mise en place du chômage partiel à 100 %. « Au début le discours de mon N+1 était assez flou, je sentais un peu la pression non officielle de travailler en off. Mais les RH ont veillé au grain et ont été très clairs sur les règles et les risques encourus par l’entreprise en cas de fraude. nous confie Olivia, consultante sénior. Je suis cool avec l’idée de travailler pendant le chômage partiel si c’est de ma propre initiative. Je peux travailler pour l’interne et envoyer le tout dès la levée du chômage partiel, après tout c’est moi et ma conscience pro que ça regarde. Par contre si c’est mon employeur qui me le demande, je ne trouve pas ça éthique. »

« Je suis cool avec l’idée de travailler pendant le chômage partiel si c’est de ma propre initiative. » Olivia, consultante sénior

Pour certains, c’est même un soulagement de pouvoir continuer à travailler pendant le chômage partiel, voire un devoir de solidarité : « Il y a aussi certainement une notion de fidélité à son employeur, à sa boîte, à ses collègues que de faire en sorte de limiter la casse en continuant à travailler, à produire, ou à préparer une sortie de crise pertinente, témoigne Mathilde, responsable éditoriale, en CP depuis le 1er avril. Et je pense à la majorité de mes collègues qui sont en arrêt total de travail depuis mi-mars car leurs postes sont incompatibles avec le télétravail et qui se sentent peut-être totalement impuissants. On est au cœur d’une situation inédite, l’économie tient sur l’activité de chacun, si on arrête tout l’après crise sera brutale. » Par ailleurs, une nouvelle compétitivité au sein des entreprises semble faire son apparition entre les salariés, et bien souvent la réactivité malgré le chômage partiel, le lieu du confinement, la solidarité (ou non) entre collègues pose déjà les bases d’un nouvel état d’esprit post-confinement. « Et toi, tu as été utile pendant ton chômage partiel ? » Comme si notre attitude individuelle face à la crise pouvait traduire notre mérite à tel ou tel poste en temps d’accalmie.

S’occuper pour maintenir son niveau de productivité

Comme pour des chômeurs longue durée, les chômeurs partiels se sentent visés par les injonctions sociales de tous bords rappelant que ce ne sont pas des vacances mais une pause professionnelle. Mais ce qui semble réellement inédit dans cette crise, c’est la culpabilité ou la honte de ne rien faire quand on est en chômage partiel. Trouver des occupations acceptables socialement devient alors un leitmotiv de confinement. En occupant nos journées, on cherche surtout à maintenir à flot notre capacité d’analyse, d’adaptation à des situations inédites. Le nouveau rythme ne nous permet plus de sortir de notre zone de confort, on perd en performances. « Certaines personnes sont hyper productives dans leur job et peuvent souffrir du manque d’adrénaline qu’il procurait. En habituant leur corps à vivre sous tension, l’arrêt forcé de leur activité professionnelle peut être violent, analyse Caroline Larcher, Hypnothérapeute et coach pour femmes. Ça casse dans l’élan, ça déstructure les repères et l’être humain n’aime pas ça du tout. D’autres au contraire sont ravis de faire une pause. Mais la situation est effectivement anxiogène dans son rapport à soi et à la société : est-ce que je vis au travers de mon travail ? Est-ce que je travaille pour vivre ou je vis pour travailler ? Suis-je autre chose qu’un travailleur ? La trame commune c’est la quête de soi, et nous ne sommes pas tous capables de l’accueillir sereinement. »

Aussi que va-t-il se passer quand notre entreprise rouvrira ses portes ? On s’est préparés à bosser plus, à faire une croix sur nos trois semaines de congé en août mais est-on prêt à assumer pour autant notre perte de productivité ? « J’ai peur que ces deux mois aient modifié mes compétences, témoigne Mathilde. Hier j’ai eu un client au téléphone, j’étais mal à l’aise, moins convaincante, moins efficace, alors que c’est un exercice que je pratique quotidiennement depuis cinq ans… Mon poste induit des responsabilités, je dois pouvoir être opérationnelle à la reprise, sans temps d’adaptation. Le retour va être violent. » De nombreuses facilités d’accès aux formations professionnelles ponctuent l’actualité ces dernières semaines, induisant de profiter du chômage pour augmenter nos performances au travail. Jusqu’ici, le FNE-formation (l’aide à la formation du Fonds national de l’emploi) était destiné aux salariés ayant un faible niveau de qualification mais depuis le 14 avril, le dispositif est étendu à tous les salariés en chômage partiel et totalement pris en charge par l’État.

« Hier j’ai eu un client au téléphone, j’étais mal à l’aise, moins convaincante, moins efficace, alors que c’est un exercice que je pratique quotidiennement depuis cinq ans… » Mathilde, responsable éditoriale.

S’occuper pour ne pas se confronter au vide

Le nombre de photos de pains cocotte sur Instagram ne n’aide pas non plus beaucoup à relativiser. Pendant que certains ont récuré leur appart, repeignent la cuisine, enchaînent workouts, body Challenge et cours de yoga en live, nous, on a à peine réussi à prendre une douche avant 11 heures. Que s’est-il passé ? On a pourtant bien coaché notre cerveau : ce ne sont ni des vacances, ni un nouveau départ, c’est le néant professionnel, le calme avant une tempête que personne n’arrive à prévoir. Doit-on alors vraiment produire quelque chose pendant le chômage partiel ? Que peut-on faire de ce temps « offert » ?

Pour l’hypnothérapeute Caroline Larcher, notre rythme professionnel dysfonctionnait déjà avant la crise. Plus on stressait, plus on détestait ça et plus on cherchait des « solutions compensatoires » : le sport quasi quotidien, l’alcool, les voyages. Elle recommande plutôt d’exploiter le confinement comme un moment opportun pour chercher d’autres solutions pour se préserver, pour souffler un bon coup : « Il faut aussi accepter d’arrêter de réfléchir, de faire une pause mentale. C’est notre rapport aux autres qui nous pousse à nous challenger en permanence. Au lieu de prendre soin de son moteur, on le noie. On a besoin d’émotions fortes, de challenge, et quand on vous force à lever le pied, on tombe de très très haut. Il faut se reconnecter au corps et lui redonner sa première place, l’esprit ne peut plus être le principal moteur dans cette crise, sous peine de ruminer toute la journée. On est éduqué pour produire intellectuellement mais comme le mental est surinvestissement, on ne prend plus le temps de prendre soin de son corps, prendre du temps pour soi…il s’essouffle car l’être humain lui en demande trop. »

« Il faut aussi accepter d’arrêter de réfléchir, de faire une pause mentale » Caroline Larcher, hypnothérapeute

Pour Mathilde, le chômage partiel a été un choc : « J’ai brutalement pris conscience de tout ce qui remplissait ma vie avant, celle de mes enfants, de mon conjoint. Notre vie est bien trop remplie. On passe notre temps à speeder, en pure perte bien souvent. J’apprécie cette liberté ou ce droit à perdre son temps à ne rien faire de productif ou d’utile. En revanche, j’ai 1 000 projets, tout ce que je suis frustrée de ne pas pouvoir faire dans le rythme normal qui est très tendu, j’ai envie de profiter du confinement pour le faire. Mais sans stress, l’essentiel reste de profiter de cette période inédite de recentrement perso, familial et de décharge mentale. Par contre je suis sûre de reprendre tête baissée mon rythme dense dès le 11 mai. Rien n’aura changé, c’était une pause. »

Et Olivia de nous confier : « Même avec seulement quelques jours de chômage partiel , je suis confinée comme toute la France. J’ai donc des fins d’après-midi soirées et week-end libres avec beaucoup de temps ! Depuis le confinement, j’écoute un peu plus mon corps, même si cela paraît banal, voire cucul : je me couche quand je suis fatiguée, je me lève sans réveil, je fais une micro sieste après le déjeuner, je prends le temps au petit déjeuner, je ne me maquille plus, bref, je me calme et respecte mon rythme que je n’écoute pas beaucoup habituellement à Paris… »

S’occuper pour se sentir valorisé socialement?

Ce qui est d’autant plus exceptionnel dans cette crise c’est qu’elle ne touche pas tous les secteurs, dans la mesure ou les métiers « utiles » (transport, soins, production et commerce alimentaires, télécommunications, politique, humanitaire) sont encore sur le pied de guerre. Est-ce que cela signifie donc que mon travail n’est pas indispensable à la société ? Combien de bullshit jobs vont-ils faire leur coming out le 11 mai ? C’est peut-être cette épineuse question qu’a soulevée le chômage partiel massif ces dernières semaines. Autrement dit, l’idée de faire quelque chose d’utile pour occuper ses journées revient sans doute à compenser le fait qu’on ne se sente pas utile dans cette crise. Olivia nuance tout de même : « Je fais partie de ceux qui ont la chance de pouvoir continuer à travailler même si la crise impacte beaucoup mon secteur d’activité. Je ne me sens aucunement plus valorisée socialement : je ne sauve aucune vie et ne fais pas un travail ouvrier pénible ; au contraire je dirai qu’il faudrait rester bien humble face à ce bordel des inégalités qui se révèle… »

Et comme nous le confirme Caroline Larcher, « L’angoisse générée par le chômage partiel n’est pas inutile ! Elle peut au contraire être un stimulus pour transcender sa peur, devenir plus ambitieux. Commencer à faire la (vraie) liste de ses envies, recentrer l’ambition sur soi, sur sa personnalité. On a souvent une fausse idée de la performance, de notre propre performance, de ce qu’on attend de nous au boulot, dans notre cercle perso comme pro. Le temps du confinement semble propice à cette remise en perspective de nos propres talents. » Respirer, c’est déjà un bon début pour préparer l’après crise.

« L’angoisse générée par le chômage partiel n’est pas inutile ! Elle peut au contraire être un stimulus pour transcender sa peur, devenir plus ambitieux. » Caroline Larcher

Finalement, « Le rapport au temps et très culturel et dans nos sociétés occidentales nous voulons produire à tout prix. Après le confinement, ce peut être l’occasion de prendre le temps de prioriser ce qui est important et, comme pour l’écologie, redéfinir nos priorités, conseille Caroline Larcher. Bien sûr c’est ok si le travail remplit autant notre vie mais c’est le juste équilibre qu’il faut trouver. Et si, par exemple, nous travaillons pour obtenir de la reconnaissance des autres il faut juste que ce ne soit pas l’unique raison de travailler. Nous pouvons, avec le confinement, prendre ce temps pour nous positionner et nous connecter à ce qui nous motive/importe vraiment et qui est plus en accord. » Bon. Reprise de contrôle sur son taf, son rôle social, son corps et son esprit : arriverons-nous tous requinqués le 11 mai ? L’avenir nous le dira…

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Photo d’illustration by WTTJ

Claire Ribadeau Dumas

Rédactrice - correctrice indépendante

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