Métier : régisseur historique de L'Olympia, rencontre avec “Doudou”

Rencontre avec Roger Morizot, régisseur de L'Olympia

En quatre-vingt-onze années d’existence, Roger Morizot en aura consacré trente à l’ambition de faire de cette salle de spectacle mythique la légende que nous connaissons tous. Pari réussi. Premier régisseur de L’Olympia, de 1954 à 1988, celui qu’on surnomme “Doudou” depuis toujours sort de l’ombre des coulisses avec un livre, Je les ai tous vus débuter (Éd. de L’Archipel). Il y raconte son métier et son quotidien effréné pendant plusieurs décennies, les liens qu’il a tissés avec les musiciens et les techniciens, mais surtout avec les célébrités qui ont défilé à un rythme endiablé.

Un après-midi pluvieux de janvier, nous nous sommes retrouvés chez lui, dans son appartement tapissé de clichés mettant à l’honneur les fantômes de son passé. Dalida, Aznavour, Édith Piaf, Jacques Brel, Johnny… Tous nous observent du coin de l’œil. Roger, quant à lui, a le sourire aux lèvres. Avec passion et émotion, il remonte le fil d’une carrière hors norme. Rencontre olympique.

Ça ressemblait à quoi L’Olympia, la première fois où vous y avez mis les pieds ?

Le jour où j’ai passé la porte pour la première fois de ma vie, c’était dans un état… Vous ne pouvez même pas imaginer. À la base c’était une ancienne salle de cinéma. Complètement en perdition, bien entendu, il n’y avait plus rien… Je peux vous dire qu’il y avait du boulot ! Alors on a tout changé, tout refait, et en un an c’est devenu ce que tout le monde connaît aujourd’hui : un véritable symbole du showbiz.

On connaît effectivement la haute devanture rouge, mais peu les coulisses… Pourquoi avoir voulu raconter ça dans un livre ?

J’ai commencé à l’écrire il y a vingt ans. C’était une idée de Bruno Coquatrix à la base, il m’a dit : « Écris ce qu’il se passe ici, moi je n’ai pas le temps mais il faudra bien que les gens sachent. » Alors je prenais des notes sur des calepins, sur des bouquins, puis un jour sur l’ordinateur pour regrouper des textes. Je racontais ce qu’il s’y passait, j’arrêtais, je recommençais… Puis un jour je suis tombé sur Emmanuel Bonini (biographe français NDLR) qui m’a dit qu’il fallait en faire un livre. « Tu vas voir ça va plaire », il m’a dit. Je lui ai répondu que ça m’étonnerait beaucoup si c’était le cas. Et aujourd’hui je reçois des coups de fil de journalistes sans arrêt, c’est drôle.

Dès la réouverture de L’Olympia donc, en 1954, vous débutez en tant que régisseur. Comment êtes-vous arrivé là ?

À l’époque je travaillais au Cirque d’Hiver, et Coquatrix, qui cherchait un décorateur, est passé par là. Mon patron m’a présenté, lui a fait savoir qu’il était très content de mes décors. Ça a eu l’air de lui plaire aussi à Coquatrix, et il m’a demandé de passer le voir pour discuter. Je lui ai dit que j’irais le voir quand je finirais, il m’a répondu « non, demain 8h ». Alors j’y suis allé, tout le monde travaillait, ça s’agitait de partout, et là il m’a demandé de but en blanc si je voulais passer régisseur pour m’occuper de L’Olympia.

… Et alors ?

Alors on n’a même pas eu besoin d’en discuter puisque j’ai dit oui tout de suite ! J’ai toujours eu l’impression d’avoir été au bon endroit au bon moment en fait. Pourtant j’y avais même jamais trop pensé, aux coulisses des concerts, ça m’est un peu tombé dessus. Ça a été un joyeux hasard cette rencontre. Il était très impressionnant Coquatrix mais c’est surtout quelqu’un qui était bien dans sa peau. Et puis une gentillesse sans nom… Coquatrix ce n’était pas un patron, on bouffait ensemble, on voyageait ensemble. J’ai fait trois fois le tour du monde avec lui…

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Régisseur de L’Olympia… c’est quand même tout un programme ! En quoi consistait votre métier exactement ?

J’étais régisseur général, c’est-à-dire que Coquatrix convoquait les artistes, Jean-Michel Boris (directeur artistique de l’Olympia entre 1959 et 1970, puis directeur général à la mort de Bruno Coquatrix, ndrl ) signait avec eux, et moi on me disait ensuite : « Bon doudou, tu te démerdes entre les vedettes, l’orchestre et tout le travail en amont pour que le spectacle soit prêt à telle date. » Mon rôle, c’était d’organiser les concerts du début jusqu’à la dernière représentation. Les répétitions, le montage, la lumière… Je n’ai pas eu de mal à m’y faire car c’est un métier qui s’apprend en le pratiquant. Ça s’est fait tout seul, progressivement, au contact des gens.

« Un régisseur n’existe pas si les techniciens ne suivent pas. Un peu comme un chef d’orchestre »

Qu’est-ce qui était le plus vibrant au quotidien ?

Les lumières ! À la base, en tant que régisseur, je ne devais pas y toucher ; mais ça m’attirait tellement, d’explorer la mise en scène, que Coquatrix m’a laissé le champ libre. Alors j’allais chez ceux qui se produisaient et on imaginait ensemble la meilleure manière de donner vie à leurs musiques sur la scène. J’avais la sensation de les comprendre : quand je travaillais les lumières d’Aznavour je devenais Aznavour, quand je travaillais celles de Piaf je devenais Piaf… C’était vraiment un travail de fusion, j’adorais ça. Et il y en avait que je gâtais, Léo Ferré par exemple. C’était fou, je ressentais vraiment ce qu’il faisait et ça me guidait presque instinctivement dans l’éclairage.

Et quelles étaient les difficultés majeures ?

La coordination je pense. Il fallait savoir à la fois commander et diriger, et ça c’était un travail délicat. Tout simplement parce qu’un régisseur n’existe pas si les techniciens ne suivent pas. Un peu comme un chef d’orchestre. Mais dans l’ensemble je n’ai jamais eu l’impression d’aller au travail en traînant les pieds. J’adorais le spectacle, j’adorais les artistes, les techniciens… On travaillait tous main dans la main et on était soudés. On était bien.

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En fait, toute votre vie professionnelle a baigné dans le spectacle… ! D’où vous venait ce goût pour la scène ?

Oh, il date d’avant L’Olympia ! Entre les décors, les attractions et les concerts, j’ai toujours évolué dans un univers artistique. J’ai toujours eu ça dans le sang. Le spectacle, ça a été toute ma vie vous savez.

Justement, vous n’avez jamais voulu faire vos pas sous les projecteurs vous aussi ?

Non pas du tout. Je me suis essayé au cinéma une fois, ça m’a pas plu du tout (dans le film L’Ardoise, 1970 NDLR). On m’a beaucoup proposé après, je devais avoir la tête pour, mais j’ai toujours refusé. Je préférais être dans mes coulisses que devant la caméra.

« (Les stars) me racontaient toute leur vie, me confiaient leur déception amoureuse, leur vie privée, leur joie, surtout leur peine. Et moi je les réconfortais. En même temps, j’avais la bonne place pour »

En tant que régisseur, vous avez pu nouer de vraies relations d’amitié avec les stars, ou la distance professionnelle prenait forcément le dessus ?

Oh non, il y avait une vraie proximité. Je les aimais tous et ils le savaient. Ils me le rendaient bien d’ailleurs… Ils me racontaient toute leur vie, me confiaient leur déception amoureuse, leur vie privée, leur joie, surtout leur peine. Et moi je les réconfortais. En même temps, j’avais la bonne place pour : Coquatrix et Jean-Michel connaissaient l’artiste pour son métier, et moi pour ce qu’ils étaient. Ceux pour lesquels j’avais le plus d’affection, c’était Édith Piaf et Jacques Brel. Piaf, elle m’appelait « ma petite gueule », elle était toujours après moi. Je connaissais toute sa vie… Elle m’engueulait parce que je ne rentrais jamais dans sa loge. Je lui disais que je n’avais pas le droit. Elle me répondait toujours que j’étais ici chez moi. Brel, lui, était incontrôlable, on ne savait jamais à quoi il pensait, où il allait. Il me jetait toujours un coup d’œil l’air de dire « moi je les emmerde et je fais ce que je veux ». Ça j’adorais. Et en effet il faisait ce qu’il voulait Jacques.

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Dans votre livre, vous étrillez aussi pas mal de personnalités…

Ah il y en a eu de sacrés têtes de lard… Claude François, par exemple, une ordure. J’ai failli lui mettre des coups à lui. Il parlait mal à ses danseuses, à ses musiciens, il insultait les techniciens… Mais dès qu’il a touché aux gens qui travaillaient à mes côtés je l’ai chopé par le col et je lui ai ordonné qu’il s’excuse auprès d’eux. Il a refusé et il est parti en trombe pour téléphoner à Coquatrix, lui dire que j’avais voulu le frapper. Coquatrix m’a convoqué dans mon bureau pour me demander des explications et je lui ai dit : «je rentre chez vous dans votre bureau et je vous traite d’enculé, qu’est-ce que vous faites ? » Il était hébété (rires). Plus tard, Claude François est venu s’excuser devant tout le monde. Il est venu me voir en m’appelant « doudou » de sa voix mielleuse mais je l’ai arrêté tout de suite. Je lui ai dit « ah non, certainement pas à moi ». Après ça a fini par s’arranger, parce que dans le métier il le faut, mais je l’avais à l’œil celui-là.

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Diriez-vous que vous étiez passionné par votre métier ?

Passionné, non je ne crois pas. L’Olympia c’était surtout devenu une habitude, c’était mon quotidien. J’étais davantage là-bas que chez moi, j’y passais mes journées et des nuits entières. Mais moi je ne m’en rendais pas compte, j’étais tellement transporté par la frénésie du moment. Les musiciens répétaient le matin et l’après-midi, et le soir il n’y avait plus personne. Nous on continuait à travailler sur les lumières, on ne s’arrêtait jamais de répéter tant que le résultat n’était pas parfait.

Mais L’Olympia, c’était quand même un peu toute votre vie, je me trompe ?

L’Olympia je l’ai connu petit, et je l’ai connu grand. C’était mon enfant. J’ai assisté à tous les concerts, je partais dans toutes les tournées, je connaissais presque toutes les chansons par cœur. Je profitais de tout le monde, des musiciens, des techniciens, des artistes. Surtout des artistes. Ils avaient besoin de moi pour que je sublime leur travail ; et moi d’eux pour obtenir leur confiance. C’est leur confiance qui me faisait aller de l’avant et dans ces moments-là je ne me sentais jamais aussi vivant. Ça m’est arrivé de regretter après, d’avoir autant donné à l’Olympia, mais jamais trop longtemps. Vous savez, il ne faut jamais avoir de regrets dans la vie. C’était bien sur le moment, on était ensemble, on était heureux. C’est ça qui compte le plus.

Au moment de votre départ, en 1988, vous avez 58 ans, le choc n’a pas été trop violent ?

Oh, je commençais à en avoir marre, ça épuise à force. Et au bout d’un moment je ne pouvais plus physiquement. D’ailleurs je ne l’ai jamais réellement quitté, une partie de moi sera toujours un peu là-bas.

« J’avoue que je trouvais toujours l’admiration que les gens avaient pour moi dès que je parlais de L’Olympia un peu ridicule… Moi je m’en foutais, c’était un métier comme un autre »

On parle toujours de vous comme du régisseur historique de L’Olympia. Vous en êtes fier ?

Ah aujourd’hui j’en suis fier ! Quand même ! Il faut. Mais sur le moment, j’avoue que je trouvais toujours l’admiration que les gens avaient pour moi dès que je parlais de L’Olympia un peu ridicule… Moi je m’en foutais, c’était un métier comme un autre. Surtout qu’il ne fallait pas non plus oublier que si on avait ce pouvoir c’est parce qu’on nous l’avait offert. Et il fallait savoir s’en servir et bien ! Je pense avoir toujours essayé d’œuvrer dans ce sens-là.

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De tous les souvenirs de cette incroyable carrière, lequel vous donne le sourire à tous les coups ?

Quand les musiciens fêtaient leurs anniversaires. Ils offraient toujours des pots à tout le monde et après on dînait tous ensemble sur la scène. Dieu sait qu’il y en a eu des grandes tablées et des nuits qu’on a passé, là-bas, à se marrer.

Cela va faire trente-deux ans que vous ne travaillez plus au 28 boulevard des Capucines. Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Tous ceux qui sont là-haut. Ils me manquent terriblement. Ma femme me dit souvent : « tu vis encore là-bas » et à chaque fois je lui réponds que oui. Parce que pour moi ils sont tous vivants, il n’y a aucun mort. Je les entends toujours à la télé, à la radio, ils n’ont jamais arrêté de chanter. Et ça c’est un pouvoir éternel. Même si les gens finissent par se lasser un jour, moi je continuerai toujours de les écouter pour les faire vivre.

Si un·e jeune vous demandait des conseils pour devenir régisseur·se, vous lui souffleriez quoi ?

Je ne pense pas qu’il y ait de vrais conseils à donner. Dans une émission de télé on m’avait reproché de dire que les futurs régisseurs ne pourraient pas exercer ce métier de la manière dont je l’ai connu moi. Je le maintiens. Il y a de plus en plus d’écoles, de plus en plus de formations où l’on peut apprendre la base technique. Certes. Mais c’est sur la scène qu’on l’apprend ce métier. Et nulle part ailleurs.

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Photos par Thomas Decamps pour WTTJ

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