« Les échecs m'ont toujours boostée » Dorothée Gilbert, danseuse étoile

Profession étoile : Dorothée Gilbert, danseuse étoile passionnée

Elle est à la fois Kitri, Gazmati, Giselle…. Avec sa grâce naturelle, son accent chantant et sa technique infaillible, la danseuse étoile Dorothée Gilbert nous fait rêver depuis qu’elle a intégré l’Opéra Garnier de Paris, à l’âge de quinze ans. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle s’entraîne, corps et âme, six jours sur sept : pour nous en mettre plein les yeux. La ballerine nous reçoit dans sa loge pour un entretien intimiste, entre tutus à volants et piles de revues DANSER. Dans sa bibliothèque, ce ne sont pas des livres, mais des paires de pointes satinées qui trônent fièrement au-dessus d’un de ses portraits. Artiste, mais aussi sportive de haut niveau, l’étoile n’a pas la langue dans sa poche et nous dévoile un parcours haut en challenges.

Quand as-tu su que la danse serait plus qu’un hobby ?

J’ai fait de la danse comme beaucoup de petites filles, le mercredi après-midi. Mon déclic, ça a été lorsque je suis allée voir le spectacle Giselle (sur lequel elle travaille actuellement, ndlr) au Capitol de Toulouse, dansé par des solistes (qui interprètent un passage seules, ndlr) de l’Opéra de Paris. À dix ans, j’ai compris que ce que j’apprenais le mercredi après-midi, ça servait à ça : à raconter des histoires, à avoir de superbes costumes, à être accompagnée par un orchestre… Ça m’a énormément plu. C’est là que j’ai décidé que je ferais de la danse mon métier et que c’est devenu mon objectif de vie ! Heureusement, mes parents ont toujours été très conciliants, mais peu importe ce que je faisais, il fallait que ce soit “au top”. Donc si je voulais être danseuse, il fallait que ce soit à l’Opéra de Paris, et pas ailleurs.

« Peu importe ce que je faisais, il fallait que ce soit “au top” »

Quelles sont les difficultés de la formation et du métier de danseur ?

On doit commencer à travailler dur, très tôt, puisque seuls les meilleurs réussissent. Le tout, entre douze et dix-sept ans ! Mais même si on n’a pas du tout la même enfance que les autres, on ne s’en rend réellement compte qu’après. Lorsque l’on est en plein dedans, qu’on est passionné et qu’on a qu’une envie, c’est d’entrer à l’Opéra pour en faire notre métier et danser toute la journée, on ne vit pas vraiment ces difficultés comme des sacrifices. Et puis, si on a atteint notre objectif, c’est vite gratifiant. Moi, à seize ans, j’étais déjà payée pour faire ce que j’aimais. Mais ce n’est pas parce que j’avais intégré la compagnie de l’Opéra que je n’avais plus d’objectif. J’étais embauchée à l’Opéra en contrat indéterminé, on peut donc dire que mon futur était presque assuré. Pourtant, j’avais un nouveau but : devenir danseuse étoile. Je n’avais plus qu’à continuer de travailler dur, pour monter les grades… mais toujours avec passion.

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Est-ce que la compétition, parfois cruelle, est une réalité dans la danse classique ?

La compétition est bien là puisqu’il y a très peu de places ! Mais je n’ai jamais eu besoin d’écraser quelqu’un pour y arriver, ni vu quelqu’un déposer du verre dans les chaussons d’un autre, ou de danseurs se pousser dans les escaliers. Ça n’existe pas, ça fait partie des légendes urbaines sur la danse classique…

« Mais je n’ai jamais eu besoin d’écraser quelqu’un pour y arriver »

Quels ont été les principaux défis de ta carrière ?

Ça n’a pas toujours été facile ! Quand je me suis présentée à onze ans à l’école de danse de l’Opéra de Paris, je n’ai pas été prise. J’avais beau être coordonnée, musicale et technique, je n’avais pas toutes les qualités attendues et encore beaucoup de défauts, que j’ai d’ailleurs traînés pendant des années. Dès le départ, il fallait avoir de très belles lignes, de gros coups de pieds, être très souple, et ce n’était pas vraiment mon cas. Alors, l’année de mes douze ans, je suis rentrée au Conservatoire de danse de Toulouse avec une liste de choses à travailler. J’assistais aux cours des internes, aux cours des externes, tout en prenant des cours particuliers. À douze ans, j’ai repassé le concours, et j’ai été prise à l’école. Mais j’ai encore dû énormément travailler pour pouvoir rester ! Car il ne s’agit pas que d’y rentrer, mais aussi d’y rester. Je n’étais pas un génie des cours préparatoires. D’ailleurs, mon premier professeur à l’école de danse avait dit à mes parents : « votre fille aurait pu être danseuse, mais il y a cent ans ! ». Mais, heureusement, les échecs m’ont toujours boostée, je me suis alors dit : « vous pensez que je suis cinquième ? Je vais vous prouver que je peux être troisième ! Je serais tellement bonne que vous ne pourrez pas faire autrement ! ».

Qu’est-ce qui a fait vraiment décoller ta carrière ?

En seconde division (niveau similaire à la seconde générale, ndlr), on faisait un spectacle à l’Opéra Garnier. On était en train de répéter “Les Deux Pigeons”, dans lequel je représentais une des quatre gitanes. Une fille de première division qui faisait la soliste gitane s’est blessée. Aucune autre fille ne pouvait assurer le rôle, on m’a donc demandé d’essayer la variation (chorégraphie dansée par une seule personne, ndlr) et j’ai eu le rôle. C’est là que j’ai compris que malgré mes défauts, qui s’effacaient d’année en année, j’étais avantagée par mes facilités en technique. Et puis, j’aimais tellement interpréter, que j’ajoutais toujours une touche artistique à mes pas. Ce jour-là, du haut de mes quinze ans, je suis passée de “élève moyenne” à “élève prometteuse”.

« Les échecs m’ont toujours boostée »

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Tu t’es donné du mal pour arriver où tu es. Est-ce que c’est dur, encore aujourd’hui, de tenir le rythme ?

Quand on est jeunes, ça va : le corps récupère bien, même si on se couche tard ou qu’on fait la fête. Passé trente ans, on voit bien que le corps répond moins bien (rires). On doit donc être plus strictes ! Moi par exemple, je ne bois pas d’alcool depuis que j’ai découvert que ça avait un lien avec mes blessures récurrentes aux mollets. J’essaye aussi de me coucher tôt, sinon je rame en répétition le lendemain. On doit faire en sorte que notre machine soit la plus efficace possible, pour pouvoir l’utiliser le plus possible !

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Justement, ces blessures ont-elles représenté un frein pour ta carrière ?

Ma première blessure est survenue à vingt-quatre ans, c’était une fracture de fatigue. Sur le moment, je l’ai vécue comme un frein, mais avec le recul, ça a plutôt été un moteur personnel. Devoir m’arrêter m’a ouverte vers l’extérieur et j’ai compris qu’il n’y avait pas que la danse dans la vie. La danse, ça n’est pas éternel ! On s’arrête à quarante-deux ans à l’Opéra. Alors, si on n’a rien construit à côté, on se retrouve sans rien. Pour les autres blessures au mollet que j’ai eues par la suite, ça a été plus compliqué, car elles se répétaient et je ne comprenais pas pourquoi. Le pire, ça a été de me blesser devant mon public, alors que je pensais que j’étais libre sur scène, qu’il ne pourrait rien m’arriver. Après, j’ai rencontré mon mari, changé mon alimentation, arrêté l’alcool, ai été prise en charge par un super kiné… et ça fait longtemps que je ne me suis pas blessée de nouveau. Le fait d’écouter mon corps et de savoir ce qui fonctionne ou pas sur moi m’a aidée à trouver un équilibre.

« Devoir m’arrêter m’a ouverte vers l’extérieur et j’ai compris qu’il n’y avait pas que la danse dans la vie »

Est-ce que tu dirais que ton travail, c’est toute ta vie ?

Non ! La danse est très importante pour moi, mais ne m’empêche pas d’avoir un équilibre vie pro-vie perso. Mes horaires me permettent de m’occuper de ma fille le matin et le soir. Du coup, je pense que je vois bien plus ma fille que des personnes avec des horaires de boulot, du style 10h-20h et “un bisou et au lit”. En revanche, c’est plus compliqué pour les vacances : je n’ai eu qu’une semaine pendant les fêtes, et plus rien jusqu’aux vacances d’été… sauf peut-être un week-end de trois jours ! Je ne passe presque aucune vacance scolaire avec ma fille, et je pars peu en week-end, car j’ai toujours mes plannings seulement une semaine à l’avance. Ça, c’est plus difficile.

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As-tu un mentor ?

Oui, c’est une danseuse étoile, Monique Loudières, qui m’a inspirée : quand je regardais des vidéos d’elle, je voyais qu’elle avait les mêmes défauts que moi, et que malgré tout, elle réussissait à faire des choses superbes.

« Si on n’a rien construit à côté, on se retrouve sans rien »

Qu’est-ce qui te fait vibrer lorsque tu danses ?

C’est l’interprétation que je préfère ! Le fait de ne plus être moi le temps d’un spectacle, d’être un autre personnage, de raconter une histoire avec mon partenaire… C’est dans les ballets durant lesquels je suis partie le plus “loin” que j’ai vécu les moments les plus magiques.

Penses-tu apporter quelque chose à ton public à travers ton métier ?

C’est même le but ! On veut donner du bonheur aux gens. Comme un bon film, on crée un divertissement. On peut leur faire oublier l’espace d’un instant les soucis de leur quotidien et, si possible, leur offrir quelques images qui fassent briller leurs yeux pendant quelques heures, voire quelques semaines ou mois après le spectacle.

Quels conseils donnerais-tu à une personne qui rêverait de se lancer ?

D’y croire et de travailler ! J’ai toujours eu la conviction que j’y arriverais. Pourtant, je n’ai pas été prise à l’école de danse la première année, j’ai souvent été classée avant-dernière… Je me suis rendue compte que j’avais toujours eu cette détermination quand j’ai retracé mon parcours pour écrire un livre (Étoile(s), ndlr). Très vite, grâce à mes défauts, j’ai compris que la clé, c’était le travail. À partir de ce moment-là, je n’ai plus douté : je me disais que si je n’y arrivais pas du premier coup, je travaillerais et réessayerais jusqu’à atteindre mon objectif. C’est pour ça que j’ai écrit Étoile(s) : pour que ceux qui ont l’impression de ne pas pouvoir y arriver parce qu’ils n’ont pas suffisamment de qualités sachent qu’avec le travail et la passion, on peut devenir danseuse étoile !

« Grâce à mes défauts, j’ai compris que la clé, c’était le travail »

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Photo d’illustration by WTTJ

Anais Koopman

Journaliste indépendante

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