Ingénieur, jongleur, artisan : Clément, serial reconverti

Ingénieur, jongleur, artisan : Clément, serial reconverti

Changer de métier : il y a ceux qui y pensent depuis des années, en rêvassant devant leur clavier, ceux qui ont anticipé méticuleusement chaque étape avant de se décider, et ceux qui ont tout plaqué et se sont lancés sans filet. Clément fait partie de cette dernière catégorie. Guidé par son instinct, ce serial reconverti a d’abord essayé de se convaincre qu’il pourrait s’épanouir derrière un bureau, avant d’être rattrapé par ses passions : le jonglage et le vélo. Portrait d’un trentenaire qui n’a pas peur de poursuivre ses rêves, quitte à y laisser quelques plumes.

La désillusion de l’ingénieur

Depuis tout petit, j’ai toujours aimé bricoler et comprendre comment fonctionnent les choses. L’ingénierie m’intéressait beaucoup, je me suis donc naturellement orienté vers un Master de Génie Mécanique au moment de faire des études. Après mon diplôme, je me suis très vite retrouvé dans l’industrie aéronautique, principal employeur dans ma région, alors que l’aviation ne m’avait jamais vraiment passionné. J’ai été embauché pour faire des calculs de mesures pour des cockpits d’avion. Je travaillais sur l’élaboration de pièces très spécifiques, comme des morceaux de vis, sans même savoir à quoi elles allaient servir ni où elles allaient terminer. D’ailleurs, je n’étais même jamais monté dans un cockpit d’avion… C’est dire !

Au bout d’un an, je tournais en rond. L’envie de voyager me taraudait depuis quelque temps. Or, je parlais espagnol, j’avais une bande d’amis argentins en France, et ma cousine habitait à Buenos Aires… J’ai donc décidé de partir faire un tour d’Argentine à vélo. Du jour au lendemain, j’ai posé ma démission, et je suis parti. Mon voyage devait durer 5 semaines, je l’ai prolongé sur 3 mois. À mon retour, j’ai repris un boulot similaire dans l’aéronautique. Je pensais que ce voyage m’aurait donné une bouffée d’air suffisante pour m’épanouir à nouveau dans cette voie. J’ai tenu 6 mois avant de démissionner pour la seconde fois puis… j’ai retrouvé un poste identique ailleurs. En trois ans, j’ai enchaîné trois boîtes et, à chaque fois, j’essayais de me convaincre que ce boulot n’était “pas si mal”, d’autant plus que je parvenais toujours à augmenter mon salaire, que l’ambiance était assez détendue… mais je me retrouvais systématiquement à bosser sur un projet dont je ne voyais pas le sens. Certes, j’aurais pu en profiter pour construire ma vie perso : faire un prêt, acheter un appartement, me stabiliser… Mais je sentais que ça ne m’aurait pas rendu plus heureux.

Je voyais bien que mes N+1 n’étaient pas épanouis, et je n’avais aucune envie de finir comme eux. Il me fallait un nouveau projet.

Partir voyager régulièrement pour essayer d’oublier ma situation professionnelle n’était pas non plus une solution viable à long terme. Il fallait simplement que j’arrête de persister dans ce job. Je voyais bien que mes N+1 n’étaient pas épanouis, et je n’avais aucune envie de finir comme eux. Il me fallait un nouveau projet. J’ai donc accepté un CDD, en me disant que cette ultime mission clôturerait le chapitre “ingénieur”. À la fin de ce contrat, je me suis retrouvé au chômage, sans vraiment savoir quoi faire.

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Le jonglage, du rêve à la réalité

En parallèle de mes études, je m’étais mis au jonglage. J’avais toujours été très attiré par la maîtrise du geste, et n’ayant plus le temps de faire du sport, je m’étais pris de passion pour cette discipline. Je m’y étais mis à fond, j’y passais tout mon temps libre, et j’avais rapidement sympathisé avec des élèves du Lido, une école de cirque assez réputée de Toulouse. La journée, je travaillais sur mes pièces d’avion, et les soirs et les week-ends, je les passais avec les étudiants du Lido. Alors quand je me suis retrouvé au chômage, l’idée de me lancer dans le jonglage plus sérieusement a commencé à me trotter dans la tête, mais je ne pensais pas que c’était possible : je voyais mes amis du Lido qui avaient fait une prépa, puis une école de cirque, qui travaillaient énormément… Alors que de mon côté, je faisais juste du jonglage entre mes heures de boulot.

Finalement, un ami m’a parlé d’une place de jongleur qui se libérait dans une compagnie de cirque appelée le Petit Travers, qui pour moi était la référence absolue. J’ai contacté le directeur de la compagnie, priant pour que celui-ci ne me rit pas au nez, et, quelques jours plus tard, je passais les essais pour intégrer la troupe. Ils travaillaient à ce moment-là sur un spectacle titanesque, dont la sortie était prévue deux ans plus tard. Bingo, au bout de quelques jours, j’ai été pris.

À ce moment-là je ne réalisais pas vraiment ce qui m’arrivait, j’avais quitté mon emploi il y a à peine quelques mois, et je me retrouvais soudainement exactement là où je voulais être. Cette candidature, ça a été le coup d’audace le plus fort de ma vie. Démissionner de mon boulot dans l’aviation a été facile car j’étais malheureux… On m’a souvent dit que quitter l’ingénierie était courageux, mais pour moi le courage aurait été de continuer dans cette voie et devenir un de ces chefs que je croisais dans les couloirs. En revanche, me mettre un coup de pied aux fesses pour tenter de décrocher LE boulot que je désirais le plus au monde, ça, ce fut une autre paire de manches.

J’avais aussi quelques garanties qui m’ont aidé à franchir le pas, d’une part j’avais un diplôme, qui m’aurait permis de retrouver du travail au cas où le jonglage ne marchait pas.

Bien sûr, mes parents ont eu du mal à adhérer à ce changement de vie au début, ils étaient inquiets car ils ne connaissaient pas ce monde là, mais je savais que je m’engageais dans quelque chose de solide. Je ne me serais pas lancé si j’avais dû “vivoter”, je m’y suis engagé car la compagnie était reconnue, parce que c’était un projet sur deux ans et parce que les spectacles étaient très qualitatifs… Je savais que je leur présentais quelque chose de sérieux, et cela m’a aidé à surmonter leur désapprobation. J’avais aussi quelques garanties qui m’ont aidé à franchir le pas, d’une part j’avais un diplôme, qui m’aurait permis de retrouver du travail au cas où le jonglage ne marchait pas, et de l’autre, j’avais des revenus de chômage suite à mon CDD, même si j’ai finalement travaillé assez rapidement.

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Un jour, ils ont décidé de tout plaquer pour changer de métier. Ils reviennent sur les étapes de leur reconversion.

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Les deux années de préparation du spectacle m’ont permis de combler mes lacunes et de rattraper le niveau de mes camarades, qui avaient bien plus d’expérience que moi. À cette époque, je me souviens avoir ressenti une satisfaction totale à être là, je n’aurais voulu être nulle part ailleurs. Je devais en revanche composer avec un énorme syndrome de l’imposteur, j’étais terrifié à l’idée que la compagnie se rende compte qu’ils avaient fait une erreur en m’embauchant. Je me suis mis une pression énorme pour être au niveau. Quand les représentations ont commencé, un peu partout en France, il y a eu des moments de stress énormes. J’ai vécu cette tournée en alternant avec l’angoisse de perdre mes moyens une fois sur scène, et des instants de grâce absolue. C’était à la fois le rêve et le cauchemar.

Une fois cette tournée achevée, j’ai tout de même enchaîné sur une autre création avec la même compagnie, là aussi sur deux ans. Cette fois-ci, les choses se sont mieux passées, j’arrivais à mieux gérer mon stress, j’avais pris plus de recul et j’avais plus confiance en moi. Même si j’étais plus précaire qu’avant, à aucun moment je n’ai regretté mon boulot dans l’ingénierie : j’avais la vie que je voulais mener, c’était le plus important.

Le geste de l’artisan

Malheureusement, toutes les belles choses ont une fin, et au bout de deux ans de représentations, j’ai senti que ma passion s’érodait. La tournée touchait à sa fin, je n’avais plus vraiment de nouveaux projets prévus avec la compagnie, je ne me voyais pas passer des auditions ni créer mon propre spectacle… En parallèle, j’avais déménagé dans la maison familiale, en Ardèche, et dans ces paysages, une autre de mes passions est revenue pointer le bout de son nez : le vélo. J’ai toujours aimé en faire, depuis tout petit. J’aimais les bricoler, comprendre comment ils fonctionnaient. J’avais aussi fait ce voyage à vélo en Argentine, au début de ma carrière d’ingénieur. J’ai commencé à m’intéresser de plus en plus au renouveau du vélo artisanal, qui émergeait en France, dans la même mouvance que les vins natures, les bières artisanales…

L’année dernière, alors que j’étais un peu paumé professionnellement, j’ai décidé de faire un stage chez un cadreur, quelqu’un qui fabrique ses propres vélos. L’idée était d’aller chez lui, et de fabriquer son vélo de A à Z, sous sa supervision. Ça m’a énormément plu. Pendant le confinement qui a suivi, alors que je retapais le garage de ma maison en Ardèche, l’idée m’est venue d’en faire un atelier de fabrication de vélos. La fabrication de vélos artisanaux, c’est un peu la convergence de tout ce qui m’anime : j’y retrouve la maîtrise du geste de l’artisan, qui me fascine tant, et l’intérêt pour l’ingénierie et le bricolage.

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Quand j’étais jongleur, je ne comprenais pas l’utilité d’ajouter ma part à la production matérielle de ce monde. Je trouvais qu’il produisait bien assez comme ça. J’étais séduit et heureux à l’idée de ne rien produire de concret. Ce rapport à la productivité a complètement changé quand je me suis installé dans ma maison d’Ardèche, qui représente un patrimoine familial. Ne rien faire dans ces maisons-là équivaut à les regarder tomber en ruines rapidement. À partir de là, je me suis reconnecté au geste non seulement beau, mais surtout “utile”, celui de l’artisan.
Depuis avril, je travaille à la rénovation de l’atelier, je l’équipe entièrement pour pouvoir lancer cette nouvelle activité. Idéalement, je voudrais commencer à produire mes propres vélos au mois de mars, j’ai déjà des commandes et ma famille est passionnée de “petite reine” : tout m’encourage à continuer dans cette voie !

Quand j’analyse tous ces changements de vie, paradoxalement, j’y vois vraiment une forme de continuité. Dans le fond ce que j’ai fait m’a toujours plu, même en ingénierie. Je n’exclus pas de changer de nouveau de voie un jour, j’ai plein d’autres projets. L’instabilité ne m’a jamais vraiment fait peur, pour moi elle n’est qu’une conséquence de la curiosité. Se lancer dans certains domaines sous-entend nécessairement d’en abandonner d’autres. Il faut essayer, faire des tentatives, et tant pis si ça rate. Tous ces métiers m’ont appris que l’on peut toujours s’en sortir. C’est un peu comme le jonglage, on lance une balle, on ne sait pas si on la rattrapera, mais au moins, on l’a lancée !

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Photo by Vanessa Chambard pour WTTJ

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