« Je travaille à perte depuis 12 ans pour vivre mon rêve »

08 nov. 2022 6min

« Je travaille à perte depuis 12 ans pour vivre mon rêve »

auteur.e

Paulina Jonquères d'Oriola

Journalist @ Welcome to the Jungle

C’est au beau milieu du Gard, entre vignes, pins et rocailles que Laurence a exaucé son vœu de petite fille : détenir son propre domaine pour travailler avec les chevaux. Un rêve accompli à la sueur du front qui s’est transformé en véritable chemin de vie, avec son lot d’épreuves et de remises en question sur ce que veut réellement dire « exercer un métier passion ». À la fois hôtelière, viticultrice et éleveuse d’équidés, cette amoureuse de la terre nous accueille à Gressac, sa destinée.

Qui peut se targuer, la cinquantaine passée, de ne pas avoir trahi le songe de son adolescence ? Pour Laurence, il n’y a pas de doutes : « je suis exactement là où je voulais être quand j’avais 12 ans ». Mais avant de vivre sa passion au quotidien, Laurence a compris qu’il lui faudrait construire brique par brique son rêve.

Alors qu’elle est encore adolescente, la jeune passionnée d’équitation se rend tous les étés en Lozère pour travailler dans un ranch isolé auprès d’Odile, une femme de caractère. « Quelque part, j’aurais rêvé que ce soit ma mère car je détestais vivre en ville », se souvient-elle. Si elle pense un temps embrasser directement cette voie le bac en poche, l’âpreté du destin de sa mentor lui commande d’emprunter un autre chemin. « Cette femme a fini par être expulsée de son domaine, alcoolique et sans un sou. Alors mon obsession a été de devenir propriétaire de mes terres pour pouvoir garder mes chevaux quoi qu’il arrive. Je savais quelle serait ma destination finale, mais je n’avais aucune idée de la voie à emprunter pour y parvenir », raconte-t-elle.

Avant d’en perdre, Laurence a donc compris qu’il lui faudrait gagner de l’argent pour réaliser son rêve et éviter le destin tragique de sa mentor. C’est alors sans conviction qu’elle se tourne vers la banque, filière lucrative à ses yeux. Sa seule obsession est de parvenir à mettre suffisamment d’argent de côté pour acheter son domaine. Mais comme l’argent ressort aussi vite qu’il est rentré, elle finit par entreprendre dans la promotion immobilière et se constitue un patrimoine personnel suffisant pour se lancer.

« Je ne savais absolument pas dans quoi je me lançais »

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Au bout de 13 ans d’activité, la suissesse dit adieu à son confort de vie et revend sa société, son chalet et sa maison pour acquérir Gressac, un domaine de pierres décrépi perché sur une colline en surplomb de la vallée de Cèze. C’est grâce à sa première vie professionnelle que Laurence a pu s’offrir ses terres et ce qui ne ressemblait alors qu’à des ruines.

Arrivée dans son coin de paradis, Laurence installe son élevage de chevaux espagnols puis s’interroge sur le destin des vignes qui occupent une partie des terrains qu’elle a acquis. Historiquement, Gressac est l’un des premiers domaines viticoles bio de France. « Je n’ai donc pas pu me résoudre à les arracher, mais je ne savais absolument pas dans quoi je me lançais en poursuivant l’activité », se souvient-elle.

Dans ce projet un peu fou, elle embarque Reto, ex-moniteur de snowboard branché sur 100 000 volts qu’elle a rencontré en Suisse quelques temps avant de tout plaquer pour Gressac. Un homme avec lequel elle se marie et construit une vie de famille, ce qui n’était à l’origine pas sur sa feuille de route. « Sans le savoir, j’ai épousé le seul homme que j’aurais dû épouser. Chaque pierre de construction, c’est lui. Nous n’avions pas les moyens de prendre des artisans. Si l’on devait se séparer aujourd’hui, je lui laisserais mon rêve car sans lui, rien de tout ce qui nous entoure n’existerait », nous confie-t-elle.

Lors des premières années de leur installation, le couple est rapidement mis à rude épreuve. « C’est comme si Gressac nous testait », lance Laurence. Un orage de grêle leur fait perdre toute leur récolte de raisins, et l’une de leur jument meurt foudroyée au pré avec son poulain. De plus, le duo, fidèle à son éthique, souhaite développer son activité de manière artisanale ce qui la rend encore moins rentable. Par exemple, ils n’utilisent pas de sulfites pour le vin, pas d’engrais chimiques dans les champs, et ne pratiquent aucune contrainte sur les chevaux.

Durant leur première décennie d’exploitation, Laurence et Reto perdent des sommes conséquentes. « Quand je dis que je perds de l’argent pour vivre ma passion, ce n’est pas une figure de style. Nous avions totalement sous-estimé les pertes successives dans le vin et les chevaux. Il faut savoir qu’aujourd’hui, il est vraiment difficile de s’en sortir quand on travaille de cette façon. Je suis d’ailleurs rentrée en croisade contre les faux semblants du bio », explique-t-elle.

« Je ne gagne pas d’argent depuis 12 ans »

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Une vie de gentleman farmeuse loin de l’image d’Epinal : « je travaille non-stop mais je ne me dégage pas de salaire depuis 12 ans sur le domaine. J’ai tout de même de quoi manger, me soigner, payer la scolarité de mes enfants, et j’ai un toit sur la tête ». Pour combler les trous et les pertes du domaine, Laurence a dû poursuivre son ancienne activité en parallèle (immobilière et de conseil). Une nécessité de cumuler deux jobs qui est malheureusement souvent de rigueur dans le milieu de l’agriculture.

Un rythme de vie éreintant qui engendre parfois un peu de frustration : « Mon cerveau me dit que tout ce travail devrait normalement être valorisé et parfois je me sens un peu frustrée, et puis mon cerveau intuitif me dit que là n’est pas le bonheur, mais dans tout ce que cette vie m’a apporté (famille, amis, animaux, rencontres). » Une vie dans laquelle le blues du dimanche soir n’a plus droit de cité !

Outre son activité professionnelle annexe hors du domaine, Laurence a également pu le maintenir à flot en développant la location de gîtes et l’organisation d’événements comme des mariages ou séminaires d’entreprise. Fidèles à leur goût pour le travail bien fait, Laurence et Reto n’ont pas fait les choses à moitié : leur domaine est tenu à la perfection et leurs logements ultra spacieux sont à la mesure de leur dévotion. Aujourd’hui encore, Laurence tient à accueillir elle-même ses convives. « Je pourrais devenir une usine à mariage pour faire exploser mon chiffre d’affaires, mais ce n’est pas ce qui m’anime. Cela signifierait que je devrais tirer un trait sur le reste, comme les bootcamps pour femmes que j’adore organiser », nous raconte-t-elle.

Sa seule crainte ? Ce n’est finalement pas le manque d’argent mais le temps qui passe. « À 53 ans, je commence un peu à fatiguer et j’aimerais m’octroyer ne serait-ce que 15 minutes pour moi par jour. J’ai un métier très physique, et j’ai particulièrement peur de vieillir et de ne plus être indépendante », nous confie-t-elle. Un engagement corps et âme qui pourrait être remis en question par les épreuves de la vie comme le cancer qui l’a frappée il y a quelques années. Mais n’allez pas lui dire que la maladie s’est développée à cause d’un excès de travail ! « Il y a aussi des gens qui ont des cancers sans être surmenés. Je pensais lever le pied quand j’étais sur mon lit d’hôpital, mais en fait… que dalle ! Je me reposerai quand je serai six pieds sous terre », lance-t-elle.

« Acquérir Gressac n’était pas un aboutissement, mais un chemin de vie »

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Avec le recul, Laurence se rend compte qu’acquérir son domaine n’était pas un « aboutissement, mais un chemin de vie ». Un parcours les pieds dans la terre qui lui a fait comprendre à quel point ici, vie personnelle et professionnelle se confondent en un même horizon : « sans Gressac, je ne sais pas si je serais encore avec mon mari. Nous avons très peu de temps de couple, mais nous nous admirons mutuellement et partageons un projet commun ».

C’est d’ailleurs l’un des plus précieux enseignements de cette vie que Laurence a choisie et découverte avec le temps : « ici, je ne vois que des couples qui se serrent les coudes. À l’inverse, la vie maritale que je voyais chez les banquiers était peu reluisante ». Un soutien et une fidélité qui se manifestent également entre agriculteurs. Par exemple, quand Laurence a perdu toute sa récolte de raisins, son voisin lui a tout bonnement offert gracieusement ses propres grappes. « J’ai découvert ici que lorsque l’on demande de l’aide, les gens viennent toujours à toi, voire devancent tes besoins », analyse-t-elle.

« Gagner de l’argent n’est pour moi pas un aboutissement »

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Un esprit d’entraide qui s’est particulièrement exprimé dans le vin, notamment avec le système du woofing que Laurence a mis en place pour les vendanges. « J’ai l’exemple incroyable d’une Japonaise qui est venue plusieurs fois à Gressac pour nous aider à vendanger moyennant le logis et les repas, alors que c’était sa seule semaine de vacances de l’année », se souvient-elle non sans émotion. Elle nous cite aussi l’improbable rencontre entre un jeune squatteur et un patron de la promotion immobilière qui se sont rapprochés au fil du sécateur.

« Le woofing m’a appris que le troc est le meilleur moyen pour que toutes les parties soient satisfaites ; on échange une valeur contre une autre sans passer par la monnaie qui fait que souvent on estime qu’on aurait pu en demander plus ou a contrario payer moins. Ainsi, des employés en fin de vendanges qui étaient payés pour la tâche ont été moins satisfaits que ceux qui étaient venus travailler « gratuitement » en échange du gîte et du couvert. La tâche était la même pourtant. »

Alors, pour Laurence, il est clair que gagner de l’argent n’est pas un aboutissement en soi. « Si tu travailles pour gagner de l’argent, il t’en faudra beaucoup pour compenser, consommer, t’évader. Je rencontre des jeunes qui après nous avoir vus beaucoup travailler, pensent que le bonheur c’est d’avoir du temps. Bien sûr, pour vivre de sa passion, il faut plus de rigueur, d’ambition et de travail. Mais ces jeunes vont juste retenir que la récompense, c’est lorsque le travail cesse, mais ça n’est vrai que si tu fais un job qui ne t’intéresse pas. Donc l’argent ne fait pas le bonheur… si tu vis ta passion ! »

Article édité par Gabrielle Predko ; Photos de Philippe Magoni

« Je travaille à perte depuis 12 ans pour vivre mon rêve »